Contre la psychologisation : Éloge de l’effort physique et spirituel !

Gilets rose

« Le rassurant de l’équilibre,
c’est que rien ne bouge.
Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger. »
Julien Gracq.

 
« La vie est courte et nous nous devons de lui accorder un soin extrême. Mais elle peut paraître très longue. Femmes, personnes âgées, en situation de handicap.s, malades, sdf, toxicomanes, etc. Ces vies, sans réelles possibilités de solidarité sont très longues, l’attente chronique (« asilaire », errante) peut aussi paraître infinie … Lorsque nous n’avons pas les moyens : culturels, de réseaux sociaux, économiques, spirituels pour trouver un emploi, un logement, une vie amoureuse, pouvoir élever un enfant, mener une vie à peu près décente, avec un revenu supérieur à 900 euros/mois, nous faisons face au mur de la réalité et des cooptations impossibles, à ce mur de classe, symbolique et physique – lequel part bien souvent de la peur bourgeoise du corps vulnérable ou « infirme ». Si depuis 1870, l’empire financier gouverne la politique du pays, il est aussi juste de voir que notre politique néolibérale actuelle mène une guerre économique contre les plus faibles en favorisant une atomisation de la société, une rupture du lien culturel et social – qui est une forme de « distinction » se jouant au niveau des mots : d’une classe sociale, d’une ethnie, d’un genre à l’autre -. Il s’agit d’un ravage sur la scène du social. Ayant parfaitement détruit tout lien social, depuis des décennies. Même si du point de vue des mœurs la condition des femmes (« cisgenres » : femmes naturelles ou « transgenres » : femmes ayant changé d’identité corporelle) depuis 60 ans tend à s’améliorer. On ne peut nullement penser la condition individuelle de précarité des femmes sans penser à l’inclusion concrète de ces dernières au sein de l’économie contemporaine ! D’un côté l’économie financière tue très rapidement les individus, toutes les statistiques de santé publique récentes (2017 /2019 en matière de cancers ou de suicides) démontrent cela. D’un autre côté, l’état des mœurs et par voie de conséquence des lois progresse petit à petit ce qui permet à ces dernières voies de s’exprimer à travers les réseaux sociaux, ouvrant la possibilité de paroles semi-publiques ou publiques (au sens premier de la « Démocratie ») qui, il y a 200 ans n’auraient pas pu avoir voie au chapitre. A ce sujet, je vais citer les propos du prérévolutionnaire –  enfin, cela serait certainement à développer Historiquement, dans une approche critique de Jean-Jacques Rousseau. L’injustice née de l’inégalité morale ou politique, comme l’appelle Rousseau pour la distinguer de l’inégalité naturelle ou physique, est magistralement décrite dans un passage de son article « Économie politique » de l’Encyclopédie. Il mérite d’être cité en entier :

« La confédération sociale […] protège fortement les immenses possessions du riche et laisse à peine un misérable jouir de la chaumière qu’il a construite de ses mains. Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l’autorité publique n’est-elle pas toute en leur faveur ? Qu’un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d’autres friponneries, n’est-il pas toujours sûr de son impunité ? Les coups de bâton qu’il distribue, les violences qu’il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu’on assoupit, et dont au bout de six mois il n’est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu’il soupçonne. Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voilà ses escortes en campagne ; l’essieu de sa chaise vient-il à rompre ? tout vole à son secours ; fait-on du bruit à sa porte ? il dit un mot et tout se tait ; la foule l’incommode-t-elle ? il fait un signe et tout se range ; un charretier se trouve sur on passage ? ses gens sont prêts à l’assommer ; et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seraient plutôt écrasés, qu’un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ses égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le prix de l’homme riche et non le prix de la richesse. /Que le tableau du pauvre est différent ! Plus l’humanité lui doit, plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées, même quand il a le droit de les faire ouvrir ; et si quelquefois il obtient justice, c’est avec plus de peine qu’un autre n’obtiendrait grâce ; s’il a des corvées à faire, une milice à tirer, c’est à lui qu’on donne la préférence ; il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter ; au moindre accident qui lui arrive, chacun se détourne de lui ; si sa pauvre charrette renverse, loin de d’être aidé par personne, je le tiens heureux s’il évite en passant les avanies des gens lestes d’un jeune duc : en un mot, toute assistance gratuite le fruit au besoin, précisément parce qu’il na pas de quoi la payer ; mais je le tiens pour un homme perdu, s’il a le malheur d’avoir l’âme honnête, une fille aimable, et un puissant voisin » J-J Rousseau – dans le « Discours sur l’économie politique » (1755).Ce texte nous pose une question claire et d’actualité : est-ce que le fait d’être mis.e au ban de la société veut nécessairement dire que ces personnes sont paranoïaques ? Comme le dit le grand cinéaste Woody Allen : « On peut être paranoïaque et avoir réellement des ennemis ». Certes, mais il convient de dire que ces rapports de force contemporains, nous femmes… (biologiques ou culturelles) nous montrent que nous pouvons être vulnérables et en même temps puissantes ! Dans le même temps nous pouvons être hystériques et/ou paranoïaques mais parfaitement lucides face au rôle Historique joué par les héritier.es privilèges (?), disposant de « réseaux de cooptation ». Dans cette vie, là où nous faisons 10 gestes pour pouvoir survivre et péniblement militer puis montrer notre courage, vous (?), vous faites 2 gestes et, n’avez qu’à être là, présentes et sollicitées par les médias, les partis politiques, les employeurs potentiels pour exister Que la lutte continue !
Je vous remercie de votre attention ». Chris Gerbaud DISCOURS FÉMINISTE AUX GILETS JAUNES – 7 ffévrier 2019.

Nous ne sommes pas libres, mais tout de même …

Dire à un être humain qu’il doit assumer sa vie, parce qu’il a une maladie, un handicap, une sexualité « non-conforme », une manière de s’exprimer différente laisserait supposer que nous choisissions la « volition », ce qui veut dire le mouvement, le désir qui anime nos corps et engendre la volonté, dire cela voudrait aussi dire qu’un être humain doit assumer ce qu’il le « met sur le ban » et cela  n’a strictement aucun sens. Primo. Nous ne savons pas ce que peut notre corps – disait Spinoza. Secuondo. La nature ne relève ni du bien ni du mal, elle fait son petit bonhomme de chemin, avec des efforts pour persévérer dans le processus de la vie. Il est toujours ainsi plus aisé de vouloir responsabiliser une personne qui n’a aucune prise sur ce qui lui arrive qu’une personne qui pense avoir « choisi sa vie », être libre etc. Ne pas psychologiser, cela veut dire : n’avoir strictement aucun intérêt pour les causes qui engendrent tel ou tel comportement humain. Car si l’on ne choisit pas sa vie, l’on choisit ce que l’on peut en faire (- sur ce point il convient de prendre la mesure de la leçon freudienne : nous sommes déterminées par notre naissance mais une brèche-existentielle de « libre-arbitre-sartrien » peut parfois s’ouvrir…sur le chemin de nos vies. -) ; nous ne pouvons pas grand-chose sur nos symptômes, en revanche ce qui relève de notre responsabilité est l’effort que nous employons à construire un édifice qui se tienne… à peu près droit. Avoir un emploi qui permette de remplir payer les factures et remplir le frigo, un logement, des enfants, éventuellement faire du sport ou pratiquer des arts, afin de canaliser nos énergies négatives ; réaliser cela est déjà une chose tout à fait considérable. Énorme !

 

Ainsi, depuis le XXème siècle, dans l’héritage « positiviste » (Auguste Comte) et notre contemporanéité est également encline au raisonnement « ingénieurial » qui donna lieu aux à la gestion des ressources humaines, nous savons que la fonction de GRH est née dans les années 1850-1944. A partir de De 1944 à 1990, la fonction a connu un essor du fait des deux chocs pétroliers consécutifs (licenciement) mais aussi des mouvements portés par divers ingénieurs engendrant : Taylorisme, Fordisme, Toyotisme etc.). Notons par ailleurs, que le cerveau et son pendant : l’intellect (la spiritualité) ce tout relève du cœur (des hommes semblaient sensibles à ce lien : B. Pascal, J-J Rousseau voire M. Blanchot) – contre toute apparence et stéréotypes de pensée aux catégories mentales trop simples, nos intelligences sont diverses et complexes  Ainsi, il en va de la passion et, la passion est à réguler en société, notamment par l’éthique et le droit.  Par manière  de référence au philosophe Emmanuel  Levinas, il serait même possible d’ajouter que le visage est un paysage (intérieur et extérieur). L’éros et l’éthique du visage font jouer une équivoque, dans le miroir de la personne « transgenre » ; en ce sens, je suis responsable d’Autrui. Responsable dans le désir qui me porte à nu au : « trouble dans le genre » (ce qui délie une sorte de nœud de la société par sa remise en question de la binarité de genre des êtres…) et peut aussi être créateur de responsabilité interindividuelle et désirante. Donc, lorsque l’on peut : physiquement et spirituellement ou inconsciemment on veut ; la phrase qui consiste à dire : « Quand on veut on peut » relève de la pure idéologie ?  – probelement trop simplificatrice, réductrice … – et ne correspond souvent à rien en termes biologiques et médicaux, cela dépend du sens qu’on donne à la phrase, Car des philosophes comme Hans Jonas ou Emmanuel Kant nous porteraient à penser autrement.

 

Mener une vie philosophique, éthique et pratique dans la non-nuisance !

 

Finalement, la vie est simple. Si je ne me contraignais pas, par éthique, à écrire, courir parfois une heure et demie, peindre, dessiner, filmer, chanter, réaliser, mettre en scène ; je passerais mes journées à boire du vin rouge et en techniques onanistes « Femme-putain-soumise-esclave » de la mère imaginaire, cela me ressemble, certainement Car, oui… je suis une « héros-ine », je travaille ; comme une « dingue » parce que la société valorise le sport, les arts et, ostracise (encore plus les « branleuses »). Ce qui est décalé, (« perché » … « hipe » (« déconnant », « délirant », « provocateur » … ?) dans ce que je te dis, qu’est-ce ? Juste le fait de continuer à lutter à bientôt quarante ans en ayant été abandonné.e par la mère, ce qui est – « grosso modo » – un véritable exploit ! Ce qui constitue enfin d’une manière parfaitement adéquate une idée de la volonté. De la puissance corporelle et spirituelle est à l’œuvre au milieu de cette vie dans le sillon de la : « grande santé nietzschéenne » – à partir de là, accepter ce que nous sommes, vivre au présent et ne pas nuire (ne forcer personne à quoi que ce soit, mais seulement s’efforcer soi-même d’Aimer, travailler comprendre donc apprendre) reste une ligne de conduite éthique à tenir ! Cela signifie que la volonté générale – celle des gilets jaunes, des internautes ou des concitoyens que nous sommes dans la rue … –  est la volonté et l’effort de chacun et non une fictive volonté collective.


Chacun.e, en tant qu’être raisonnable et éthique sait que, si son intérêt propre n’est pas exactement l’intérêt public, il est cependant totalement suspendu à ce dernier et, c’est ce que souvent chacun entend dans les crises et les guerres. Bien sûr, tant que je suis aussi déraisonnable ; c’est là que j’imagine séparer les deux. La grande difficulté à laquelle se heurtent aussi bien les sages institutions que la plus perspicace éducation, c’est que si chacun est capable de voir où est le meilleur, cela n’empêche souvent pas de faire le pire ; d’où la nécessité de relire Jean-Jacques Rousseau à la lumière des lunettes spinozistes et freudiennes ; quitte à me répéter, avec des références probablement par top masculines : « primum non-nocere » !

Par Chris Gerbaud, votre serveuse; le dimanche 10 février 2019.

 

 

« LA DISCRIMINATION EST UN DÉLIRE, ELLE N’EXISTE PAS » : De l’art de Sauver sa Peau …

 

« Les femmes sont vulnérables au murmure de l’âme et l’art de la séduction est fait de délicatesse. »
Romain Gary

 

Je mène la guerre économique, par mes seins et en « Cul-Tue-Rieuse » !

 

Celles et ceux qui n’ont pas besoin de faire la pute existent réellement, ils représentent une frange du pays que l’on nomme « les dominants » ! Ils se rient de moi et je leur fais pipi à la figure. Qui sont-ils ? Ce sont des « privilégies », des gens « favorisés » qui, dans le bonheur de leur réseau sont heureux de ne pas être « jaunes  si petits … » arborant un gilet neutre et anonyme ; capables de me piquer mes idées et de vêtir avec fierté leur petite réussite sans réelle puissance mais avec beaucoup de facilité, larvaire… ; ils rient du travail de « tarée » que je fournis… Dans le vide…- qui sont-ils … ? Sont-ils des gens aux faveurs familiales et amicales, au sens économique et surtout symbolique !? Ils peuvent forniquer (sans prohibition), eux… ! Enfin, c’est ce que je fantasme ! Ce sont de pauvres nihilistes qui ne connaissent pas le désir d’être incluse – d’être, enfin, intégrée, incluse dans la médiocrité ! Mais cela ne changera pas car, je n’en suis pas et eux, en sont ! Il serait donc nécessaire de créer esthétique féminine parfaitement glamour – au sourire jaune ironique et tragique – polie de rides de grâce, de fossettes … du vécu ! «Dans l’Antiquité grecque et romaine, une femme, mieux une déesse, a eu un destin exceptionnel. Il s’agit de Vénus tout simplement, que les Grecs appelaient Aphrodite. Cette déesse de la beauté et de l’amour, a eu un destin unique. Surgie toute nue de la mer, elle chevaucha une conque qui la porta sur l’île de Chypre où les Saisons se hâtèrent de la vêtir et de la parer. Elle stupéfiait, nous disent les chroniques, jusqu’aux dieux de l’Olympe par la blancheur de sa peau et par ses cheveux qui étaient comme une rivière d’or liquide, ses yeux étincelants comme des étoiles, ses formes parfaites et son parfum suave de fleur ; en 2019 Vénus est vêtue de « Jaune-Amazone », critique sociale, philo-So-Fesse et assurément glamour par sa fine psychologie (« sub-verssive » : qui fait donc émerger les choses que l’on ne voit pas). La révolution est, enfin, devenue sexy ! Du reste, comme pouvait l’écrire Franck Herbert –  cité par Hélène Péreira, éducatrice spécialisée à l’Ordre de Malte)  : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur mon chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi ».la peur est ainsi souvent un contentement, une régression tout autant qu’une protection (face au dehors) qui nous éloigne de nous-même

Comment ne pas faire preuve de courage, quand il s’agit de sauver sa peau ?

Ce que l’on nomme en entreprise (publique ou privée) : « employabilité » semble à bien des égards lié à des déficits imaginaires, des lacunes d’étayage psychique, des possibilités d’exploiter les corps volontairement serviles ainsi voués à une langue approximative mais aussi à une capacité de gestion, d’autonomie et de responsabilité réduite comme peau de chagrin.

 

Dans le monde social, il ne faut pas confondre cette parole que l’on entend dans la bouche de la droite conservatrice : « imposer le genre neutre » et, des gens comme moi qui implorent, mendient même l’INCLUSION sociale i-e : l’acceptation d’une diversité non-totalitaire. Car pour être inclus.e … ; il est nécessaire de ne pas casser les résistances d’autrui, afin de ne pas rigidifier les esprits. Croire que tous.tes. les militant.e.s en matière de genre participent d’une « communauté » est faux. Je ne fais partie d’aucune communauté au sens strict, si ce n’est de cette communauté « d’êtres-humains », dont on ne connait pas la Nature  – solitaires et profondément Divers, dit autrement : vivants. J’entends par là camper mon dess.e.in dans l’héritage historique des « gilets jaunes » – que je n’ai pas pu suivre physiquement : jeter le trouble, susciter la critique « Si la colère du Peuple Français et des gilets jaunes est légitime, il faut savoir séparer l’ivraie du bon grain, et la Garde Prétorienne ne pas se tromper de cible (…) éviter la violence. » disait Henri Comte de Paris (Décédé, le 21 janvier 2019) ; ajoutons qu’il peut-être possible de « foutre le bordel », en France les publicités des années 80 ont habitué à « retrousser et puis tomber la chemise » mais ici : en enseignant, par la pédagogie, l’information et puis le savoir transmis – incorporé – arborant les lignes de conduite des les droits de l’homme, la liberté, l’égalité et surtout la fraternité qui reste ma ligne de « transe ».

Faire la révolution, c’est d’abord révolutionner sa vie !

Ma vie, justement, est qualifiée par une amie féministe « d’œuvre cubiste » ; ce qui pourrait envoyer aux transes Africaines qui ont sans doutes pu inspirer Picasso (Le Cubisme est sans doute le mouvement le plus décisif de l’histoire de l’art moderne. Héritant des recherches de Cézanne sur la création d’un espace pictural qui ne soit plus une simple imitation du réel, et des arts primitifs qui remettent en cause la tradition occidentale, le Cubisme bouleverse la notion de représentation dans l’art. Comme le dit John Golding, historien de l’art et spécialiste de ce mouvement, « le cubisme est un langage pictural absolument original, une façon d’aborder le monde totalement neuve, et une théorie esthétique conceptualisée. On comprend qu’il ait pu imprimer une nouvelle direction à toute la peinture moderne ») Etant entendu que CHACUNE DE NOS VIES SONT DES ŒUVRES – Cubistes, dadaïstes, surréalistes, situationnistess, post-modernes etc. ; peu importe la crèmerie, le totem. Vivre en poète, c’est régulier, supporter le réel, si nuisible Et, pour ma pomme il est certain que dés les années quatre-vingt-dix, les cours suivis en Histoire de l’Art m’ont inclinée à percevoir le monde en « Demoiselle D’Avignon ». Ce qui revient à dire que dés 1907, j’étais née ; « putain ». Ce qui me confère un regard de stratège (donc nécessairement « looseuse » dans la vie), de psychanalyste, de sportive, médecin de moi-même, d’artiste « farfelue » et excentrique, de matière grise tout à fait « sérieuse » poétiquement – au fond, d’auteure du pire. Sans mystique-amoureuse la vie ne serait rien. Ce qui est secret est l’énergie occulte qui nous anime faisant que nous ne nous sommes pas – encore – suicidé.e.s !

 

Dans le réel concret, hier au soir un nouveau patient artiste-transgenre me parlait de : « Social war equality » ( « SWE », je n’ai pas retenu l’acronyme exact… ?). D’ici une heure je vais envoyer un courriel à une directrice d’établissement d’art qui en est, dont ce jeune artiste m’a parlé. De manière encore subreptice, dans notre société Française, des femmes se battent, elles sont véritablement guerrières, pareilles au fonctionnement militaire des fournies. Il ne faut jamais tant craindre le nazi en soit mais, la ou le nazi en soi ! Défaire les cases cartésiennes, dont nous avons pu subir l’influence, depuis l’austère XVIIème siècle ; il s’agit d’en « découdre avec la rigidité » afin de caresser, suggérer une discipline du pli, insuffler un vent d’Orient et Britannique …- ce jour, au pays du Coq et de ses Capitales-Bourses …

 

 « Un homme à la hauteur » : ( cet « über-mensch ») en images !

« L’homme est une corde tendue entre l’animal et le Surhomme, une corde au-dessus d’un abîme ». Friedrich Nietzsche

Artiste, écrivain, Philosophe (1844 – 1900) qui inspira toute la pensée contemporaine en matière d’inconscient et de prise en main de nos désirs les plus profonds.

Un homme à la hauteurHier, j’étais bouleversé.e.

Non  que « Un homme à la hauteur » fut un bon film qui passait sur la chaîne M6 mais il s’agissait véritablement de traiter de la petite taille. Ceci, au travers d’une forme assez « insipide »  faisant cependant émerger un fond parfaitement intéressant. Il s’agissait du Film de Laurent Tirard   (« Comédie romantique »).  Avec Jean Dujardin, Virginie Efira, Cédric Kahn avec ce simple pitch : « Diane, une avocate, fraîchement célibataire, reçoit un appel d’Alexandre, un architecte charmant qu’elle n’avait jamais rencontré, et qui va l’aider à retrouver son téléphone égaré. Lorsqu’ils se rencontrent, le rendez-vous prend un tour inattendu, la belle rencontre une bête – « un surhomme » – d’un mettre  trente si x… ». Le scénario s’inspire du beau du film brésilo-argentin Corazón  de León» réalisé par Marcos Carnevale et sorti en 2013. Le petit personnage qui tombe amoureux de l’avocate est aussi l’image, une identité transférée ; celle de ma compagne. En cela, les deux films posent le problème de la petite taille (moins d’un mettre quarante) récurent dans la vie de celle avec qui je vis. Là où le corps est limité : l’angoisse, l’agressivité, le manque de confiance en soi etc. prennent le dessus. Inévitablement, il y a dans la petite taille comme une mélodie de « monstruosité ». Au beau milieu d’un monde occidental eugéniste (blanc, judéo-chrétien, aimant plus que tout la « nature-naturelle » donc les croyances métaphysiques …) bien tr(U.E)mpée d’amour du même … – j’y retrouve toutes les peines (physiques pour attendre le Monde et psychologique pour atteindre les divers regards de ces êtres qui, sur les chemins de la vie, ne la voient pas…) ; il est bien question de celle avec qui je partage ma couche. Si le traitement du film originel (brésilo-argentin) est sincère spontané dans le jeu des acteurs, la justesse dans le film français n’est pas de mise ; en revanche ce qui est limpide est le message : Avoir peur d’une personne handicapée, c’est être plus handicapé.e que la personne que l’on a en face de soi, laquelle fait souvent bien plus d’efforts (d’autodiscipline, de travail sur soi, de contention de son être pour ne pas agresser Autrui transformée en joie et humour) que nous-toutes et tous, pour s’intégrer et avoir voix au chapitre. Dire cela est aussi une manière de souligner le fait que la petite taille est un handicap visible. Or, dans nos têtes, si le handicap réel est visible, il n’en reste pas moins que nous ne voulons pas nous voir comme étant toutes et tous handicapés, avant toutes choses : du cœur !

 

 

 

J.-M.-G. le Clézio et J.-J. Marimbert : deux nomades du Maroc ?

 

 

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Dessin réalisé par Jean-Jacques Marimbert (« Départ » dans La Renarde rouge 2000 JJM).

 

« Là où le vent siffle, glacé, revigorant, dans une invisible faille, qu’une mélodie su rait à réchau »er, à éclairer, à décorer de mille nuances,

de rires, de pleurs de joie, de courses folles dessinées par le hasard », J.-J. Marimbert[1]

« Peut-être ne pourrais-je plus parler » (12 décembre 2015, 17 h 11)

« Le silence est l’aboutissement suprême du langage et de la conscience », J. M. G. Le Clézio,

faisant entendre combien, à travers le nomadisme et la mythologie,

le silence de l’être est un synonyme de santé.

Un jour on découvrira que la littérature n’est en fait qu’une branche de la médecine : longtemps cette phrase, ici reprise chez J. M. G. Le Clézio, a pu questionner les âmes voyageuses au travers du lien : corps et langage. En mars 2008, en quête d’une « moitié de moi perdue », j’allais au Maroc, à Rabat précisément, pour rencontrer une jeune fille vivant à Kénitra, âgée de 21 ans, dont j’étais amoureux ; logé pendant une semaine chez un ami informaticien, passionné de littérature américaine. De ce pays, je retiens l’odeur des belles tomates, le café dans les rues de la ville, pris au petit matin, le linge apporté au pressing à prix modique et récupéré rapidement (me sentir frais, propre, avec des habits repassés, et sous ce ciel d’un bleu profond, me faisait du bien…). Quoique profondément athée, comment ne pas retenir la sensation d’une blancheur mystique qui règne en Afrique du Nord ?

 

D’un voyageur l’autre : une solide formalisation littéraire du tremblement…

Pour reprendre le mot du poète Thomas Vinau – chez mon ancien professeur de philosophie à l’université de Sciences humaines de Toulouse–, il s’agit d’un « effacement saisissant ». Quand Jean-Jacques Marimbert parle du Maroc, où il est né et a vécu jusqu’à l’adolescence, il n’est question que d’un court passage biographique : au-delà duquel les mers, par leur corps aquatique… et quelques vagues nageuses, font de la peau une cuirasse de requin. Sous une autre plume, celle de J. M. G. Le Clézio[2] (que je découvrais au lycée de l’avenue Jean-Rieux, en 1998, à Toulouse, par l’intermédiaire de mon professeur de français, Mme Annie Bernadoux), on fait toujours face, au fil des lectures, au mystère matériel du monde, et à sa dimension « cosmopolite », paradoxalement inénarrable. Africaniste en quelques lieux… En effet, le prix Nobel de littérature dit, en 1997, à propos du Maroc : « Les Marocains ont su préserver le sens de l’oralité, de la musique traditionnelle, de la solidarité humaine, de l’harmonie avec la nature. Ils se sont adaptés au monde “moderne” tout en conservant leur culture. Ce pays s’impose également comme représentant du monde oral africain en ce qu’il a de sonore. » Comme si, avec l’auteur aux origines si diverses (française, britannique, mauricienne…), on évoquait un bruissement musical qui n’appartient à aucun autre lieu au monde qu’à la médina. Ce bruit, pareil à une musique de nuit pour enfants, monte de proche en proche, des cours des maisons, s’élève au-dessus des murs.

 

SI LE MAROC EST UN LIEU COMMUN AUX DEUX AUTEURS, IL EST AUSSI LE CREUSET D’UN RAPPORT ARISTOTÉLICIEN À LA TERRE ET À LA MÉTAPHYSIQUE

 

Jean-Jacques Marimbert connaît la chanson et ses harmonies. Lui-même, musicien, amateur du festival de Jazz de Tanger. Il côtoie de près les chants traditionnels, ayant même été, en début de carrière, médecin humanitaire en Somalie, avec MSF. Dans le film Départ (retour), tiré de son premier livre du quasi même nom[3], il est question d’une manière pourtant presque « barthésienne » (donc neutre) de soi. « Départ est l’un des rares textes biographiques, je l’ai écrit pour cette lumière, et l’idée d’arrachement à un lieu de vie, l’idée de départ “définitif”, celui de mes grands-parents. » J.-J. Marimbert – comme J. M. G. Le Clézio – est un homme discret et tempéré. D’ailleurs, ce dernier n’écrit-il pas dans L’Extase matérielle : « un livre, à quoi ça sert ? Ça sert à cacher les choses ; pour que les autres ne les trouvent pas » ? Tout en étant lecteur de Montaigne, habitué à « la branloire pérenne », J.-J. Marimbert n’en reste pas moins dans un rapport fantomatique au sujet : qui se noue – telle la toison de la Vénus de Boticchelli – à la mer des éléments. Intérêts et influences guidant le travail d’écriture de l’auteur : s’agirait-il de la rigueur du « chiasme » entre : nature et culture ? J.-J. Marimbert répond, à propos du rapport entretenu à ses personnages et à leurs racines :

« Tout d’abord, l’authenticité des personnages, pris le plus souvent dans des moments difficiles de l’existence, dans des contextes très divers. Périodes de crises où l’existence bascule, parfois jusqu’au tragique, souvent jusqu’au rétablissement harmonieux d’un équilibre à jamais modifié. Mes personnages sont des êtres simples dont la vie, ainsi bouleversée, prend les allures sinon d’un destin, du moins d’une aventure, qu’elle soit voyage, fugue, errance, exploration intérieure, évasion dans un univers onirique, déploiement poétique. Mon deuxième souci, indissociable du premier, est celui de l’écriture. Elle doit se plier au style du personnage ou de la situation, et saisir au mieux aussi bien le grand trait que le détail. Habiter la langue et le monde, créer du rythme et une prosodie de l’intime aussi bien que du spectacle des rues et de la nature, dans un “rendu” des nuances émotionnelles, de la présence des choses et des lieux. »[4]

Que ce soit chez l’un ou l’autre des deux écrivains, il s’agit de conter. Ce qui est di »érent du fait de raconter son histoire. Le récit poétique, Départ, paru à La Renarde rouge, parle du départ du Maroc vers Nice, fief familial de J.-J. Marimbert (Italiens venus de Brescia au début du XXe, fixés à Nice, musiciens, puis partis au Maroc). Mais, lorsque l’on se plonge dans le récit, à travers le style, est déjà cousu un « je ne sais quoi » de l’ordre du rapport amoureux aux éléments matériels. Chez Le Clézio, d’après la lecture que j’ai pu faire à partir de la fin des années 1990, relève plus de la dimension ine »able de notre Terre. Or, si le Maroc est un lieu commun aux deux auteurs, il est aussi le creuset d’un rapport aristotélicien à la terre (les sciences et la médecine chez J.-J. Marimbert, qui participèrent de ses premiers pas en tant que médecin), et à la métaphysique (inspiration de nature soufie chez Le Clézio, laquelle procède certainement aussi de l’amour de son épouse Jémia. Citons ici son livre écrit avec cette dernière, Gens des nuages : « Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jémia lui avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un sens di »érent, un sens vivant : les femmes bleues ; l’assemblée du vendredi, qui avait donné son nom à Jémia ; les tribus chorfa (descendantes du prophète) ; les Ahel Jmal, le peuple du chameau ; les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la pluie. » Au fond, il serait aussi possible que dans un croisement entre matière et métaphysique, les deux voyageurs se rejoignent. Les deux marient leurs « doctes » signes à travers un retour aux origines. Nomades. Ils marchent… de l’ouest vers l’ouest, revenant toujours en un même lieu.

 

De l’art des écarts ?

Comment ne pas lire chez J.-J. Marimbert, mis sur l’établi des « écarts », et ce, à partir du sens de « discrépance » (soit l’écart entre la connaissance et sa représentation, du latin discrepantia, « discordance »), mot qui m’a été insufflé par J.-J. Marimbert que je cite, à propos d’un travail du 11 mars 2018, dans Cour carrée du Louvre [5] : « J’ai joint à chaque photo un quatrain, dans une approche littéraire, poétique, pour instaurer un dialogue entre image et texte, sur le mode de l’écho ou de la discrépance. Le but est de faire vivre ces regards marqués par  la poussière, la pollution, ces visages lissés par l’effritement du plâtre, ces bras amputés esquissant des gestes dont la grâce n’est pas perdue.  Au contraire, elle en est magnifiée, comme si nous l’éprouvions dans ce sentiment, connu, du membre absent. N’est-ce pas aussi un enjeu de l’art ? » C’est, à mon sens, montrer comment, à partir d’une démarche sensorielle aristotélicienne et matérialiste – J. M. G. Le Clézio, de son côté, lit par exemple régulièrement Darwin et L’Origine des espèces –, la réorganisation du « cahot interne » chez les auteurs donne lieu à une narration « de l’ailleurs ». Réorganiser en quelque sorte à travers le récit, la poésie ou l’essai, et donner naissance à une nouvelle peau, ayant mué. Faire « peau neuve », dit-on. Cela, à partir de l’interaction entre le monde et le corps matériel des hommes. Un peu, à l’instar d’Henri Michaux, qui savait éprouver, d’une manière poétique – tout autant qu’objectiver en neutralisant le « moi » – la dislocation identitaire. N’est-ce pas là ce que le philosophe J.-J. Marimbert qualifierait « d’ailleurs, comme horizon » (interne), avec cette sorte de « peau » (une surface universelle) que l’on peut découvrir à propos de Richard Kipling, dans son article « La peau et le vernis » ? [6] La peau est l’unique barrière qui nous sépare et crée, parfois, un écart entre : l’océan du monde et notre intériorité perpétuellement oscillante d’êtres humains.

 

L’ESPACE, LE PAYSAGE, ET LE CORPS LANGAGIER SON UNIS. LE PAYSAGE INTERNE DEVIENT L’EXTERNE

 

De même, du côté de J. M. G. Le Clézio, la démarche acquise du côté de son père médecin britannique – qui avait lui-même beaucoup voyagé – est explicitement « décolonisatrice », comme il l’exprime dans un entretien au Nouvel Observateur[7] : « Quand j’étais enfant, je suis venu visiter le Maroc avec ma famille. Ça a été mon premier contact avec un monde différent et en même temps assez proche. Mon père, qui avait pratiqué la médecine pendant des années au Nigéria, voulait nous montrer les méfaits de la colonisation. Nous avons voyagé avec des bus, nous sommes allés un peu partout. À un moment donné, le bus qui devait aller jusqu’à Marrakech, s’est arrêté dans un village. Des gens sont montés. Le chau »eur était un Français. Il y a eu une altercation parce qu’un des passagers n’avait pas de quoi payer son billet. Le chauffeur, très brutalement, l’a fait descendre du bus. Mon père a dit : “Voilà, ça c’est la colonisation, c’est quelque chose de mauvais en soi, parce que ça pratique l’injustice et la cruauté.” » La Guerre, celle de l’intérieur, tel un voyage poético-matériel est aussi un titre faisant socle chez les deux auteurs. J.-J. Marimbert écrit, à la fin de son poème La Guerre : les éléments, le corps à l’écriture, l’univers céleste, ces petits morceaux de matière qui nous tiennent à la réalité. Il sait, par juxtaposition d’éléments réels et symboliques, signifier la dimension philosophiquement inénarrable, (auto-)fictionnelle, et pourtant bien réelle, du monde.

« Écouter la chanson des blés d’or d’un geste de la main elle désigne le ciel et

tous ces morts là-haut si jeunes et si joyeux

il ne voit rien d’autre que ses doigts et ses yeux. »[8]

Pareillement, dans Départ, J.-J. Marimbert, avec une prose « atomique » et précise, rejoint presque mot à mot Le Clézio sur le roulis des e½uves marines et de réminiscences lointaines. Là où l’entrée dans l’âge adulte (Nice, Sète, Rabat, etc.) peut passer par la découverte, violente, de l’insoutenable corruption du monde. D’un côté, le prix Nobel a enseigné « l’art du bonheur humble et secret » dans des universités à l’étranger – par exemple, au Nouveau Mexique, en Chine. D’un autre côté, le médecin-philosophe écrivant de la poésie enseigne une certaine forme de « sagesse », nommée par les Grecs « tempérance ». Ce sont deux postures éthiques d’hommes, inspirant la rigueur d’une langue multiculturelle et la précision du signe. Le Clézio : éviter tout mot concernant la littérature en faisant griller des merguez à Nice. Marimbert : s’occuper d’une façon exemplaire d’enfants à Toulouse, tel un pédagogue passionné. Au fond, l’Afrique rend les hommes – qui se savent trembler – forts. Jean-Jacques, qui fut mon directeur de mémoire de philosophie « Sur le langage de la peau », sait mieux que quiconque combien, dans l’approche sensorielle d’Aristote, on n’est pas loin de la peau. Celle de l’être humain, celle du monde ou des écrans. Chez les deux auteurs, on peut lire un petit « je ne sais quoi » de nomadisme… quasi deleuzien ou « géopolitique », pour parler comme le poète Kenneth White. Car, chez Aristote, c’est aussi l’œil, la dimension « scopique » pour les psychanalystes, qui est en fait un réceptacle, au même titre que le cerveau ou la peau. Au fond, entre l’enveloppe et l’espace du dehors, il n’y a que la peau. Donc, l’espace, le paysage, et le corps langagier son unis. Le paysage interne devient l’externe. Rayonnants. « D’une lumière à l’autre… », écrit Le Clézio. Nice, Sète, Tanger, Rabat restent, telles les ombres, entre deux onctueux nuages de lieux imaginaires, mythiques ; explorés sur la peau de l’âme abandonnée, nommée : « X ».

 

La poétisation du « désert »

Comme la course de fond – que pratique votre serviteur – est en elle-même une métaphore de l’écriture, pareillement, pour Michel Leiris, la tauromachie pouvait peut-être l’être en tant que passion. L’ethnologie, au jour le jour, guide les mendiants de signes. Habitants habités, les hommes se savent cousins ; au sens tribal. Qu’importe le médium d’expression, la pratique quotidienne de l’auteur qui sait d’où il vient et qui donc sait où il va, consiste à mettre un pas devant l’autre. La question est ainsi de savoir ce qui, dans le désert, porte encore à avancer.

Mystère. Miracle. L’Afrique est au cœur de chaque homme. Poétiser : le rien, le vide, l’agglomérat de petits grains de sable, cette absence de sens, est le seul recours relativement rationnel auquel nous puissions nous raccrocher. Tenir la rampe de l’absurde escalier d’une humaine condition, si chère à Albert Camus, non loin de là… géographiquement. De l’intérieur, on entend parfois chez J.-J. Marimbert et J. M. G. Le Clézio le cri d’un rythme propre au Continent noir : le jazz. Comment ne pas penser en particulier à Léopold Sédar Senghor qui connaissait, lui-même, bien le jazz ? J.-J. Marimbert évoquant Senghor : « Et chez qui, il y a dans sa langue, la scansion des chants de brousse, de savane, de forêt… ! » On dit parfois que « jazzer » et/ou « swinguer » aurait pour origine étymologique ancienne : « faire l’amour », se mouvoir, aimer.

Oasis, tel est le signe d’un mirage qui guide… Ce sont là les lieux d’un horizon de transparence face à l’illusion de notre monde. Le Maroc reste dans sa géographie d’union et de séparation, tel le Rif – en amazigh : Arrif, « rivage », « bord ») –, un lieu d’un métissage exemplaire[9]. À propos du jazz et du métissage, Le Clézio s’exprimait en 2008 de la sorte :

« Nul n’a mieux parlé du jazz et du blues, nul n’a mieux traduit dans notre vieille langue métisse cousue de cicatrices, que le poète martiniquais Aimé Césaire. Il n’y a rien d’autre que ce qui passe dans ce sou½e. Rien d’autre que ce qui brûle cette plaie. Dans le blues des plantations de canne et de coton, dans le jazz des rues du Bronx et de Harlem. Dans Armstrong et Coltrane, Mingus, Monk et Coleman, dans la voix de Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Dans la voix de Big Bill Broonzy, de John Lee Hooker, de Jimmy Reed, de Muddy Waters, de Ray Charles. Cette puissance qui vient de loin, de la terre mythique d’Afrique, du fond des soutes des bateaux négriers, cette puissance née avec la langue créole, sous le fouet et le raidissement d’orgueil, dans la révolte des marrons, dans le combat pour garder son nom, son identité, sa foi.»

J.-J. Marimbert, quant à lui, lorsqu’il se munit d’un moyen d’expression (photographies, écritures, philosophie, musique, poétisations lues), on n’entend plus que l’essentiel, ce que Jacques Lacan nommait « Lalalalangue ». Il s’agit d’une langue originelle. Venant des contes anciens, des tribus, des rites ancestraux, une sorte d’auto-ethnologie secrète relevant plus de la pratique corporelle et cosmique que d’une langue ancienne, non-articulée : la poétique, comme corps de la Terre.

 

 

[1]  http://www.lacauselitteraire.fr/jean-jacques-marimbert-2

[2]  Le 9 octobre 2008, Jean-Marie Gustave Le Clézio recevait le prix Nobel de littérature. L’Académie suédoise entendait ainsi distinguer un

« écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ». Aussitôt, la presse française, mais aussi la presse francophone, en profitaient pour rappeler les origines…

[3]  Le titre du film est Départ (retour) et, du livre, Départ.

[4]  http://africultures.com/personnes/?no=7292&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=429

[5]  https://fr.calameo.com/read/00549364133c64c1e422a

[6]  La peau et le vernis, in la revue Europe, mai 1997.

[7]  https://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20140328.OBS1684/le-clezio-prix-nobel-du-soufisme.html

[8]  Où il question de la Grande Guerre, de 14-18 ; ici, la grand-mère du narrateur pense aux jeunes morts.

[9]  Ce texte de Jean-Marie Le Clézio, daté du 20 septembre 2008 à Séoul, est destiné au parrainage du Festival Vibrations Caraïbes, à Paris, à la maison des Cultures du monde, du 16 au 26 octobre 2008. Cette liberté, comme une supplique, comme un appel dans la voix du blues et du jazz.

 

« LA TRANSPHOBIE N’EXISTE PAS » : Chacun.e est responsable …

«       Un sein qui pousse est toujours un retour à la primitivité, à l’archaïsme – d’une grotte, de l’eau, d’un tissu primordial – et de la respiration maternante de la Terre. » Gaston Bachelard revisité par votre serveuse.

contre la transpobie

 
J’utilise ce titre provocateur à dessein. Dans la mesure où la transpbobie n’est pas un phénomène uniquement individuel mais également collectif. Chaque individu incorpore, introjecte dirait-on en psychanalyse la » loi du Père » ; ce qui revient à dire qu’une psychanalyse menée à son terme est couronnée par la castration du sujet, avec pour épitaphe : « Travailles, aime, comprends, apprends et tais-toi ». Ceci, dès la plus petite enfance, nous sommes formatées / façonnés par un discours métaphysique ; il s’agit pareillement, du reste, d’une manière de tenir la petite fille, d’une manière de tenir le petit garçon et, certainement d’une compétition mise en œuvre, scénarisée par les parents, déjà dans la façon de sucer la tétine. Ensuite, au-delà de la posture physique, le langage féminin procède d’un certain « style » qui serait plutôt du côté du soin (voix douce), alors que le langage masculin participe d’un « style » mécanicien : « guerrier » (voix forte) ; ainsi la société laisse place à des stéréotypes de genre étayants, rassurants, infantuilisant, donc assez scandaleux. L’avantage des études de genres et de la « queer-théorie » est réellement de remettre en question résistances sociales / politiques qui relèvent plus de la croyance religieuse que d’un fondement scientifique (« réfutable », i-e : où le cas particulier fait avancer le savoir, ce qui nous éloigne des lois générales œdipiennes, souvent trop simplificatrices de la « psychanalyse orthodoxe »). Si une personne transgenre (« Femelle To Mâle ») désire se sentir sexuellement femme, alors qu’elle est née avec un pénis ; d’une part ce n’est – bien évidemment – pas de sa faute car elle n’a rien choisi et d’autre part, la souffrance dans l’inadéquation sexuelle (liée au fait de ne pas pouvoir se sentir considérée comme une femme à part entière est palpable. Être aimée ; pénétrée – perçue comme une « travailleuse-femme-mère potentielle » par l’entremise d’un vagin est le désir de certaines femmes transgenres. La souffrance liée au genre est souvent immense. En matière de responsabilité, ce qui est renvoyé aux personnes transgenres est le fait de ne pas correspondre au genre binaire instauré par la société humaine, pour lier fantasmatiquement les individus entre eux ; mais aussi par une certaine détermination biologique animale – en ce sens, l’on retrouve dans l’ordre zoologique plusieurs animaux parfaitement intersexués, aimant le même partenaire sexuel et probablement transgenres dans leur orientation identitaire. Cette responsabilité (« d’être ou de ne pas être » : binaire) peut porter, à bien des égards à faire culpabiliser les personnes transgenres. D’un point de vue économique – ce qui n’est ni le cas socialement, ni du point de vue du droit forcément -, la guerre est faite au genre féminin et tout particulièrement aux personnes transgenres (Femelle To Mâle). La responsabilité individuelle, subjective tiendrait au fait de ne pas essentialiser, naturaliser, ontologier (comme « un être en tant qu’être »), donc admettons m’appeler : « Chris » ou « Christelle » et non plus « Christophe ». Car ce qui importe est ce que nous avons dans la tête : la manière dont nous désirerons, nous désirons Autrui et désirons vivre une sexualité et non ce qui se trouve dans la culotte. Mais s’il y a défaut de responsabilité individuelle, cela est lié non seulement à notre éducation mais aussi aux peurs, aux tabous, aux résistances psychologiques qui font que nous nous protégeons l’esprit (et donc le corps) de tout ce qui ne nous ressemble pas. La société, ce qui veut dire : « chacun.e de nous » conchie la différence. Mon propos semble revendicatif, certes, mais il se fait aussi que depuis 1979, du fait de ma personnalité « hors normes » je souffre d’exclusion familiale, sociale, souvent amicale et presque toujours amoureuse ou sexuelle. Assurément, dans ce déficit de responsabilité est nichée également l’incorporation de la transphobie chez nombre de personnes transgenres.
Sur le plan collectif cette dernière me semble moins présente que’au niveau des individus (parfois « pestiférées émotionnellement »), cela est lié au fait que nous faisons face à des individus divers, de fait à chaque fois différents. Cela étant dit, nous sommes construits à partir de catégories mentales (de concepts) mais aussi d’émotions relativement proches – cette culture qui nous est commune est une culture mondialisée occidentale. Le travail de la responsabilité serait enfin de faire émerger à la conscience ce qui est chez nous inconscient – expliciter, donc rendre notre vie dense. Travailler l’apaisement des émotions ; la haine du féminin, nommée misogynie (plus ou moins) en chacun de nous, notamment. À partir de ce moment-là, cette transpbobie qui trucide des milliers d’individus par an, à partir de la « loi du Père » (ce patriarcat culpabilisateur), des dogmes religieux, du désir d’annihiler nos fragilités individuelles mais en même temps nos manières d’avoir des orgasmes – avec moins d’indifférence … ! – pourrait s’épuiser et se muter en une responsabilité, voire une spiritualité sans Dieu : une ode au sacré matériel, transgenre.

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« Pour une poétique de la vie » Entretien avec Jean-Jacques Marimbert

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©JJM

Jean-Jacques, lorsque tu étais assesseur lors de mon oral de master de philosophie, tu évoquais des points précis de « l’Étranger », voire de « La peste » d’Albert Camus. Le retour aux éléments physiques chez l’écrivain-philosophe me semble être un point de pivot que l’on trouve aussi dans ton travail. Que penses-tu du rapport que tu entretiens entre « Phusis » (dans un héritage Aristotélicien) et ton écriture poétique ?

 

Camus, Aristote, avec au cœur la Nature, oui, question riche, qui touche à la fois à mon origine, à mon histoire, et à certains repères essentiels. Deux phares, à vrai dire, que sont ces auteurs, ou, plus simplement, plus universellement, ces êtres humains. Je ne veux pas que ces expressions soient prises pour emphase ou prétention, c’est tout le contraire. Les mots un sens et, pour déjà être aristotélicien, ils ont un sens parce que les choses ont une essence. Ils en sont le symbole qui, pour être vivant, doit être vécu singulièrement. Or, Camus et Aristote touchent, selon moi, ce que Bergson appelle le moi profond, ils atteignent en un bond ce qui se loge, secret, à un niveau ontologique que je dirais ma « vie ».

Camus, c’est le soleil, la mer, le littoral méditerranéen où je suis né, c’est la lumière de l’Afrique du Nord. Naître au monde, sans transition être situé, et là, tenter de s’orienter, pour reprendre une idée de Merleau-Ponty. Camus déploie des points essentiels de cette orientation vitale. Dans un sonnet, je le cite :

 

Oh, le soleil, joyeux, pointe à travers les nuages,

Enfantin. En tête, Camus. « Être nu et puis plonger

Dans la mer, encore tout parfumé des essences de

La terre. Laver celles-ci dans celles-là, nouer sur

 

Ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent, lèvres

À lèvres, depuis si longtemps, terre et mer », tu sais.

 

La mer, la terre, « lèvres à lèvres », le parfum des essences. Tout est là. Camus, c’est l’enfance, ou l’incessant retour à l’origine, au rapport primitif, ou païen, à la Nature, dans le sens où s’y joue le commencement de l’histoire et, on le sait, leur absurde divorce, avec son lot de révolte et d’amour. Alors, bien sûr, « L’Étranger », et l’éclat du geste sacrificiel dans un meurtre extatique, ou « La Peste », épaisseur noire de l’Histoire, bouillie sociale où surnagent les consciences, pour le pire, et pour le meilleur aussi. Là, un médecin, déjà l’idée du soin, qui, plus tard dans ma vie, a pris le sens grec d’« épiméléia », le soin à apporter au corps, à l’esprit, aux autres, au monde, bref, à la vie. Et là, c’est Aristote, pour moi. Immense phare, inépuisable lumière grecque, qui n’est pas sans rappeler celle de Tipasa.

Je ne vais pas aborder la richesse inouïe de la philosophie aristotélicienne de la Nature, mais ne retiendrai que son émerveillement devant elle, étonnement du savant grec, émerveillement physique, métaphysique et esthétique. Il dit :

Entrons sans dégoût dans l’étude de chaque espèce animale. En chacune, il y a de la Nature et de la Beauté. Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les œuvres de la Nature, et à un haut degré ; or la finalité qui régit la production ou la constitution d’un être est précisément ce qui donne lieu à la Beauté.

Aristote, Traité sur les Parties des Animaux, I, 5, 645a, 21

 

La lecture d’Aristote ramène toujours à l’humilité de l’homme devant/dans la Nature, au sentiment d’appartenance à la Nature, à sa beauté, à sa créativité, à sa puissance, aussi bien hors de nous qu’en nous. Et, à l’heure où nous comprenons (ce n’est pas nouveau…) que nous pouvons la détruire, et nous avec, il est urgent de renouer avec cette (ou une) pensée de la Nature, qui chez Aristote est inséparable de celle la Vie, et du soin qu’on lui doit. Où l’on voit que ces questions mènent directement aux aspects techniques, politiques et éthiques de la vie humaine, et, bien sûr, esthétique. Tout est vie, chez Aristote ; certes, sa pensée du vivant, où il pose des questions clés qui sont encore les nôtres, mais aussi sa physique, sa politique, son éthique, sa métaphysique. Tout. C’est vertigineux de profondeur.

Alors, Camus, Aristote, tu touches à l’intimité, du corps et de la pensée, de l’individu que je suis.

 

Tu donnes des cours d’Ethique du vivant. Quel rapport peut-il y avoir, d’après toi, entre la dimension de soin apportée au sujet et la pratique de l’écriture poétique, qu’elle soit graphique, photographique ou littéraire ?

 

Pour le dire vite, le cœur de tout cela est la vie, j’y reviens… Qu’il s’agisse de vivre, et l’éthique est convoquée, dans la façon dont chacun doit bien, pour donner un ou du sens à son existence en tant que création singulière, avoir à l’esprit des règles, pour orienter son devenir, se « conduire », en fonction de valeurs fondatrices d’une culture, — qu’il s’agisse du rapport aux autres, donc une pensée de l’homme, à la fois culturelle et historique, — qu’il s’agisse de se situer par rapport aux vivants en général, dont nous sommes, bien que distincts, à la fois si proches et si dépendants, en des sens qui doivent être interrogés, — qu’il s’agisse enfin de la Nature en général, disons comme harmonie universelle (sans forcément penser à Leibniz), d’où nous venons, et dans laquelle s’inscrivent nos actes, nos désirs et notre liberté, en en mettant parfois en péril l’ordre, tant nous avons développé l’artifice qui nous caractérise, je veux dire la technoscience actuelle.

 

Nous employons des mots, homme, nature, artifice, culture, etc., autant de repères dans notre expérience de pensée. Mais il faut se rappeler qu’« homme » renvoie à « humus », la terre, celui de la terre, que « nature » indique une naissance (nasci), aussi bien en grec, « phusis », qu’en latin, « natura ».

Nous revenons à cette idée centrale, que nous naissons de et dans ce que nous nommons la Nature, qui est, pour Aristote, une puissance d’engendrement, une poussée (« hormé »). Dans le mot Nature, il faut penser un verbe, une action, une force, avoir une approche non statique mais dynamique, vivante. Hannah Arendt a raison, selon moi, de dire que, nous qui parlons de la Mortalité de l’homme (Mortels chez Homère, par opposition aux Dieux), nous devrions nous attacher à l’idée de Natalité tout autant, peut-être plus. Défaire ce lien avec l’origine qui nous lie les uns aux autres, et à nous-mêmes, c’est ne pas prendre soin de soi, en tant qu’homme, être humain.

De plus, comme Georges Bataille l’a bien dit à propos de Lascaux, l’art, en tant qu’artifice, non technique et utile, mais magique et spirituel, est une « danse de l’esprit » qui témoigne d’un rapport intime, concret et religieux (au sens de ce qui relie), entre l’homme et la nature, les animaux, les plantes, la terre, l’eau, etc. Les premiers traits peintes, gravés, les premiers dessins émanent de la vie, des souffrances, des joies, à la lumière tremblante des torches, dans la fumée, l’obscurité relative et profonde des grottes. Si, en nous, la vie se pense, on peut aussi dire aussi que, dans ce geste, elle se dessine.

 

Nous sommes vulnérables, vivant dans une obscurité qu’une lumière changeante n’éclaire, en vérité, qu’en générant des ombres, toujours, et nous « voyons » la nature, par le prisme de la science, de la religion, de la langue, mais aussi (et surtout, aurais-je tendance à dire…) du geste poétique (mieux vaudrait dire « poiétique »), lequel, avant d’être manifesté, bien plus tard, par les mots, la langue, la parole, l’est par la trace esquissée ou jaillie, qui simultanément rompt et noue, dans la beauté suggestive des courbes et des couleurs.

 

L’émotion face aux peintures des premiers artistes est intacte, même si elle est nôtre. Pourquoi ? Là se situe l’essence de la culture, en rupture et en lien avec la Nature, révélation de l’esprit à lui-même, de la vie à elle-même, sa mise en valeur au cœur de la Nature qui, alors seulement, est donnée à voir, à la fois matricielle et dangereuse, inconnue et mystérieuse, fascinante, voire divine.

 

Je reviens à ta question, plus simplement… Je ne fais pas de distinction fondamentale entre dessiner, photographier ou écrire, et j’ajouterais, faire de la musique. Il s’agit chaque fois d’un regard, d’une écoute, d’un geste qui engage ce qu’il y a de plus précieux, pour moi, de plus fragile aussi, comme l’amour.

 

L’art est un aspect essentiel du soin apporté à l’être humain, et que lui seul peut dispenser, pour briser le silence, et la solitude à laquelle chacun est livré, l’ineffable, qui ne peut être que « suggéré », dirait Bergson. Le silence peut être fait de bruits insensés, assourdissants, en un sens inhumains. Merleau-Ponty dit que le sens est la rencontre de l’humain et de l’inhumain. Ainsi on comprend ce qu’il appelle les formes symboliques, dont Cassirer, si important à mes yeux, a fait le cœur de sa philosophie. Science et art émanent de la puissance créatrice de l’esprit, en tant que formes symboliques essentiellement distinctes, avec d’autres encore, dont le langage. L’art, dont l’écriture poétique, rompt (avec) le bruit, bruit que l’homme lui-même peut engendrer et qui brouille son rapport au monde, aux autres, à lui-même. La parole poétique est « parlante », dit Merleau-Ponty, de même un dessin, un tableau, une photographie ; elle suscite et sollicite une écoute libérée du bruit ambiant, un regard, une attention secrète, bien qu’elle ne puisse faire que suggérer ce qu’elle vise. Suggérer, c’est aussi faire place à la liberté.

 

Comment s’est opéré, dans ta vie, le passage de la médecine à la poésie ? Fut-il même question de passage ?

 

À vrai dire, en effet, il n’y a pas eu passage, mais contemporanéité. Dès le début de mes études de médecine, j’ai été attiré par l’art, sous toutes ses formes, même si peu à peu, la langue m’a paru être le « terrain » le plus propice à un chemin personnel. Mais ces dernières années, films, photos et dessins se sont mêlés aux mots… Il faut dire aussi que dans tous les domaines, c’est la question « Qu’est-ce que l’homme ? » (tu le sais, centrale chez Kant, autre phare pour moi) qui m’a guidé.

 

Penses-tu que l’écriture poétique puisse nous aider à donner un sens plus émancipateur à notre existence ?

 

L’activité d’écrire, ce rapport difficile à la langue et à la prise de parole, est faite d’exigence contraignante extrême et de totale liberté. Elle est sens en travail, voire en œuvre, work in progress…, et, en cela, elle est émancipatrice, habitée d’un inachèvement qui préserve de l’illusion d’un terme, d’une clôture. On n’en a jamais fini de « s’expliquer » avec le monde, comme dit Nietzsche. L’écriture poétique épouse la vie comme mouvement, ou l’existence comme création « de soi par soi », dit Bergson.

Au passage, si j’invoque ces auteurs, ce n’est évidemment pas un étalage gratuit et pédant, c’est chaque fois un hommage profond à ceux qui m’ont aidé à penser, à vivre.

 

Inconscient et écriture. Si l’on part du fait que la psychanalyse est une poésie, à travers ton héritage scientifique notamment Bergsonien, penses-tu que la psychanalyse a pu, à un moment,  favoriser les liens entre science et poétique ?

 

Je dirais non un « fait », mais un « se faisant », dans le sens où Cassirer emploie le « fueri » latin pour caractériser les « faits » historiques tels que l’historien les interroge. Alors on peut penser à la durée chez Bergson, en effet, et à la dimension ontologique qu’il lui donne : la « substance » n’est pas immuable, mais au contraire mouvante, se mouvant, elle « dure ».

 

Toutefois, il faut rappeler que l’Inconscient n’a pas chez Bergson, le même sens que chez Freud. Si chez Freud il est indissociable du désir (refoulé, son retour dans les rêves, etc.), chez Bergson il est lié à l’action. Je n’entrerai pas dans le détail. Ta question interroge le rôle de la psychanalyse dans le lien entre science et poétique.

 

On pourrait peut-être revenir à Aristote…, avec l’idée de « catharsis », terme qu’il emploie une fois dans La Poétique. Celle-ci joue un rôle essentiel, selon H.-I. Marrou, dans la caractérisation de la science historique, dans De la connaissance historique. Le rapport entre psychanalyse et histoire est intéressant. On voit aussi chez Bachelard, dans son œuvre, les magnifiques textes sur la formation de l’esprit scientifique, qui en proposent une psychanalyse, mais aussi sur la psychanalyse du feu et autres textes sur la poétique, essentiels.

 

Le lien central est bien sûr l’esprit à l’œuvre, si l’on veut accéder à une idée de la « connaissance » qui ne se réduit pas à la rationalité, aux bornes conceptuelles qui la définissent. Je pense à ce que dit Kurt Goldstein de la « connaissance biologique » propre à la relation de soin, au « véritable » médecin, qui certes s’empare des données scientifiques, mais les englobe dans une appréhension globale, holistique de l’individu, de la personne, dans un dialogue où la liberté est en jeu, et là, il y a du « poétique », dans le sens où cette connaissance n’est jamais achevée, toujours à approfondir, à recréer. Une sorte de « sympathie » avec le monde, les autres et soi. Bergson l’a bien vu. C’est ce que tu appelles, je crois, une « pratique poétique », un rapport à la vie, que l’on peut tenter de suggérer dans un travail d’écriture, mais qu’il s’agit d’abord de s’efforcer de vivre…

Propos recueillis par Chris Gerbaud

Né au Maroc, vit à Toulouse. Médecin à l’hôpital, puis enseignant en philosophie, à l’Université de Toulouse 2, et à la Faculté de Médecine de Toulouse (Master Éthique du soin et recherche). Écrit et publie depuis une vingtaine d’années. Actuellement, associe textes, photos et dessins, dans l’esprit d’un « corps poétique ».

Site internet « Au jour, la nuit » :

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