Entretien avec le psychanalyste Lionel Le Corre : Vers une psychanalyse « mineure » … ?

Otto Dix
Portrait of the Journalist Sylvia von Harden by Otto Dix.
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Portrait du psychanalyste Lionel Le Corre.

Aujourd’hui, d’une manière encore « mineure », la psychanalyse semble prendre un tournant historique. Si pendant longtemps elle fut stigmatisante à l’égard des personnes LGBTQI+, à présent un souffle scientifique, et militant, paraît faire « révolution » d’une façon encore modeste, au sein de la clinique Freudo-Lacanienne.  Partant de ce constat je convie mon ami le psychanalyste Lionel Le Corre  – auteur du livre : « L’homosexualité de Freud » (PUF) – à évoquer ces remaniements internes à la psychanalyse. Il s’agit pour nous d’être considéré.e.s comme être humain, et, comme tout le monde, de pouvoir « afficher » le fait d’aimer et d’être aimé.e.s. Mais également de voir que l’on peut être psychanalyste à part entière (faisant partie d’une dite « minorité ») – mais aussi et enfin défendre la clinique, la rationalité et l’ouverture à l’Altérité humaine. Question d’éthique !  

Il y a quelques temps tu me parlais de la répercussion de ton livre paru il y a un peu plus d’un an (2017) aux PUF (Presses Universitaires de France) : « L’Homosexualité de Freud » que pourrais-tu dire de ton ressenti eu égard à l’accueil mitigé au sein d’un milieu clinique que nous pourrions encore qualifier  de normatif ?

Globalement le livre a été bien accueilli, sans doute un peu mieux dans les réseaux LGBT+ que dans ce que tu nommes un « milieu clinique normatif ». Le titre a interrogé, voire choqué, ce qui me laisse croire qu’il n’était pas mauvais. Je me souviens de quelques propos inélégants sur Facebook, bistrot universel s’il en est, dont le plus piquant est celle d’une psychologue clinicienne, elle-même héritière – au sens de Bourdieu – affolée que je me fasse ainsi un nom ; son propos était plus insultant. Un autre, psychiatre psychanalyste d’une certaine surface a cru devoir écrire, je cite, que de L’Homosexualité de Freud annoncé à paraître il n’en avait rien à foutre… Un autre encore qu’il s’agissait d’une provocation inutile aujourd’hui… Mais au-delà du titre, ce qui a pu troubler c’est le fait que je mette en évidence, à la suite de Lacan, la part – pas vraiment aperçue – des effets du transfert à Fliess sur le développement doctrinal de la psychanalyse. Lacan rappelle dans le séminaire II1 que toute l’œuvre freudienne est adressée à Fliess… cette phrase est à prendre au sérieux car elle rompt avec l’un des mythes de l’historiographie freudienne déduisant la découverte de l’inconscient de l’écoute des premières patientes hystériques… Or j’ai mis en évidence qu’au moment cruciaux de sa conceptualisation théorique, Freud se heurtait à son désir pour Fliess dont les effets se manifestent encore bien après leur rupture en 1904, bien après aussi le voyage à Palerme en 1910 en compagnie de Ferenczi présenté souvent comme le « vrai » moment de rupture entre les deux amis. Non, jusqu’à la fin de sa vie, Freud est travaillé au plus profond de lui-même par les effets de sa relation avec son ami berlinois, mais surtout, il l’écrit à ses nombreux correspondants, dans des notes, dans des agendas, etc. Il suffit de le lire un peu attentivement pour s’en apercevoir. Autrement dit, ce que j’ai essayé de montrer dans L’Homosexualité de Freud c’est que la psychanalyse – toute la psychanalyse selon Lacan – est le produit du transfert d’un homme pour un autre homme. Mauvaise nouvelle pour certain.e.s donc : à la différence d’une comédie romantique où à la fin l’ordre du monde – c’est-à-dire l’ordre hétérosexiste – est rétabli, l’histoire de la psychanalyse n’est pas (seulement) une charmante découverte où un homme, Freud, à l’écoute des femmes, les susnommées patientes hystériques, se rencontrent pour donner naissance à un savoir qui a changé notre rapport au savoir. Bref, tu le vois, les naïvetés oedipiennes continuent d’opérer et si L’Homosexualité de Freud a pu contribuer à réviser quelque peu ce point, j’en suis ravi.

Tu travailles au sein d’une association qui aide les personnes transgenres prostituées à s’insérer socio-professionnellement ou tout du moins à vivre avec la prostitution, vois-tu statistiquement un nombre probant de personnes transgenres trouver un emploi en dehors de la prostitution ?

Je n’ai pas d’éléments statistiques à te fournir. A ma connaissance, il n’y a pas de travaux sur l’insertion socio-professionnelle des personnes transgenres, concernées par la prostitution ou non, et les difficultés qu’elles rencontrent. Du fait de l’objet même de l’association qui m’emploie où est proposé un hébergement couplé à un accompagnement par un travailleur social et une psychologue, je suis plutôt au contact de personnes dont le parcours social est marqué par l’exclusion, le rejet et la précarité. Je constate effectivement les plus grandes difficultés pour elles d’accéder à un emploi stable et suffisamment rémunéré… l’alternative au travail du sexe est souvent un emploi disqualifié, pénible et mal payé même s’il existe des tentatives pour identifier et transférer les compétences acquises dans la rue ou ailleurs vers la sphère professionnelle au sens ordinaire où s’entend cette formule. Autre difficulté : les personnes ont souvent intériorisé le fait qu’elles sont de mauvaises personnes… et tout ceci dans un contexte social dur et injuste. Je me souviens d’une scène déterminante pour moi : nous sommes en 2007, j’accompagne une personne transgenre pour une démarche administrative. Nous cheminons paisiblement boulevard Clichy à Paris, un type sort d’une boulangerie, nous regarde et l’insulte : « sale travelo ! »… J’ai compris ce jour-là qu’il y avait un droit à l’injure vis à vis des personnes transgenres et, au final, une très grande tolérance sociale concernant les discriminations dont elles font l’objet, discriminations qui généralement s’exercent de manière moins violente, plus sournoise, où l’agresseur devient vite l’agressé s’il est renvoyé à son comportement.

C’est pourquoi la décision récente de l’OMS de ne plus considérer les transidentités comme un trouble mental est extrêmement importante. Premièrement, on vérifie une fois encore que c’est la pression sociale – autrement dit le désir – qui délimite pour une part les attendus de la doxa psychiatrique. Deuxièmement, cette décision devrait permettre de mieux lutter contre les discriminations et la stigmatisation des personnes transidentitaires en considérant toutefois, qu’elles ont besoin d’un accès favorisé à des soins spécifiques lorsqu’elles souhaitent engager un parcours de transition, notamment lorsqu’elles sont mineures.

Pour autant, même dégagées des catégories de classement psychiatrique, une personne transgenre, comme tout sujet, n’échappent pas à la possibilité de connaître des troubles mentaux ou une peine de vivre non nécessairement liés aux difficultés sociales qu’elle affronte. Il me semble donc que la décision de l’OMS ne remet pas en cause l’intérêt du diagnostic différentiel tel qu’on l’entend en psychanalyse. Autrement dit, vouloir par exemple être un homme ou une femme ne règle pas la question de l’homme ou de la femme que je peux être… Or seule la psychanalyse parce qu’elle traite du manque à être propose un outil, au cas par cas, pour qui veut résoudre cette question. Par conséquent, je trouve très problématique un style de psychanalyse qui remet en cause les principaux outils théoriques à notre disposition – par ex. la fonction phallique qu’il serait moderne de jeter par dessus les moulins lacaniens – sans proposer autre chose de plus consistant. Dans cette veine, il n’est même plus possible d’aborder la question des transidentités articulée à celle de la psychose… c’est un immense problème qui introduit la méconnaissance et dans le pire des cas impose un devoir être ; Bref, c’est un agent du refoulement… C’est aussi un immense problème pour celles et ceux qui sont épinglés au signifiant « trouble mental » car ils et elles doivent savoir que, faute de soins adaptés, leur espérance de vie sera écourtée de 20 ans ! Les causes principales du décès nous dit une étude de l’INVS publiée en 20172 sont des maladies cardiovasculaires ou des cancers, ce qui laisse penser à un défaut de prise en charge. Pourquoi en 2017 en France les fous vivent-ils vingt années de moins que les autres ? Parce la société les préfère morts… Autrement dit, évacuer le diagnostic différentiel – même si celui-ci doit être soumis à un travail critique rigoureux pour en déminer la violence intrinsèque – c’est déjà une manière de reléguer les fous et leur folie aux confins de l’humanité. Il est donc crucial que les personnes transidentitaires concernées par des troubles mentaux le sachent car leur lutte pour la vie à laquelle elles aspirent sera encore plus difficile que ce qu’elles imaginent… qu’elles devront trouver des alliés… Naturellement la surmortalité des personnes souffrant de troubles mentaux est connue depuis longtemps… déjà en 1983 le psychanalyste Jean Clavreul le pointait dans l’entretien qu’il accordait à Daniel Friedmann3.

En quoi, selon-toi l’approche interdisciplinaire qui est la tienne, composée : d’histoire de sciences sociales avec un fin regard de psychanalyste mêlé à l’expérience de terrain du médico-social permet d’obtenir une vision, à la fois subjective mais, en même temps objective des faits sociaux ?

Tu soulèves une question très complexe (pour moi) et je ne ferais que la survoler ici. Je m’efforce de réfléchir aux problèmes que je construis en les considérant sous plusieurs plans à la fois. L’enjeu, pour sortir d’une posture positiviste voire idéologique, est d’apercevoir par exemple ce qui ne peut être résorbé par l’histoire et les sciences sociales lorsqu’on examine un fait social. Autrement dit, le paradigme historique permet de porter un point de vue historique sur un fait social, de le mettre en récit, qui se trouve en même temps limité par le point de vue lui-même… qu’est ce qui reste du fait social une fois qu’on l’a décrit à partir du paradigme historique ? Il en va de même de l’objectivation produite par la sociologie ou l’anthropologie… elle produit toujours un reste non résorbable du fait même du paradigme sociologique ou anthropologique… la question est donc tout autant l’objet que le point de vue sur l’objet qui sont irrémédiablement liés, au sens qu’il y a toujours quelque chose de l’observateur dans ce qui est observé. C’est ici que la psychanalyse entre en ligne de compte. Parce que Freud a établi qu’une même logique inconsciente opère du cas au collectif, que Lacan à la suite de Lévi-Strauss a isolé le principe d’homologie des structures, nous disposons des outils théoriques pour liquider ce reste produit par l’objectivation. Autrement dit encore, pour conserver la puissance heuristique de la psychanalyse, il est utile dans l’analyse d’un fait social ou psychique de s’appuyer dans un premier temps sur les sciences affines pour décrire et isoler ce qui est cliniquement constaté. Dans un second temps, la psychanalyse est à même de compléter, du point de vue psychanalytique, ce produit de l’objectivation scientifique… De manière pragmatique, j’estime qu’il est temps de relire Lacan à l’aune des discours actuels notamment sur les sexualités minorisées pour en repérer les éléments datés, comme lui même le fit s’agissant du corpus doctrinal freudien et, pour ceux ou celles qui y parviennent, proposer des solutions nouvelles à ces problèmes cruciaux pour la psychanalyse à partir d’arguments internes à la psychanalyse…

Enfin, vois-tu pour les mois et les années proches une perspective nouvelle (dite : « Queer ») se dessiner dans la clinique psychanalytique, au niveau institutionnel (hospitalier,  lieux d’expression artistique, carcéral etc.) ?  

Qu’une perspective queer se dessine c’est toujours bon à prendre s’il s’agit de conquérir un peu plus de liberté au regard des normes de classes ou des normes religieuses particulièrement pesantes qui visent à dire à chacun non ce qu’il est mais ce qu’il devrait être. Or il se trouve que la psychanalyse – en tant que théorie de la subjectivité – me semble terriblement efficace pour éclairer le sujet sur ce qui l’anime et les conditions de son désir, bien plus que la perspective queer qui ressemble parfois à un catalogue des identités fussent-elles situées. D’ailleurs cette notion d’identité me paraît quand même très peu de chose au regard de la complexité de la vie humaine lorsque celle-ci se dilate à la mesure de toute la vie – lire à ce propos La Vie lente4 par Abdellah Taïa, nouveau roman qui ouvre à des aspects de l’existence au delà de soi. Vraiment c’est très peu de chose cette affaire d’identité souvent confondue, du reste, avec l’appartenance… et réduire ma condition subjective à une série d’images qui viennent de l’autre, en faire une condition politique de mon existence, c’est me semble-t-il là aussi d’un conformisme achevé où l’ordre normatif et ses assignations morbides opèrent à pleine puissance. Bref, face à cette notion d’identité, si peu psychanalytique au fond, l’idéologie n’est jamais très loin… croire en l’identité, c’est oublier qu’il n’y a pas de porte à la cage où nous ne sommes pas retenus… L’identité participe de la logique du fantasme et il n’est pas vain de vouloir en isoler les termes pour dégager le désir de cette gangue qui l’enferme.

Du reste, même s’il présente tous les atours de la nouveauté, le Queer ne l’est pas tant que ça… jusqu’aux années 1970, on parlait de camp… Qu’on relise la revue Trois milliards de pervers5, ainsi que, par exemple, les écrits de Guy Hocquenghem, Daniel Guérin, Pier Paolo Pasolini, Tony Duvert ou encore, dans un autre registre, Shulamith Firestone en particulier La dialectique du sexe6 où, il y a près de 50 ans – 50 ans ! -, elle réclamait déjà l’abolition des différences sexuelles elles-mêmes… son chapitre intitulé Pour l’abolition de l’enfance est très marrant aussi… il fleure-là un parfum de radicalité bien loin des tiédeurs actuelles qui ne sont au fond qu’une répétition de l’histoire n’échappant pas à l’ordre qu’elle croit dénoncer.

Pour autant, tu as raison de le souligner, il y a quelque chose de nouveau : désormais la psychanalyse est mise au travail par cet effort théorique désigné sous le nom de queer et on lira avec profit l’ouvrage remarquable de Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse7 qui parcourt la bibliothèque Queer articulée à la doctrine freudo-lacanienne sans jamais lâcher la question de la clinique. C’est suffisamment rare pour le souligner… Quand je dis que c’est nouveau cette manière de mettre la psychanalyse au travail, il s’agit d’être précis sans verser dans l’acribie : dans le cadre de ma thèse, j’ai dépouillé toutes les revues françaises de psychanalyse, de psychologie et de psychiatrie parues entre 1925 et 2005 pour identifier les travaux sur l’homosexualité masculine ; soit un corpus de 191 revues. Or, je me suis aperçu de ceci : si 11% des articles colligés traitent de la psychanalyse interrogée par le discours savant homosexuel, je n’ai trouvé aucun article sur l’homosexualité masculine comme fait social dans le contexte de mai 68 dans notre corpus de revues, alors qu’à cette époque, le discours psychanalytique est particulièrement prégnant dans le discours public savant, qu’il existe des revues homosexuelles qui accueillent des travaux psychanalytiques comme Arcadie, que se constituent les premiers groupes homosexuels d’action politique comme le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, (le FHAR) ou les Gazolines, que des intellectuels gays interrogent le paradigme freudien. Autrement dit, une visibilité homosexuelle militante émerge vers 1970, qui succède à une homosexualité plus festive d’avant les années 1930, sans produire d’effets sur le discours psychanalytique, en tout cas celui qui circule dans les revues savantes du champ, à la différence de ce qui se produira en 1999 avec le vote sur le PaCS et la question sous-jacente de la filiation homosexuelle, puis treize ans plus tard, avec le vote de la loi autorisant le mariage pour tous. Les puristes ou les conservateurs peuvent bien considérer que cette psychanalyse en prise avec d’autres discours actuels est, disons, plus hétéronome… donc plus affectée par l’air du temps… C’est une manière de voir… c’est aussi une manière de ne pas voir que ce qui était impensable il y a seulement quelques années s’agissant des sexualités minorisées n’était, au final, que l’effet d’un impensé.

Propos recueillis par Sara-Aviva, juin 2019.

Sara-Aviva,  » autoportrait au pinkwhashing «  , dimanche 2 juin 2019 – Place de la République à Paris.

 

1 Lacan Jacques, Le Séminaire – livre II : Le moi dans les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1978, p. 150.

2 Ha C., Decool E., Chan Chee C., « Mortalité́ des personnes souffrant de troubles mentaux. Analyse en causes multiples des certificats de décès en France, 2000-2013 », Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire, 2017, (23):500-8.

3 Friedmann Daniel, Etre psychanalyste. Entretiens filmés entre 1983 et 2008, Editions Montparnasse.

4 Taïa Abdellah, La Vie lente, Paris, Le Seuil, 2019.

5 Coll., Trois milliards de pervers. Grande Encyclopédie des Homosexualités, Recherches, mars 1973.

6 Firestone Shulamith, La Dialectique du sexe, Paris, Stock, 1970.

7 Bourlez Fabrice, Queer psychanalyse. Clinique mineure et déconstruction du genre, Paris, Hermann, 2018.


 

Petite escapade vers un « Mur du Souffle » : entre Santé et Arts. Entretien avec Guillaume Clément

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Il y a bientôt vingt ans, Guillaume Clément et moi étions au lycée ensemble. Originaires de Montauban (Tarn et Garonne), nous avons très vite lié amitié, passant alors notre baccalauréat littéraire dans la spécialité « arts pastiques ». Guillaume est professeur agrégé d’arts plastiques mais également enseignant en histoire des arts, audiovisuel. Il s’agit de ce que l’on nommait sous la Troisième République un pédagogue  – au sens fort du terme.  Ce dernier est porteur d’une transmission ; déjà auprès de ses enfants, de ses proches mais avant tout auteur d’un message au sein de l’association dont il est le président, espace bien nommé Mur du Souffle qui est une association artistique et caritative. Je cite : « Notre but : que l’art nous permette de récolter de l’argent pour soutenir la lutte contre la Mucoviscidose. Nous reversons les bénéfices à la recherche médicale et au soutien des malades. Nous souhaitons faire d’un handicap, une force : celle de fédérer des artistes autour d’une cause, de mettre en œuvre des énergies positives, de permettre des rencontres qui donneront du sens à ce qui semble ne pas en avoir »(« Notre association vend des œuvres d’art sur son site internet : www.murdusouffle.com) . Cet entretien est le fruit d’une longue amitié tout autant que d’une collaboration souterraine en matière d’arts et de conception Humaniste du monde.

– Pourrais-tu présenter les activités, objectifs principaux et le bilan de l’association à ce jour, depuis sa fondation ?

 

« Partager l’Art pour donner du souffle ». Notre association vend des œuvres d’art, organise des festivals de graffiti, anime des ateliers de pratique artistique, pour récolter de l’argent et ainsi soutenir le combat contre la Mucoviscidose.Les avancées sont plusieurs centaines d’euros reversés en à peine deux ans d’existence. Une sensibilisation et une information régulière quant à la maladie: définition, évolution, espoir de guérison. Beaucoup de rencontres fortes et émouvantes, car comme dans toutes situations de crise, il se révèle dans les moments importants les personnalités profondes; nous ne retenons que celles faisant preuve d’une grande générosité et de bienveillance. La chance de rencontrer des artistes de renom, de vivre des instants privilégiés avec eux, d’être au plus près de l’art en train de se faire. Notre objectif de sens est quotidiennement atteint. »

 

– Comment s’articulent selon toi les trois éthiques : famille, vie artistique et engagement en matière de santé ? 

 

« Quand la maladie s’invite dans une vie, elle le fait sans distinction. Ni nuance ni politesse. Elle est là, dans tous les pans de la vie, elle n’a pas de place donc elle prend toute la place. De la même manière, l’articulation de ce qui était puis de ce qui apparaît, se fait sur le thème de la cohabitation. On accepte l’autre, on lui donne la place que l’on souhaite, en espérant qu’il n’en demande pas plus … La famille dans toutes ses sphères est le ciment, le fondement, le sol qui reçoit nos larmes. Chez nous la vie artistique et l’engagement ont fusionné, l’un offrant son sens à l’autre. La maladie justifiant l’énergie nécessaire à la création, effaçant les doutes du pourquoi. Certaine de sa vérité, le goût du futile acte créateur n’en est désormais que plus sucré ! »

 

 

– Dans le cadre ce cette expression artistique qu’est le graffiti penses-tu qu’il puisse y avoir un retour aux sources de l’art pariétal ?

 

« C’est une évidence, tout en lui rappelle les origines de l’expression plastique : l’immédiateté de l’acte, sa fulgurance ; la verticalité du support et sa minéralité, comme sa recherche, forme de quête vers le bon lieu, vers l’in-situ ; le partage de celui qui sait, qui transmet et qui offre à voir sans compensation ; la peinture soufflée… ».

 

– Penses-tu que l’art soit un obstacle à l’amour ou au contraire un lubrifiant ?

« Forcément les deux, et en même temps !

Dans ma vie l’Art prend seul sa place, entre les êtres comme entre les choses, puisqu’il n’apparaît que par le regard posé sur un univers. Il est là avant que je ne le sache et reste après que je l’ai identifié, il est autonome.  Je l’active au quotidien en me proposant et en proposant à ma famille, mes amis, mes élèves d’être en position de création, de réfléchir à ce qui n’est pas encore visible, de chercher les réponses et les questions qui n’ont pas encore été posées. Pas de médium particulier, ils sont tous bons : le jardin, la couleur, les couverts sur la table, un mot, les vaguelettes de l’océan. L’art est lubrifiant puisqu’il articule, révèle, transcende une réalité. Obstacle non. L’engagement total à sa cause peut en être un, comme dans tous les combats menés avec âpreté. J’assume, j’accueille, un rapport raisonné mais universel à la création. Sans exclusivité.

Ce soir j’écris, après avoir romancé une journée pour endormir mon enfant et préparer un festival de partage de l’art urbain au bénéfice d’une cause caritative. L’art pour donner du sens.

Lubrifier. Nous empêcher de mourir, pas de vivre ! »

 

Entretien recueilli par Sara-Aviva (antérieurement C. Gerbaud)

Voir le site internet de l’association : https://murdusouffle.com/

 

 

3 chroniques dans le magazine d’arts Corridor Éléphant

 

Axel Leotard

« PENSER AVEC LES MAINS »

UN ART DE L’ALTÉRITÉ

 

« À un certain moment, les circonstances, c’est-à-dire l’histoire, sous la figure de l’éditeur, des exigences financières, des tâches sociales, prononcent cette fin qui manque, et l’artiste, rendu libre par un dénouement de pure contrainte, poursuit ailleurs l’inachevé.

Maurice Blanchot, « L’Espace littéraire » (1955).

 

« Discriminer, c’est avoir peur de soi-même » François Laplantine

Pourquoi est-ce que l’on ne comprend que rarement le cinéma de Jean-Luc Godard ? Les choses sont en réalité assez simples. L’œuvre de Jean-Luc Godard est un volcan d’idées, de choses imaginées, de libertés prises, de puissances émancipatrices, de dévouement idéaliste et réaliste, d’exigence, de mélancolie cherchant à partager. C’est un cinéma pourvu d’amour fou pour la compréhension de soi et des autres. Avec Godard, le cinéma devient un levier critique. Chez lui, tout geste, toute pratique d’écriture, toute phase dans la création, depuis sa création jusqu’à sa diffusion dans l’espace public, se transforme en proposition sur nouvelle, voire étrange. Mais le terme « art » indique une recherche permanente, parfois violente, concernant l’ensemble des croyances et des règles relatives à la représentation – ses paramètres, ses outils, ses formes, ses fonctions et ses mythes sociaux ! Avec Godard, le mot « art » reste le nom usuel d’une pratique inédite « non conformiste » de l’imaginaire. Il s’agit, chez Godard d’Histoire (s) et de Réalité(s), de trajets singuliers, de vies individuelles impliquées dans la cité.

Jean-Luc Godard dit « penser avec ses mains » – citons le sur la nécessité d’un Tiers. Quelqu’un d’autre qui puisse aller au-delà de soi et de la personne que l’on rencontre, il s’agit – comme du « troisième homme » chez Aristote, d’un troisième Terme, Le cinéaste dit : « « J’ai fait une équation. Un film, c’est x+3=1. Donc x = -2. Si on fait une image, qu’elle soit du passé, du présent ou du futur, pour en trouver une troisième qui soit une vraie image, il faut en supprimer deux. Donc, x+3, c’est la clé du cinéma. Mais ce n’est pas parce qu’on a la clé qu’il faut oublier la serrure. ». En un sens le troisième terme dans nos vies serait là, la vraie « Rencontre ». Entassement, entre les êtres et les images, les signes, qui pourrait permettre de dépasser le binarisme du 1 +1. Quitte à poser une hypothèse qui me semble, quelque peu (ir)rationnelle, ce Tiers porte un nom :  » inconscient « .

Son cinéma est, en fait, un cinéma de l’inconscient, donc singulièrement politique. Jean-Luc Godard est un cinéaste plutôt dit « de gauche » qui pose un problème : celui de la figure de « l’Altérité », du flux, des rhizomes ; qui relient les individus les uns avec les autres. Voyons dans ce cinéma un « art » du toucher, de « l’altérité de l’intérieur » diraient les mystiques. Or, aujourd’hui la différence ne semble plus exister ; ne reste plus que ce gros-mot : « marketing ». Comme dans les théories parlant des signes de Jacques Derrida, les images s’inscrivent dans le courant « dit post-structuraliste » le philosophe du XXe siècle élabore une théorie de la déconstruction (du discours, donc, suivant sa conception du monde), il remet en cause le fixisme de la structure pour proposer une absence de structure, de centre, de sens univoque. La relation directe entre signifiant et signifié ne tient plus et s’opèrent alors des glissements de sens infinis d’un signifiant à un autre. De Jean-Luc Godard à Derrida, il n’y a qu’un pas : celui consistant à aller vers l’Autre.

Mais méfions-nous – il tient à chaque sujet, dans une approche déconstructionniste d’instaurer une tension constante entre réalité et fiction (deux dualismes), dorénavant mis sur un même pied : des mots dont la « différence » est perceptible seulement à l’écrit (« m’ange moi », « f’éros », etc.) et ces derniers deviennent des termes indécidables, ils permettent d’aller au-delà de la pensée binaire. Attention, nos expériences montrent aussi qu’il s’agit, pour déconstruire d’avoir : déjà, un discours construit initialement. Savoir lire et écrire des textes, des images. Faire font à front avec l’Autre. Ce qui est bien sûr le cas de Jean-Luc Godard, dès ses premiers films. La peau, cette surface, cette pellicule, est la seule limite entre nous et le monde ( « La chose la plus profonde en l’homme” disait Paul Valéry) ; limite qui nous sépare, donc, les uns des autres…

Rencontre de l’Altérité, après soi, l’Autre et un(e) inconnu(e)… Finalement on pourrait ainsi dire que, faire un vrai film, c’est : faire l’amour avec les signes…!

 

Chris Gerbaud (Janvier 2019).

« UN ÉTRANGE REGARD : PASCAL QUIGNARD »

 

« Il l’aimait tant. Comme les dieux enturbannés de lumière de l’ancienne Mésopotamie, elle était un petit astre. » – Pascal Quignard : Les Escaliers de Chambord, Gallimard, 1989, p. 294.

Pénélope chez Homère était psychanalyste selon Pascal Quignard. Attendant Ulysse elle noue et dénoue les pensées. Dans cette activité précise il s’agit, par une sorte de rupture définitive avec le monde protégé de l’utérus maternel de tisser et détisser les fils des souvenirs inaccessibles. Dehors. Notre société est : Guerre. Elle l’est, à partir des langues et des bourses… Les sciences et les techniques, dont jadis les progrès n’ont jamais été aussi rapides, conduisent l’être humain à la solitude radicale. Dedans. En témoignent ceux qui alimentent le fantasme d’éradiquer toutes les tares humaines pour produire non seulement des hommes « augmentés » – mais aussi de la séparation entre les êtres humains. L’heure est aux régimes financièrement autoritaires. Œil pour œil dent pour dent, ils divisent. Le regard du penseur et du créateur d’images poétiques reste ailleurs ;  il est pareil à celui d’un enfant. Or l’enfance représente l’origine de l’œuvre et Pascal Quignard, trou inaccessible, vers lequel elle se dirige. Si les personnages tendent vers l’enfance à travers la médiation d’objets, l’image poétique a aussi ses fétiches, au sens lacanien du terme : les enfants, qui sont des images produites par l’écriture en réponse au manque suscité par l’enfance. La perception du monde de Pascal Quignard est en quelques sorte celle d’un « être-œil-photosynthétique » : saisissant la lumière, avec candeur.

Du tourment de la vie, on ne sort pas indemne – les grands génies tel que le sont des écrivains comme Pascal Quignard l’ont généralement éprouvé physiquement. Des larmes et des cris : ce sont les hurlements d’enfants qui raisonnent encore entre nos deux oreilles d’adultes. Ce sont aussi les brisures de l’âme qui engendrent les traumatismes physiques mais souvent, il s’agit de l’inverse – l’environnement nous forge intérieurement. « Le réel est la séquelle de la langue. Le tout sans totalité qui échappe au tout organisé de la langue. Cette « suite » qui nous précède et nous succède « immense ». Cette immensité dont parle Pascal Quignard dans les « Petits traités » est  au fond de toutes choses le trouble d’évolution génétique, des générations qui se succèdent, l’entrelacement des langues apprises, le flou de nos origines : « l’étrange-étrangeté » de chaque être. Miroir inquiétant. Image d’une Nature car chez Pascal Quignard, comme chez tous les écrivains païens et issus de l’immanence spinoziste il y a de l’athéisme-mystique. Dieu est logé dans les regards, ces lumières reptiliennes. Voyant avec lucidité le monde, en écran panoramique. Il se trouve aussi que l’origine du monothéisme à plus de 10 000 ans. Depuis, les gens voient double : deux sexes, deux genres, deux mondes, deux croyances, deux réalités, deux enfants etc. – un monde d’avant la naissance et un monde des cieux, après…-. Pour Pascal Quignard, ce monde est notre « Dernier Royaume » ! L’économie y est – cette ultime boussole – , à présent vouée au même, celle ou celui que l’on peut « nommer ».

La « polis » est devenue un idéal, une norme (envers et contre toute littérature dite du « Mal »  – La cité platonicienne, dont nous sommes les héritiers, est encline au « Kalos kagathos » (en grec ancien : καλὸς κἀγαθός) qui signifie littéralement « beau et bon » – ceci fut créé par les Hommes qui ont inventé les Dieux.

Chris Gerbaud (Février 2019).

EN ATTENDANT DE TOMBER…

CHRIS GERBAUD

« You should be stronger than me

But instead you’re longer than frozen turkey

Why’d you always put me in control

All I need is for my man to live up to his role

You always want to talk it through, I’m okay

I always have to comfort you every day

But that’s what I need you to do, are you gay?

‘Cause I’ve forgotten all of young love’s joy

Feel like a lady, and you my lady boy »

Amy Winehouse / Salaam Remi

Paroles de Stronger Than.

« Je n’ai pas peur de paraître vulnérable » disait un jour Amy Winehouse. Les tentatives de diagnostics psychologiques au sujet de la chanteuse partent dans tous les sens. « Dite » borderline, bipolaire, atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette dit-on parfois. Amy reste… une artiste qui a su magnifier l’abyme … ! Et ce, à tel point qu’elle est devenue une « icône-sacrée » de notre temps. Kurt Cobain ou aussi Tupac Shakur, ce n’est pas leur disparition dans la fleur de l’âge qui marque le plus mais le fait qu’ils étaient sincères : ce qui est de plus en plus de l’ordre de l’impensable de nos jours. Donc, cette sincérité leur confère un caractère « sacré ».  Fatigue, vitesse, angoisse : implications !   L’art reste l’unique résistance possible, entre nos mains de sable.  Amy Winehouse l’avait parfaitement compris et, très tôt.   Trump – Bolsonaro – Salvini – un jour, Le Pen fera chanter en France ? La création artistique permet de sauver nos solitaires âmes. Là où… la politique atomise les êtres ! Même les prolétaires  –  ceux qui survivent du chômage, RSA, AAH titulaires d’une petite retraite etc.- semblent passer le temps à « travailler le vide ». La pensée « creuse » incarne purement la dimension tragique de nos vies. Même fardée de maquillage elle sait dénuder les chimères…

Le grand bal narcissique se joue sur des « groupes sociaux, virtuels » ! Facebook, Youtube, Instagram etc. Images, sans âmes…Le château où dansent les masques y raisonne pareil à un parking  souterrain.

La chose laisse coi. Penser   –  se servir d’un raisonnement scientifique, poétique, artistique rationnel  est devenu une insulte faite à l’être populiste ; nous sommes – dé-poétisé(s), car ayant perdu tout sens de la distinction, de la nuance, de la différence. L’amour a, à présent un goût de passé. Jamais, depuis le XXe siècle, nous n’avons travaillé autant –  il est question d’un « état borderline de la société ». Après tout, « la nature a horreur du vide » disait Aristote – ensuite Blaise Pascal et puis le psychanalyste Didier Anzieu nous ont montré qu’il ne fallait pas avoir peur du vide. I-e : L’histoire permet (souvent …) de combler le vide existentiel de nos vies. Au loin… – ce sont les échos des bottes synchronisées que nous entendons…

L’ère  « du vide contemporain » était déjà perceptible dans le « martyr médiatique » subi par Amy Winehouse. Par-delà son corps d’Athéna, elle connaissait la puissance des images et de son moindre signe… – nous, son timbre fort et vulnérable. Amy a chanté les « premiers souffles », ceux de la Corne Est de l’Afrique, comme une « chamane-kabbaliste ». Chez elle, il y aurait aussi son ascendance juive à interroger, dans son identification à la musique noire. Moïse était Égyptien, comme l’expliquait Freud, donc Africain, ce qu’a très bien compris le gospel : « let my people go ! »  Ce jour, artistes-penseurs, philosophes, sociologues, thérapeutes du sujet / de la société –  devons noter par le menu – avec nos plumes, les sens… ces symptômes de la Chute d’un Empire qui fut imaginé : « le lieu des droits de l’homme ». Face aux ruines, on parle de la perte de significations. L’homme reste muet devant le délabrement psychologique et social – donc poétique. J’irai « cracher mon encre blanche de vie » sur les bombes… – et « intro-mettre » les sublimes entrailles éternelles de la chanteuse de « stronger than me » : ever a lady-boy ! Mais comment savoir ce qui nous guette ?

En attendant de tomber – entre nuages… et humus… : dans le vide… ou le plein… ?

Chris Gerbaud (Mars 2019).

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« Psychose » : de Marx-Debord-Baudrillard à la connasse … !

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Le salaire est déterminé par la lutte ouverte entre capitaliste et ouvrier. Nécessité de la victoire pour le capitaliste. Le capitaliste peut vivre plus longtemps sans l’ouvrier, que l’ouvrier sans le capitaliste. Union entre capitalistes habituelle et efficace, celle entre ouvriers interdite et pleine de conséquences fâcheuses pour eux. En outre, le propriétaire foncier et le capitaliste peuvent ajouter à leurs revenus des avantages industriels ; l’ouvrier ne peut ajouter à son revenu industriel ni rente foncière, ni intérêts de capitaux. C’est pourquoi la concurrence est si grande entre les ouvriers. C’est donc pour l’ouvrier seul que la séparation du capital, de la propriété foncière et du travail est une séparation nécessaire, essentielle et nuisible. Le capital et la propriété foncière peuvent ne pas rester dans les limites de cette abstraction, mais le travail de l’ouvrier ne peut en sortir.
Karl Marx [
1], Manuscrits de 1844

Un jour qu’on léchait tranquillement les vitrines comme d’habitude rue de Passy on a croisé une bande de mecs qui ont carrément dit à voix haute devant tout le monde eh ben en voilà une belle brochette de connasses. Je suis sûre qu’ils étaient de Saint-Jean-de-Passy ou de Janson-de-Sailly ces freluquets avec leurs dégaines pourries c’est pas possible autrement. A partir de là on a décidé de se baptiser les connasses et depuis c’est devenu le nom officiel de notre bande connue et respectée dans tout le quartier de la Chaussée de la Muette jusqu’au Troca. Sonia Muller, Un amour de connasse

RESUME : Cet article met en perspective – de manière empirique et pragmatique – le lien entre  une personne impliquée corporellement dans une vie transgenre et une position de : « clinicienne-épistémologue » ; ceci dans une situation de la vie militante. Dépathologiser l’identité de genre, quelle qu’elle soit – par les arts et la politique ou les technologies nouvelles, dans un contexte contemporain, là est bien l’enjeu de cette approche. La psychanalyse, comme les arts, doit assumer le dialogue avec les « théories queers » : comment s’y engager sans verser dans des positions caricaturales ?  In-fine là où certaines cliniques diagnostiquent des situations de psychose, le sujet se retrouve toujours stigmatisé ; ne serait-ce que par le diagnostic de psychose, marque au fer rouge terminologique. Il est enfermé à tout jamais dans les affres d’une maladie, nous nous efforcerons de récuser la maladie dite « psychique ». Mais au fond, n’est-ce pas à cela peu ou prou que tient la difficulté en clinique ? N’est-ce pas dans une certaine mesure à une forme de « pensée automatique » de la part de bon nombre d’acteurs du pouvoir médical, liée au nommer, de « nosographier » l’innommable ? Le « pensée  queer » et sa sœur jumelle la psychanalyse pourrait ainsi être perçue comme des paradigmes de liberté individuelle et collective. Ce texte parut en sa version d’origine dans le magazine « l’Airétik »1, cette nouvelle version revuiste cette première écriture selon la perspective rafraichie de la connasse.

Une auto-socio-analyse : spectacle clinique ?

« Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destructions ; j’ai pris part à ces troubles » écrivait
Guy Debord, dans  
Panégyrique. La recherche identitaire reste bien souvent une « richesse-antifasciste », dans tout contexte social, à fortiori conservateur. Mais pourquoi est-il difficile de comprendre les personnes en situation dite de psychose ?

Avant toute chose, je ne suis ni médecin, ni savant en titre, ni psychanalyste en exercice, ni analysant ou patient ; position de (« ni-ni ») qui crée une distance radicale vis-à-vis des catégories cliniques : névrose, psychose et perversion. Dans cet article, je me propose, de manière exploratoire, sceptique et heuristique, de déployer le concept de psychose à l’œuvre, à travers la crise de la psychiatrisation actuelle et dans ses enjeux politiques. L’on pourrait qualifier ce texte de témoignage questionnant d’un ex-patient-sa(v-ch)ant qui écrit pour pacifier la haine qui est en lui. Atteint d’un nystagmus congénital, d’une dysphorie de genre et de troubles liés à diverses addictions, je n’en suis pas moins formé à la psychanalyse à travers différentes associations (ALI, APPS, CEWR). Par ailleurs, je suis titulaire d’un master de philosophie des sciences et de sociologie du handicap. Mon travail littéraire et militant porte depuis 2003 sur le lien maternel. Dans ce contexte, je me pose la question suivante : puis-je être tenté par la psychose ? « […] Il faut être profondément philosophe et analyste pour savoir ne pas l’être. La pensée psychanalytique [et épistémologique] n’est-elle pas toujours pour chacun à repenser ? » [2]

En clinique une question revient à chaque fois : « Est-ce que ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas ? » Mais le style de chaque individu parait échapper à tout « fonctionnement » lié au vivant. « Depuis plus de dix ans, je me travestis. Internet a changé ma vie – j’ai pu ainsi défendre publiquement mes différences. Travesti et amblyope, j’ai décidé de vouer ma vie à la recherche. Plus exactement, c’est la découverte d’une sœur de trois ans mon aînée, née d’une mère orpheline pupille de l’État qui fut traumatique et inspiratrice d’une incarnation féminine. C’est ainsi la quête du visage et du corps de la sœur qui s’est engagée2. J’avais vingt-et-un ans lors de cette découverte. Encore combien de temps peut vivre ce désir, je ne puis dire. Mais l’affirmation de mon instabilité passe aussi par une déficience visuelle : un nystagmus congénital – du fait de son mouvement oculaire – qui m’a condamné à la quête perpétuelle d’identité. Or je ne me suis jamais fait d’idées. Cet abandon, l’adoption, le handicap, les effets d’une recherche de soi en tant que sujet, ces choses n’ont jamais été simples à appréhender. J’ai été réellement atteint par un choc, d’aucuns parleraient de catastrophe ! Mais au bout de près de cinq ans de cure avec mon psychanalyste, un hasard extraordinaire m’a donné quasiment l’assurance que je pourrai échapper à mes propres déterminations, que les mœurs ordinaires portent à sceller tels des fers d’une vie de personne handicapée finie, au moins en sa dimension biologique, mon sexe. Le poids de la famille est énorme. Une mère omnipotente et longtemps invasive un père taiseux et soumis aux jougs maternels. Le roman serait long. De même, en plus de mon travestissement, je n’ai jamais pu admettre ni avouer à tous mes proches ma déficience visuelle. J’ai pu savoir intimement que j’allais pouvoir, au moins en substance, à travers le langage, m’en tirer. J’ai pu, je peux me poser si longuement encore, cette question : travesti et handicapé, est-ce trop pour un seul homme ? »3. Depuis septembre 2018, je suis un traitement hormonal, ce qui constitue pour moi une tentative de régulier, discipliner, encapsuler mon « chaos interne » (« psychotique ») dans un une armature « dite » « névrotique », pour utiliser une terminologie standard ; mais tout à fait critiquable. Catégorie à déconstruire donc, car participant d’une politique néolibérale (au sens économique), c’eest à dire réductionniste – simplificatrice. « Parce que l’individu sur le plan des marchés est devenu remplaçable (dé-subjectivé), comme un soumis, comme un maître ou une maîtresse dans les jeux sadomasochistes. Au travail, l’individu n’est plus qu’un objet d’ « effectuation » de tâches opérationnelles dénuées de contenu. Exposé à la précarité des petits travaux, l’individu se doit de se plier à la méditation, à la neutralisation et à la naturalisation de sa subjectivité ; au rôle bien joué de dominant ou de dominé. Exit toute lutte émancipatrice par la parole psychotique (de vérité), folle, hasardeuse, jazz. Il n’est plus possible de travailler si l’on n’est pas libéral. D’ailleurs, tous les contrats vont dans le sens de la précarisation ; les missions intérim, les vacations, les remplacements, les quart de temps, etc. En 2019, si vous êtes antilibéral, nous n’aurez pas de travail. C’est la raison pour laquelle les jeunes intellectuels (anthropologues, sociologues, philosophes, psychanalystes, artistes et autres) sont sommés de rester au chômage. Le monde contemporain ne veut plus d’individus qui exhortent à l’insoumission, la transgression, à la révolution de classes. Les classes sociales ont en effet été remplacées par la xénophobie, la judéophobie, l’altérophobie. Autrement dit, le libéralisme postule une horizontalité de classes qui est en fait un déni de l’altérité et donc du monde associatif, syndical, mico-politique. Il ne s’agit plus de lutter mais de payer pour travailler, s’inscrire dans la reproduction bourgeoise, s’avachir dans le règne objectivant, scientiste, évaluatif, quantitatif et surtout autoritariste de la haine des Humanités (Historiques, Poétiques et Imaginatives). L’inculture spectaculaire a gagné !4»

Le titre de l’ouvrage  La tentation psychotique, de Liliane Abensour, peut surprendre, mais il a le mérite de poser un problème : la psychose peut-elle être « tentante » ? Revenir aux troubles identificatoires de l’enfance, à la mère manquante lorsque l’on a été abandonné, au travestissement (« faux-self ») identitaire pourrait ainsi être un pari, ou au moins une résistance paradoxale, car liée au marché qui nous rend esclaves mais en même temps libératrice.

S. Freud abolit les frontières qui séparent le normal du pathologique. L. Abensour, quant à elle, installe la psychose du côté des interrogations philosophiques et artistiques – métamorphismes et parfois naufrages – qui s’imposent à tout être humain. Comment pouvons-nous nous penser en clinicien « normal » ? Comment nous penser en patient « anormal » ? Ou encore : comment le syndrome de Dr Housse peut-il s’éployer telle une nouvelle figure du « clinicien malade » ?

Ce qui hisse la « barrière » entre la personne « normale » – non-psychotique – et le psychotique, pourrait être le rapport qu’elle entretient au travail (à la vie professionnelle). En réalité, les patients psychotiques ne relèvent pas d’un état régressif, tout au contraire, « ils souffrent précisément d’une difficulté à régresser ». En effet, régresser cela suppose une sorte d’intériorité réceptrice (l’« état intérieur » de Bion) ; or celle-ci est absente dans la psychose : à sa place le sujet rencontre immédiatement le vide, l’effondrement, l’implosion (ce sont des situations où le patient dit psychotique peut casser des objets ou être violent avec autrui ou lui-même). Il peut être question d’un passage à l’acte à travers la prise de drogues, voire parfois de crises maniaques : on sait que statistiquement les prises de tabac et d’alcool sont corrélées au taux de suicide. Dès lors que nous nous sentons dans la non-considération narcissique, c’est l’effondrement, l’implosion ou la crise.

L’écriture, la forme écrite, constituerait une suppléance, un mode de survie, un travail psychique : ne pouvant se référer à la réalité des choses, les psychotiques se raccrocheraient aux mots comme première issue hors de l’informe – du trouble qui ne peut être nommé et que l’on trouve dans bien des expressions artistiques qui nous parlent du « bizarre ». L. Abensour décrit le « vivre psychotique » organisé autour d’un trouble fondamental concernant la temporalité – ce que je nomme horaires, règles de vie, devoirs à suivre au travail, etc. Par ailleurs, inconsciemment je n’ai pas de désir phallique, ou très peu, ce qui est lié à ma « bisexualité psychique » [3]. La chose est-elle un hasard… ? Pour illustrer cet article, il semble nécessaire de convoquer, en premier lieu, l’expérience clinique qui fut la mienne lorsque j’étais patient en centre médico-psychologique.

De 2009 à 2014, j’étais suivi rue d’Alésia en CMP (Centre Médico-Psychologique) pour « dysphorie de genre » (auto-diagnostiquée) [4], c’est-à-dire trouble de l’identité sexuelle. Et, à certains moments, cela me faisait du bien de voir le jeune médecin psychiatre qui me suivait. À bien des égards, j’aimais lui parler et le transfert, entre lui et moi, était positif. Lui, médecin-psychiatre « intégratif ». (La thérapie intégrative est une méthode de psychothérapie unifiante qui répond à la personne au niveau affectif, comportemental, cognitif et, physiologique et considère également la dimension spirituelle de la vie.) Le psychiatre qui me suivait était vif et calme, grand et parfois barbu, à d’autres moments entièrement rasé de la tête et du visage ; il avait une allure générale sportive. J’attendais mon tour, dans ce centre Médico-Psychologique dépendant de Sainte-Anne : blanc, neutre, aux odeurs de liquide désinfectant pour hôpitaux, dans le silence ou le délire de certains patients assis à côté de moi. Cet univers m’était, en réalité, insupportable, trop médicalisé, trop distant dans le rapport entre soignants et patients, trop séparé par l’hygiénisme d’une pensée qui se voudrait « normale ». J’entends par là que d’un côté il y a les psychiatres, psychologues, infirmiers, assistantes sociales, secrétaires médicales, c’est-à-dire des gens qui ont un emploi, une fonction, un rôle déterminé qui peut les porter tant à juger qu’à éprouver de la pitié ; et que de l’autre, il y a des patients qui attendent qu’une étiquette tenant lieu de diagnostic leur soit « collée », ou espèrent une providentielle guérison de leurs symptômes, voire, pis, attendent l’instant magique d’une belle décompensation. Toute la tristesse de l’espèce est là, résumée en psychiatrie. Soyons clairs, ce centre n’était qu’un hôpital de jour. Mais ça sentait plus que le soin : ça sentait le dédain. Tel était mon sentiment. Car pour moi le blanc de la psychiatrie française et de ses blouses est une forme de « mouroir » (dernière roue du carrosse hospitalier), en ce sens que le patient n’est pas supposé avoir un réel savoir sur sa « maladie » : il reste objet de la médecine. Telle est la bien-pensance « bio-médicale » (qui soigne par les petits bonbons magiques …) à partir de laquelle peut éclore un ressentiment – chez le patient, comme chez le thérapeute – à l’égard du fou, du marginal, de la personne en situation de handicap, de l’exclu de la société, etc. Est-ce moi qui aurais un souci avec les individus stigmatisés ? marginalisés ? individus qui pourtant sont mes pairs ? Que peut donc penser un épistémologue-esthète de la psychiatrie ? S’agit-il de savoir de quel côté de la barrière il faut se tenir ou être ? Et en termes de psychose, de quelle barrière peut-on parler ?

La marchandise, cette pathologie totémique

Dans ses Manuscrits de 1844, Marx écrit comme personne que l’argent tend à devenir un fétiche, autrement dit, non plus un moyen, mais une fin en soi. Au même titre que la société mondialisée, le corps bio-psycho-social reste esclave de lui-même, en ce sens qu’il ne désire pas devenir un « objet-ubérisé ». [5].

Le sujet aliéné, fétichisé (par la marchandise qui le porte à s’oublier dans cette « société du spectacle » dont parle Guy Debord) est un sujet mélancolique du fait de son identification à l’objet. En effet, l’on peut souligner avec Baudrillard que, dans l’univers libéral postmoderne, règne aujourd’hui une avidité pour les objets. Citons le philosophe-sociologue : « Chaque bibelot repose sur un napperon. Chaque fleur a son pot, chaque pot son cache-pot, il s’agit non seulement de posséder, mais de souligner deux fois, trois fois ce qu’on possède, c’est la hantise du pavillonnaire et du petit possédant » [6]. Ce phénomène d’engluement dans l’objet a certes produit une libéralisation, autrement dit un « plus-de-jouir » des individus, et fait sauter les carcans qu’induisaient, spécialement sous la forme des névroses (formes sociales, cuirasses tendues, rigides), les interdits sociaux – surmoïques – des temps anciens, mais en contrepartie, cette libéralisation laisse le sujet en panne de référence, sans esprit. De l’objet le sujet contemporain fait son totem.

C’est un sujet livré aux enjeux de la mélancolisation quand il est confronté au manque de langage, de symbolisation, à ceux de la manie quand il le refuse. C’est l’enjeu du travail psychique contemporain de notre société que de créer des conditions qui ne laissent pas le sujet emmêlé dans les parlottes libérales, solitairement aux prises avec l’impossible de la réalisation de la jouissance. L’effectuation du désir du sujet, en vue d’une jouissance réellement effective, peut passer par la formulation de son « odyssée intime ». Ainsi, rendre au monde son étrangeté, l’appréhender avec un regard de désir et de séduction, telle fut l’entreprise de Baudrillard. Ni morale, ni uniquement critique, une « pensée radicale » sait déconstruire la mélancolie maniaque induite par le règne de la chosification. Comment ne pouvons-nous pas avoir envie de rendre le monde séduisant par son étrangeté ?

Après Marx… et les toxines de l’objet : dépasser le « masculin »  par un «  devenir- connasse ! »  

La psychose corrélée à la « dysphorie de genre » est, pour des raisons de santé publique (hygiène), politiques (pouvoir) et morales (judéo-chrétiennes) mal diagnostiquée ou régulièrement associée à un état dit bipolaire. En clinique, la causalité scientifique ne va jamais de soi. Là est la raison pour laquelle nous parlons de psychose. L’étiologie de cette spécificité de l’esprit est parfois rapprochée d’un phénomène de dispersion des idées, de « trous » – de vides – associés aux « pleins » de la pensée qui peuvent être introjectés sous forme d’objets, les objets étant les signes d’une matérialité extérieure : ces fétiches, cette marchandise, ce spectacle, le glamour (le vernis à ongle, le « tuning ») le fake ou les artefacts en sont des totems. Cette société n’entend pas ce qu’est la « dysphorie de genre », ce qu’elle est réellement : une remise en question critique de ces noyaux psychiques que seraient le masculin et le féminin. Qu’elle y réponde par la raillerie, la moquerie, l’incompréhension, fait d’elle le paradigme d’une société malade qui n’entend rien au trouble. La personne transgenre est chosifiée. En ce sens, il y a dans notre société occidentale contemporaine une « pathologie de l’objet », i. e. une chosification perpétuelle. Guy Debord écrivait : « Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu tant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort » [7]. De la marchandise capitalistique à l’effacement de la réalité postmoderne jusqu’aux diverses expressions de la « société du spectacle », le sujet se hisse à ce seul « doudou » restant qu’est le fétiche ou l’argent (la lingerie féminine pour certains…). Or comment pouvons-nous survivre psychiquement avec un seul objet ? L’argent, dans nos sociétés, est paré de vertus « surnaturelles », il est l’objet-même. Et c’est là que Freud s’en est mêlé, car le fétiche, la marchandise, la société du spectacle, les sun-lights des médias sont finalement les paradigmes d’un « socius » pollué ; ils ne sont qu’un leurre. Le « fétichiste » contemporain, ce « héros de la bizarrerie » voit souvent dans les faits sa capacité à jouir souvent très limitée. Les ignorants (de leur propre ignorance) – fanatiques des objets – redécouvrent cette vérité d’une banalité affligeante : « l’argent ne fait pas le bonheur ». Comment pouvons-nous accepter d’être un sujet aliéné à l’objet quel que soit sa forme ? S’aimer, et retourner le stigmate de l’aliénation à l’objet sur « nous-mêmes », cela semble être l’unique solution logique ! (comme auraient d’ailleurs pensé les sociologues E. Goffman puis P. Bourdieu) [8].

La psychose non revendiquée, non assumée [9] – comme disait Jacques Lacan n’est pas fou qui veutatteint un point d’effritement, voire de décompensation, lorsqu’il n’y a plus d’acceptation de sa propre étrangeté, de sa spécificité mentale. La moindre folie est bien de l’écrire. Donc, nous nous devons d’accepter, avec joie, notre tristesse désespérée, dépecée et chaotique, et je conclurai avec cette phrase de Jean Baudrillard : « Il est difficile de remédier à notre propre tristesse parce que nous en sommes complices. Il est difficile de remédier à celle des autres parce que nous en sommes captifs » [10]. Avec ces trois figures majeures, de la clinique sociale et critique : Marx, Debord, Baudrillard nous percevons que l’aliénation toxicomane au fétiche – cette « fumée » des grands « grills de l’ordre social » – jette dans le trouble, quand elle ne tue pas… ! Mais à travers cette tristesse patente nous devons éclairer l’avenir subjectif, poursuivre l’observation incessante de la vitalité « queer » (dite : tordue) du sujet, poursuivre notre voie dans la jouissance la plus adéquate à notre histoire intime et politique.

Selon la psychanalyste Clotilde Leguil « le signifiant est ce qui nous marque, non parce qu´il nous assigne à une sexualité nécessairement hétéro-centrée, mais parce qu´il est toujours reçu de l´Autre par le sujet qui est comme une surface lisse – c’est-à-dire : l’Autre recevant parfois comme une caresse, parfois comme un coup de fouet, parfois comme un don d´amour, parfois comme une abolition même de notre être » 5. Il s’agit donc, par l’entremise de la performance du genre esthétique ou artistique d’autoriser le sujet à inventer lui-même la manière dont il sera homme ou femme à partir de la façon dont il a reçu le signifiant et les effets de ce signifiant sur son corps, vivre avec fierté sa féminité. Mais il convient aussi, à la lecture du livre « L’être et le genre »6 de Clothilde Leguil de poser la question suivante : comment dépasser les stéréotypes de genre, et comment faire en sorte qu’un homme « devenant-femme » (par une métamorphose bien plus qu’un simple « déguisement » qui est le terme utilisé par Clothilde Leguil) puisse faire œuvre à partir d’un « désir multiforme », d’un « élan-vital » de connasse ? Car un « désir multiforme » pourrait être autant un homme qui désire être femme désirant une femme, que désirant un homme. Le genre, tel qu’il est signifié à travers le corps – même métamorphosé, donc transgenre – n’indique nullement une orientation sexuelle. L’Autre pourrait être « une canaille » (cynique et hermétique à l’analyse : ne pouvant pas entrer en analyse …), au sens de Jacques Lacan. Ne pourrions-nous pas toutes et tous être ainsi : des « canailles » et/ou des « connasses » ? Pour Jacques Lacan, la canaille est clairement perverse. Or, l’on sait, en clinique, qu’un pervers ne peut adhérer au transfert d’amour avec le psychanalyste. L’Autre est toujours au-delà –  comme disait Michel Foucault : «  Je ne suis déjà plus là où vous me suivez et je vous regarde d’ailleurs »7.

Ainsi donc, nous pouvons dire que l’art, l’expression de la « conasse » relève de la transformation (transgenre) du corps et du psychisme. Transoformation qu’il s’agit cliniquement de dépatologiser (dans la mesure où le travestissement en clinique est, encore, parfois considéré comme une forme de dite psychose, à travers son intentionnalité « paraphile »). Il s’agit d’entendre le travestissement au sens où le décrit l’artiste Jérome Carrié (dans son article «  Du jeu à la norme » : l’art du travestissement ») 8, lorsqu’il fait référence à l’artiste suisse Urs Lüthi ainsi qu’à l’œuvre de l’artiste américaine Cindy Sherman. Leurs démarches s’attachent d’une part à déconstruire et dénaturaliser le genre (que les conservateurs qualifient, à leur manière archaïque, de sexe avec « déguisement »  et d’autre part, elles permettent de prendre conscience de l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux hommes et aux femmes. Comment leurs œuvres mettent-elles à jour les stéréotypes, les catégorisations et les binarismes ? En quoi ces « artistes travestis » peuvent-ils nous servir à repenser les catégories sexuées et les relations entre homme et femme ? Ainsi déconstruire le binarisme du genre à travers une éthique construite empiriquement et conceptuellement procède non seulement de « l’hapax existentiel », pour parler comme Wladimir Jankélévitch mais avant toute chose de ce que Michel Foucault a nommé « savoir-pouvoir ». 


Depuis des années des théoriciens travaillent à l’émergence d’une épistémologie queer, mais ils
 font face à des résistances d’ordre politique. Résistances fondées sur les représentations (communes) du corps d’une part, et d’autre part celles liées à la pathologie clinique comme évoqué plus haut, (résistances) opposées par les instances politiques et universitaires qui, comme l’écrit Marie-Hélène/Sam Bourcier (article « Le nouveau conflit des facultés : biopouvoir, sociologie et queersturies dans l’université néolibérale française. Par ailleurs, la néolibéralisation en cours de l’université et des savoirs ajoute des niveaux de résistance à l’introduction en France des études culturelles. « La sociologisation de l’homosexualité affecte doublement les minorités vulnérabilisées qu’elle décrit ou prétend soutenir : premièrement en invisibilisant tout ce qui n’est pas « straight » et notamment les sujets de savoir queer La critique sociale est à la fois le constat d’une physique-clinique et institutionnelle ». Retravailler les sillons d’une manière éthique en manière de diagnostic des discriminations relève d’une archéologie à mener tant sur le plan de la santé des individus que sur celui de leur expression culturelle, artistique. Guy Debord avait d’ailleurs finit par l’admettre, le spectacle – c’est-à-dire l’artifice, l’illusion, les faux-semblants liés aux clichés, aux représentations psychiques inconscientes falsifiées par l’extériorité sociale – est partout. Lutter contre la représentation comme fin ultime de nos pensées et de nos actes, telle fut la mission impossible que s’imposèrent Guy Debord et les situationnistes tel que Raoul Vaneigem, qui déclarait avec panache : « Il faut se lancer dans tout aventure intellectuelle susceptible de repassionner la vie ». Or, introjecter cette mission clinique politique et artistique relève d’une lutte radicale – toujours d’actualité – contre les représentations non queerisantes, stéréotypées, binaires que l’on peut lire dans l’expression du néolibéralisme  Or, n’est ‘il pas possible de défendre la thèse suivante : De l’art à la « folie », il n’y a qu’un pas…, mais : « la folie n’a pas d’œuvre », insistait Michel Foucault ! 9 Car, « la connasse, c’est moi »10 ; en œuvre existentielle.

Nous pourrions vivre cette chose là qu’est le « neutre », tel un rite païen glorifiant la marchandise. Ainsi, pour finir en appeler à la révolution du féminin, par la figure originale en philosophie de la « connasse » ; cette apôtre du fétiche (« grigri traditionnel », « marchandise » et / ou « objet sexuel phallique ») ! Inventer la narration, sur le mode féminin relève d’un enjeu social important. Auto-agressive, n’arrivant à vivre sa souffrance qu’à travers le masochisme, tristesse et la mélancolie-freudienne (telle qu’elle est évoquée par Judith Butler dans « Trouble dans le genre »), passivité libidinale, déficits de la volition, peur et angoisse de mal faire se traduisant par des comportements sexuels stéréotypés. Cette « connasse » ne pourrait-elle pas être une Sylvia Bataille ne rencontrant pas Jacques Lacan ? D’un point de vue clinique, elle fait figure « d’héroïne de la mélancolie ». « Le sujet ne peut vraiment centrer son désir qu’en s’opposant à ce que nous appelons une virilité absolue. » Jacques Lacan 11 – or, cette virilité absolue, dès la naissance du petit garçon est présente dans tous les signifiants de la société. Ce qui est nommé  « sissy » est justement une déconstruction radicale, subversive i. e qui » sub-vertit » donc, fait émerger ce qui est caché dessous … par la monstration courageuse de « l’ultra-féminité » transgressant donc l’ordre phallique du « nom du père » d’une masculinité socialement construite et portant souvent aux toxines, voire aux drogues dures. Cette parfaite icone contemporaine pourrait en un sens relever du discours capitaliste mais en même temps, il s’agit d’y percevoir un détournement de la virilité par une forme de « fétichisme », (aussi viril que de hauts tallons de soirée, élément qualifié à tort de : « paraphilie »12 autant de stigmates, d’injures cliniques … encore trop souvent rencontrées !) autrement plus trouble, obscur, labile et « mythologisant » du capitalisme. Le désir semble donc toujours se récupérer par une certaine acceptation d’une part de dite « féminité », qui responsabilise sa névrose (avoir à répondre de ce que l’on fait), son rapport enthousiaste aux objets, à cet égard, plus émancipatrice !

Chris Gerbaud (Depuis ce-mois-de mai 2019 Sara Aviva) 

L’AUTEURE : NÉ.e LE 5 JUIN 1979 À MONTAUBAN. ABANDONNÉ.E ADOPTÉ.E À SIX MOIS. HANDICAPÉ.E VISUEL.LE. ENFANCE CALME. ADOLESCENCE TRÉS MÉLANCOLIQUE. PREMIERS ÉCRITS À 18 ANS. A 21 ANS APPREND QU’IL/ ELLE A UNE SŒUR ET L’EXISTENCE DE SA MÈRE BIOLOGIQUE. COMMENCE À SE TRAVESTIR. RECHERCHES DE FAMILLE BIOLOGIQUE ENTAMÉES S’AVÉRANT VAINES. ETUDES D’HISTOIRE DE L’ART (DEUG), DE PHILOSOPHIE (MASTER 2).A L’ÂGE DE 32 ANS PASSE UN SECOND MASTER (SOCIOLOGIE) TOUT EN ENSEIGNANT LA PHILOSOPHIE ET LA SANTÉ PUBLIQUE DANS DIVERSES INSTITUTIONS ET EN ÉTUDIANT DANS PLUSIEURS ASSOCIATIONS (PARIS VII, ALI APPS, ANALYSE REICHIENNE) LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE. APRÈS AVOIR ÉTÉ CLINICIE.N.E STAGIAIRE PENDANT UN AN. A PRÉS DE 40 ANS, L’ÉCRITURE CONTINUE. DEPUIS 2017, REÇOIT EN CABINET DANS LE 15ÈME ARRONDISSEMENT DE PARIS, DANS LE CADRE DE SÉANCES DE PSYCHOTHÉRAPIE. TRANSITION VIA HORMONOTHÉRAPIE DÉBUTÉE EN SEPTEMBRE 2018, LE CHANGEMENT D’IDENTITÉ JURIDIQUE ET DE GENRE EST EN COURS. 

Note.s :

[1] Marx est dit le « premier clinicien du transfert social » par le Dr Hervé Hubert.

[2] Voir [en ligne] http://www.spp.asso.fr/wp/?publicat… : l’article de Anne Ber-Schiavetta à propos du livre de Liliane Abensour : La tentation psychotique, Paris, PUF, 2008, Coll. « Petite bibliothèque de psychanalyse ».

[3] Le terme de bisexualité psychique, bien qu’appartenant à de nombreux mythes, a surtout été développé par Sigmund Freud. Si, dans un premier temps, Freud s’appuie sur une conception biologique, il s’oriente par la suite sur le principe « d’identification », comme le souligne le psychanalyste Didier Anzieu : « la bisexualité résulte d’identifications à la fois masculines et féminines, c’est-à-dire d’un processus purement psychique : là résidera l’explication proprement psychanalytique »… On pourra se reporter à l’article « La bisexualité psychique sur le divan », Signes & sens [en ligne] (http://www.signesetsens.com). Notons que dans le cadre d’études de genre, cette forme de sexualité propre à l’être humain est à strictement parler construction sociale. En ce sens, si je suis tenté (admettons) à 80% par le fait d’être pénétré par un homme et à 20 % par le fait de pénétrer une femme, cette bisexualité relève d’un parcours individuel bien plus social et psychique que biologique. Il est psycho-socialement construit.

[4] L’auto-diagnostic : une forme de stigmatisation de soi. Elle est imaginée de façon à faciliter l’étiquetage pour des individus qui croient de façon illusoire – parfois à travers le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) – que la psychiatrie est ou serait ? une science exacte, et ce, nonobstant le caractère ontologiquement non catégorisable de tout être humain. S’auto-diagnostiquer permet de la sorte de jeter un trouble dans les croyances psychiatriques. Cette pratique renvoie à la phrase de Salvador Dali : « La seule chose que je sais, c’est que je ne suis pas fou ». Cette phrase avait pour principe de désarmer – par l’utilisation de la bien nommée paranoïa critique – l’interlocuteur qui sait parfaitement qu’un fou désire toujours une chose (de manière obsessionnelle) : ne pas être fou.

[5] J’entends par objet-ubérisé un sujet (sic) contraint à l’automatisation des tâches (comme peut en parler le philosophe Bernard Stiegler) ; et effectivement le sujet aliéné à son travail agit en opérant telle ou telle tâche qui le fait devenir objet. En ce sens, l’objet-ubérisé est en perte de savoir propre à sa profession – il est prolétarisé dit Stiegler, et plus encore, dé-subjectivé au sens où l’espace psychique qui pourrait être consacré à son histoire intime ou à la socio-histoire de son monde est entièrement réduit, voire annihilé.

[6] Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972, Coll. « Essais » (n° 168), p. 268.

[7Ibidem.

[8] Faire d’une insulte un trait d’identité, peut constituer une démarche de prise de pouvoir sur sa propre vie. En effet, faire de sa vie une œuvre d’art, à partir d’une situation psychotique donnée relève de l’autorisation. Michel Foucault disait que la folie n’a pas d’œuvre, or selon Colette Soler Jacques Lacan était psychotique…

[9] À titre d’exemple, on peut évoquer l’association Mad Pride créée en 2014 qui s’inscrit dans un mouvement de lutte contre toute forme de discrimination sociale des personnes en difficultés psychiques ou addictives (https://lamadpride.fr/presentation/).

[10] Jean Baudrillard, Cool Memories – 1980-1985, Paris, Éditions Galilée, 1987, p. 288.

12 Jacques Lacan, Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 403.

3 Leguil C., “Trans-genre au XXIe siècle, “Une demande de marque signifiante ou un refus d´être marqué?” Colloque de l´Université Populaire Jacques Lacan, “Le désir et la loi”.

4 Leguil C., L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan, Paris, Puf, 2015.

5 Citation de Michel Foucault « Le Courage de la vérité » (ultime cours : 1984).

6 Du jeu à la norme : l’art du travestissement Jérôme Carrié Dans Empan 2007/1 (n° 65), pages 13 à 17.A consulter sur le site : https://www.cairn.info/revue-empan-2007-1-page-13.htm

Titres indicatifs (consultables en ligne) sur la question : « Genre, féminisme et psychanalyse » :


Eribon, Didier. Échapper à la psychanalyse. Paris : Léo Scheer, 2005, 102 p.

Roudinesco, Elisabeth. & Pommier, François (2002). Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle. Cliniques Méditerranéennes, 65, p. 7-34. En ligne

Stoller, Robert. Sex and Gender, The development of Masculinity and Feminity. London: Karnac Books, 1968, 383 p.

Ong-Van-Cung, K.S. Le sujet a-t-il un genre ?. Recherches en psychanalyse, 2010/2, 10. [en ligne], URL : http://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2010-2-page-

Laufer, L.aurie. (2010). Avant-propos. Champ Psy, Ce que le genre fait à la psychanalyse, 58. Paris : L’esprit du Temps, 2010 ; p. 7-8.

Laplanche, Jean. Problématiques, Tome 2 : Castration Symbolisations (1980). Paris : PUF, 1998, p. 33.

Freud, S. De la sexualité féminine. Œuvres Complètes, XIX. Paris : PUF, 1931, p. 9

Freud, S. La féminité. Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse. Œuvres Complètes, XIX. Paris : PUF, 1933 ; p. 195-219.

Deutsch, Héléne. La psychologie des femmes. Paris : PUF, 1945, 327 p.

Deutsch, Héléne L’influence du monde environnant. La psychologie des femmes, Paris : PUF, 1945, p. 301-327.

Foucault, Michel. Le vrai sexe. Arcadie. Novembre 1980, 323, p. 617-625.

Freud, S. L’inversion. Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard. 1905.

1http://www.lairetiq.fr/Psychose-clinique-et-politiqueavec-Marx . Ce présent article est une réécriture de la première édition numérique ici citée, en collaboration avec Claude Derhan (Africaniste et linguiste) que je remercie vivement pour ses conseils d’écriture et ses corrections.

2« Cohabiter avec la perte … ».Vivre, cohabiter, avec un état de sidération ; qu’est-ce à dire ? Fuir l’angoisse d’abandon, à travers une focalisation, un ancrage neurologique (engramme revenant de manière récurrente) par exemple sur la bretelle de soutien-gorge féminin. J’émets une hypothèse probable : il s’agirait de la peur d’être abandonné de nouveau, phobie face à la perte du lien, du vide cutané (peau non affectée), recherche de l’attachement « antipsychotique » et étayant. En somme la bretelle de soutien-gorge peut être vécue comme le paradigme d’une perte. Attachement manquant. I-e : Discrimination vécue et symbolique, dés la naissance par le bébé, à partir de l’absence et la perte du regard ainsi que du toucher maternel (cet objet perdu…) Dans l’enseignement de Jacques Lacan, l’objet a (lisez objet petit a) désigne l’objet correspondant au désir, ne pouvant être désigné par aucun objet réel. Or, dans le cas « fétichiste » de l’attachement à la bretelle, cet objet reste toujours fantasmatique mais réel, sur tout corps de femme. Il revoie à l’enserrement. Symbolisation d’un manque toujours présent : celui du désir fasciné pour la maman. Jacques Lacan (d’une manière métaphysique et idéaliste ; qui n’est pas la perspective matérialiste que je défends) reprend de Platon l’idée d’un Agalma, objet représentant l’idée du Bien, et en tire l’expression d’« objet a ». Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la conscience, son objet étant un manque à être : il y a là radicalisation de la théorie freudienne selon laquelle la libido se prête peu à la satisfaction. La bretelle qui revêt un caractère sidérant, car revoyant à une perte d’objet réel, matériel – possiblement le corps maternel est comme un barrage autistique qui éloigne du flux de la réalité. Ainsi, le substitut de corps féminin obsède. En l’occurrence la pratique du travestissement vient palier, colmater et régénérer le corps de manière libidinale. Désirante. En l’occurrence, là où la psychanalyse ; ancrée sur la théorie du manque insuffle un vent de sublimation, les études de genre ouvrent – par ailleurs – la voie à la recréation du corps psychique et biologique. Ainsi, le passage à l’acte chez une personne devant cohabiter avec le manque du « sein maternel » peut être nécessaire. Il pourrait s’agir d’une pensée délirante, lorsque l’on parle de discrimination mais aussi et surtout d’une prise en considération de l’abandon initial qui consiste de fait en une discrimination. Discrimination d’un être face à l’autre, discrimination entre la peau (celle de la mère) et le développement à–venir du nourrisson. De la sorte, se dé -sidérer pourrait être, d’une certaine manière : accepter le manque en introjectant soi même le corps maternel. Vivre, tout en acceptant une forme de « performance du genre ». Cela, tout en évitant la menace du débordement, du volcanisme lié à la dispersion de la pensée, dés le départ : rendue « tordue » par le manque originel.

3Christophe Gerbaud Extrait du texte collectif : « Les lucioles » : La métamorphose -Un livre au bénéfice de l’association Le Refuge – 40 écrivain Es contre les LGBTphobies Broché – 12 juin 2014

4 Article initialement paru sur le site de réflexions libertaires Grand Angle  notamment animé par Philippe Corcuff – http://www.grand-angle-libertaire.net/sadomasochisme-et-lutte-des-classes-quelles-convergences-quelles-divergences/

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10Comme Gustave Faubert, évoquant Emma Bovary – il s’agit de vivre son désir. « Paris est un paysage de savane. Ses mouvements d’éveils restent ancestraux, pareille à une Babylone retrouvée. J’y cours, telle une laie ou une « gazelle hip-hop » aux perceptions alertes ; ayant parcouru le Désert. Ce sport est pratiqué presque tous les matins : entre Montparnasse, la Maison de la Radio, le Champ de Mars et Châtillon. Mozart m’accompagne – c’est un Égyptien aux voiles et violons dansants qui me fait penser à un animateur linguistique rencontré à Londres, avant les années 2000, durant l’été 1998. Cet homme portait le nom de Mokhtar Fézazi. Élégance Lacoste hors-norme, cheveux frisés au carré, parapluie britannique, tout de bleue vêtu, barbe parfaitement rasée ; sans le savoir cet homme appelait en moi un fond « imaginal », comme une anamnèse à laquelle on se raccroche désespérément. Alors CPE (conseiller principal d’éducation) dans un lycée à Besançon, historien du Royaume Uni et né d’un père Écossais et d’une mère Égyptienne, ce Mothtar me fascinait totalement par son extrême courtoisie ; mais en secret. Il avait trente deux ans, marié à une docteure en arts plastiques, enseignante dans le Doubs. Avec la culture familiale qui fut la mienne, j’étais à cette époque, perdu.e, désœuvré.e. Quoi que nous fassions le passé immémorial nous revient toujours à la figure. Pourquoi étais-je autant sidéré.e ? Mes cheveux longs à dix- neuf ans restaient un prétexte à ma vie punk-rock, adolescente. Je désirais, alors, juste conserver une amitié. Mais dés lors, les rubans, falbalas ou l’orientalisme intérieur (…) cette fantasmatique rustine post-coloniale m’habitaient. D’ailleurs, je l’avais appelé chez lui (son répondeur bilingue franco-britannique m’avait vraiment plu) et lui avait écrit une lettre amicale. Depuis 1989, je fais preuve d’un désir de fer et de feu. Déjà avoir résisté à l’absence de mère pendant mes six premiers mois fut la preuve d’une force extraordinaire ! Trente ans plus tard, je fais absolument mon nécessaire pour être accepté.e (inclus.e au-delà des peurs et des résistances psychologiques de tout un chaqun.e) : régime, sport, hygiène de vie faite rituels (médiation, détentes physiques, ablutions …) et, de ci-delà quelques bricolages imaginaires. J’ai tué le mort en moi. Maintenant, je suis vivant.e. Au bout de prés de quatre mois de traitement hormonal ; enfin je me sens mieux. La chose aurait pu être inattendue. PHC, le psychanalyste avec qui j’ai fait cinq ans d’analyse disait : « Après transition, vous êtes forcée d’être heureuse sinon, c’est le suicide ou on vous ramasse à la petite cuillère… ». Nous sommes fragiles … ! En quête de deux choses : l’amour (Amour « Éros », amour « Philia », et amour « Agapé ») et l’argent sommé d’une reconnaissance humaine. Nos existences sont sans nouvelles. Joyeusement dansantes, solitaires et embaumées de tristesses.
L’action est une méthode de survie. 
La vie est très simple ». Chris Gerbaud « Journal extime 2019 » – inédit.

 

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13 A propos des « paraphilies » la psychanalyste Sarah Chiche définit la chose comme suit : « On ne naît pas pervers. On le devient. Et on le devient pour se défendre d’une chose effroyable qui trouve souvent ses racines dans l’enfance. Il ne s’agit pas là d’excuser tous les comportements déviants, ni de les légitimer, mais de les remettre en perspective et de refuser cette pathologisation excessive de tout ce qui témoigne d’un écart à la norme. Aujourd’hui, on parle beaucoup de « paraphilie », davantage que de perversion. Or, ce mot désigne aussi bien les pratiques sexuelles qualifiées autrefois de perverses que les fantasmes pervers. En d’autres termes, on colle la même étiquette aux personnes à qui il est arrivé de fantasmer une relation sexuelle avec des enfants, qu’à celles qui regardent des vidéos d’actes sexuels avec des enfants mais ne passeront jamais à l’acte (et ils sont nombreux!)  ou à celles qui les violent. Je prends ici à dessein un exemple extrême. Mais ceci vaut aussi pour d’autres types de comportements, comme le fétichisme, par exemple : or, fantasmer de se faire humilier par une femme portant, par exemple, une combinaison en latex,  et ne jamais passer à l’acte, ça n’est évidemment pas la même chose que se faire humilier, une fois dans sa vie, par une femme portant une combinaison en latex. Ce qui n’est, également, pas la même chose, que de ne pouvoir jouir qu’en étant humilié par une femme portant une combinaison en latex. Avoir des fantasmes pervers, c’est, au risque de faire bondir les esprits chagrins, très banal. Ce qui caractérise en revanche la perversion, c’est la fixité et l’immuabilité du scénario pervers.Autre point : ces temps-ci, on a un peu tendance à voir des « pervers narcissiques » partout. Une expression utilisée pour parler aussi bien des violeurs d’enfants, des hommes politiques aux mœurs légères, des artistes dont les œuvres sont jugées non conformes aux valeurs cardinales de l’époque, que des supérieurs hiérarchiques manipulateurs ou des petits amis cruels (l’incontournable : « je suis tombée sur un pervers narcissique »). En réalité, la vraie perversion est une structure psychopathologique bien particulière. Un pervers n’est pas celui qui veut faire du mal à l’autre mais celui qui cherche à l’angoisser. Par exemple, la jouissance du criminel pervers advient quand il voit dans les yeux de sa proie qu’elle défaille d’angoisse et de terreur.  De même, un pervers masochiste n’est pas celui qui veut souffrir, mais celui qui cherche à souffrir à un point tel que cela finisse par éprouver l’autre dans ses capacités à pouvoir se maîtriser – c’est-à-dire non seulement à le tester dans ses capacités à dominer l’autre mais surtout à se dominer lui-même. » Cette approche des « perversions » est plus largement développée sur le site : https://christophegerbaud.com/2017/12/22/entretien-avec-sarah-chiche-sur-litterature-et-pratique-clinique/

Du délire identificatoire : De Marine le Pen au Djihadisme


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Le retour des frontières : la fin de la mondialisation ? Crédits : CactuSoup – Getty

« Le moi est une idée fictive » David Hume

La tradition de pensée en France est cartésienne, ce qui veut dire que l’on doit ressembler à sa nourrice et à son roi. Comme dit Claude Derhan : « La seule permanence c’est que tout n’est que changement.s», cela se joue autant sur le plan biologique que psychologique ou politique. Croire en une identité fixe – qu’elle soit catholique de droite ou musulmane agissant par l’intimidation politique – revient à se scléroser le cerveau. Car croire est une autre manière de souscrire à la peur, à l’angoisse du doute. Même si chez René Descartes (dans « les méditations métaphysiques ») le doute est premier et fondateur, par la suite  il s’agit de bâtir la certitude du « cogito ». Or, nos identités sont multiples, nous ne vivons pas une vie mais dix en même temps. Enfin, ceci est possible dés lors que nous avons le courage de faire face à la vérité, à notre noyau de folie interne, imaginatif et en accord entre le réel du dehors et notre subjectivité. Toute religion qu’elle soit chrétienne, musulmane ou juive orthodoxe procède de la certitude accordée en un Maître, une Nation, un Dieu. Donc, au fil de l’histoire de l’Humanité, l’identité est mouvante à tous points de vue. Et il n’existe en ce sens pas de Jeanne D’Arc – telle qu’elle a pu être accaparée …- ni de Héros Djihadiste qui puisse tenir lieu d’Idole. On a les totems que l’on mérite. Ce qui revient à dire que spirituellement ou politiquement, on peut parfois se détacher des fantasmes sexuels de la petite enfance pour généraliser une implication plus large, sans pour autant s’en tenir à des figures paternelles ou maternelles, à bien des égards parfaitement rétrogrades. En somme, et il est bien de terminer ainsi, ce qui constitue un délire dans le fait de fantasmer une identité est la non conscience de notre présence sur Terre, en tant qu’êtres carnés, simples, humbles comme de modestes imprimeurs d’Histoires, sur dix milliards de neurones.

 

Nb : Ce qui constitue un délire, dans l’identification face à l’Autre est le fait de désirer le rattacher à des frontières figées, immuables. Ces frontières sont fictives, en non accord avec les faits réels extérieurs (biologiques, psychologiques, politiques) et, encore moins avec l’irréductibilité ontologique de chaque être humain. Il ne s’agit nullement de nier la différence entre chaque individus mais de bien voir que ce sont souvent nos barrières (résistances psychiques et culturelles) qui président à une ségrégation ; au-delà des différences naturelles.

 

Pour voyager, voici un peu de musique :

 

Gilets jaunes : une révolution moléculaire ?

« Et c’est là, à cette place, dehors avec les autres, qu’on arrivera à résoudre le problème qu’il nous a posé : celui d’un mouvement pluriel, « transgenre » pouvait presque dire Rodrigues, qui doit gagner en efficacité (…) ». 

Au fond, qui sont les Gilets Jaunes et qu’en pense Alain Badiou ? Là est la question que j’ai pu me poser en découvrant cette large réflexion.

Gilets Jaunes

La prise de position de Badiou par rapport au.x mouvement.s des gilets jaunes est remarquable à plus d’un titre. Tant par la clarté d’un propos qui paraît très construit et évidemment instruit, que par un certain « étonnement » suscité chez lecteur face à cette prise de position catégorique et sans doute provocatrice, voire agressive par endroits.

Ce qui se remarque d’abord est peut-être un insistant style à la première personne – « Moi, Je » – qui nous présenterait pratiquement un « personnage » : celui d’un intellectuel de gauche qui possède cette autorité que pourrait seule imposer une œuvre philosophique considérable (quoi qu’on en connaisse ou pense) comme celle qu’il a produite durant ces dernières décennies. Cette position personnelle, très nette dès les premiers paragraphes, va ensuite, à la façon d’un pré-texte, donner lieu à une analyse de la situation qui constituerait le motif central d’une réaction collective, littéralement d’une révolte, comme l’est celle des gilets jaunes. Puis les derniers paragraphes (pour le lecteur dont l’étonnement ne se sera pas trop vite transformé en un refus de lire la suite…) sont, de nouveau, motifs à surprise, lorsque Badiou paraît y proposer un rapprochement qui serait alors celui d’un courant radicalement « communiste » à ce ou ces mouvements qu’il commence par affirmer ne pas comprendre – voire qu’il peut littéralement qualifier de « réactionnaire »…

Il ne s’agira pas pour nous d’entreprendre ici une analyse critique qui pourrait, ou devrait, le reprendre pratiquement phrase par phrase. Nous tenterons plutôt seulement de le mettre en dialogue avec une disposition philosophique presque radicalement contradictoire d’avec celle qu’incarne Badiou dans son article, puisque lui-même pouvait affirmer, il y a déjà plus de 20 ans, comment il avait pu s’y opposer violemment dès sa jeunesse (tout en s’en sentant proche), pouvant même qualifier de « fascistes », dès les années 70, les philosophies qui entreprenaient la conceptualisation des mouvements issus de 68, cela avec une agressivité et, sans doute, une certaine dose de mauvaise foi, représentative de ce qu’il peut lui-même décrire comme « la vitalité de ces mouvements » [1], à savoir cette philosophie à laquelle est associé, en particulier, le nom de Gilles Deleuze.

De ce fait, nous ne reprendrons donc que quelques points ou arguments du texte écrit par Badiou, pour tenter de voir comment ce qu’il dénonce comme une « faiblesse » ou encore une « banalité » – celles de la « classe moyenne » – de ce mouvement des gilets jaunes, pourrait, dans une autre perspective, s’y mettre en évidence comme une force, ou, à parler dans un langage plus précis et plus approprié à la philosophie dont il va être ici question, une puissance – au sens où « ce » mouvement pourrait se concevoir dans les termes de possibilités que sa durée ne cesserait tout autant de déployer que de transformer, prenant progressivement ses ancrages et trouvant des moyens d’action qui se modifieraient de semaine en semaine, et gagnerait ainsi « en puissance » en ampleur au long de cette durée collectivement vécue. Tenter d’appliquer la pensée du philosophe Gilles Deleuze à ce mouvement nouveau, donc, mais plus particulièrement celle qu’il élabore à partir des années 70 avec Félix Guattari, des suites des événements ayant eu lieu il y a exactement 50 ans pour nous, et peut être plus encore celle que ce dernier rendra synthétique et précise dans le petit ouvrage plein de fulgurances – Les nouveaux espaces de liberté – qu’il co-écrira (non plus avec Deleuze) mais avec un autre philosophe, Toni Negri, alors détenu dans les geôles italiennes. Petit livre très rapide et efficace qu’il faudrait lire ou relire de toute urgence, tant il doit pouvoir nous paraître d’actualité [2], et tant il exprime bien cette pensée qui se prolonge depuis les événements de 68, et les mouvements de révolte qui en furent issus, dont la principale caractéristique serait cette absence de « centre » que Badiou dénonce avec une certaine virulence.

Parler d’une « absence de centre », comme le fait Badiou à propos d’un mouvement tel que celui des gilets jaunes, serait en réalité – depuis cette autre perspective « deleuzienne » – dire deux choses. D’une part, « négativement », dire que le collectif qui correspond à ces mouvements n’est pas hiérarchisé de telle sorte qu’il posséderait un organe de commandement dont il ne ferait qu’exécuter les ordres. Ce serait donc aussi bien y affirmer une forme singulière et mouvante de liberté. D’autre part, ce serait surtout dire qu’un mouvement sans un tel « centre » serait non seulement intrinsèquement libre mais aussi multiple : qu’il y aurait en réalité toujours plusieurs mouvements coprésents et plus ou moins coordonnés les uns aux autres dans ce qui prendrait l’allure « d’un même » mouvement dans la manière dont il s’effectue – en l’occurrence, dans la manière dont il se rendrait visible, en jaune, tous les samedis. Or, dans la mesure où « le » mouvement, par (ce qui n’en serait plus qu’un) exemple, « celui » des gilets jaunes, serait par lui-même sans centre et par là même multiple, composé d’une multiplicité d’autres plus petits groupes (ceux de chaque rond-point, des différentes sous-catégories sociales (de proximité ou non) des personnes qui le composent, leur statut social personnel, professionnel, etc.) il pourrait toujours potentiellement s’ouvrir et s’élargir pour inclure en lui « d’autres » mouvements ou groupes qui en accroîtraient la force en tant qu’ils seraient susceptibles de lui donner une cohérence et une profondeur encore supérieure à celle qui avait d’abord été la sienne.
Le mouvement serait donc d’abord relativement limité dans ses possibilités et ses revendications, auxquelles quelqu’un comme Macron (…ou Badiou ?) 
chercherait à le réduire. Puis prendrait de l’ampleur en augmentant son expressivité et ses moyens d’action, qui pourraient toujours se modifier et s’améliorer du fait de cette souplesse que causerait son « absence de centre ».
Mouvement d’abord minoritaire, presque « seul » ou « isolé » à la manière d’une monade leibnizienne, qui serait cependant par là même susceptible de 
gagner en amplitude par d’autres minorités qui viendraient s’y agencer, en s’ouvrant à d’autres mouvements eux-mêmes minoritaires (par exemple, ceux des quartiers péri-urbains dont Badiou parle à la fin de son article), mais selon d’autres modalités, en exprimant d’autres aspects et facettes de la réalité actuelle, jusqu’à finalement exprimer « notre monde » dans ses pauvretés et ses richesses [3].

Ainsi, lorsque Badiou déclare que ce mouvement n’est pas porteur, « à ses yeux » d’un message « politiquement novateur, ou progressiste », ce serait, toujours dans cette perspective, l’expression d’une puissance pour ce mouvement d’intégrer toujours de nouveaux « mots d’ordre » (disjonctifs), de nouvelles pratiques, par lesquels il pourrait, « par exemple », se rendre capable de démultiplier par soi ses visées de façon à se rendre littéralement multidirectionnel, en intégrant des points de vue qui ne se réduisent pas à un point de vue hégémonique, mais rendraient un mouvement comme celui des gilets jaunes capable de se projeter dans différentes directions « en même temps », comme dans ces stratégies de dispersion souvent employées le samedi pour échapper aux répressions violentes des forces de l’ordre. Si ce mouvement s’avérait être, tel que le décrit encore Badiou, sans organisation centrale, ce serait potentiellement sa multiplicité et sa liberté qui résiderait donc dans cette « absence ». Un mouvement ainsi « désorganisé » parce qu’il serait intrinsèquement multiple, parce qu’on ne pourrait plus discerner en son sein les travailleurs précaires, les retraités, ou encore les fonctionnaires de différents corps (stylos rouges, etc., ou même ces black blocks dont il serait parfois délicat, dans certaines situation, d’en distinguer les gilets jaunes…) qui pourraient actuellement presque s’y « fondre », de telle sorte qu’il lui faudrait, quoi qu’en pense Badiou, inventer de nouvelles formes d’organisation, selon un sens du mot « organisation » lui-même modifié : « Désormais, organiser signifie d’abord : opérer sur soi-même, en tant que collectivité singulière, construire, reconstruire, en permanence cette collectivité dans un projet multivalent de libération. […] cette recomposition permanente de la subjectivité et de la praxis n’est concevable que dans une totale liberté de mouvement de chacune des composantes, et dans le respect absolu de leurs temps propres – temps pour comprendre ou refuser de comprendre, temps pour s’unifier ou s’autonomiser, temps de l’identification ou de la différence la plus exacerbée », pouvaient dire Guattari et Negri dans Les nouveaux espaces de liberté [4].
Les gilets jaunes ne constitueraient pas un « même » groupe organisé centralement, avec un chef, une hiérarchie, des exécutants, mais une multiplicité de groupes diversement organisés, avec leurs principes de cohésion propres – vécu en commun sur les ronds-points, partage de mêmes difficultés socio-professionnelles, isolements mutuels que la participation à ces actions collectives quasi-quotidiennes sur une longue période viendraient briser : et par là même élargissements (personnels) à de nouveaux horizons, à d’autres manières de voir et de penser, qui pourraient toutes se coaguler sans se centraliser, et se rendre capable d’intégrer d’autres horizons qui en étaient d’abord disjoints – ceux des quartiers péri-urbains, ou des différents corps de fonctionnaires qui avaient exprimé un « même » mécontentement avant la formation du mouvement des gilets jaunes, voire même de certains « corps d’élite » dont Badiou serait l’un des « maître à penser » [5].
« L’individualisme » d’un tel mouvement ne serait donc que de façade, puisque tous ses protagonistes nodaux peuvent raconter la manière dont l’impulsion de ce mouvement les a tous 
réunis [6], précisément contre cet individualisme qui n’est pas tant celui des dites « classes moyennes » que l’intérêt principal des pouvoirs en place, de l’exercice desquels il est sans le moindre doute l’une des principales conséquences effectives [7]. Une manière, donc, de s’efforcer de rompre l’individualisme ambiant par la formation de groupe soudés, avant tout, par les difficultés pour tenir leurs objectifs : occuper un terrain (rond ou de plein d’autres formes potentiellement changeantes), résister aux tentatives policières pour les évacuer, lutter contre le froid en construisant des abris, collecter de la nourriture et la partager ensemble équitablement, etc.
« Un » groupe, par conséquent lui-même composé de groupes plus ou moins autonomes et à dimensions sans cesse variables, de nouveaux « individus » pouvant toujours choisir d’y participer et être accepté par les autres, ou libres de prendre, temporairement, du recul, pour revenir plus forts, etc. En d’autres mots, ce que Badiou interprète comme désorganisation résultante de l’individualisme de la « classe moyenne » serait un sens de l’organisation, et plus profondément, une manière concrète de s’organiser qui trouverait son principe dans une possibilité pour les unités à nombre variable des membres qui les composent, de développer leurs capacités collectives aux vitesses qui leur sont propres, de telle sorte que « l’ » organisation en question puisse conserver sa diversité intérieure.

En un sens, « un » mouvement tel que celui des gilets jaunes ne serait pas, il n’aurait pas d’être propre, – mais c’est parce qu’il serait d’abord pure puissance, qui ne cesserait de se réaliser diversement au fil des semaines puis des mois de sa durée. S’il fallait considérer ce mouvement comme « banal », « moyen », somme toute « middle class » et en ce sens réactionnaire selon Badiou, ce serait bien plutôt parce qu’il ne serait effectivement qu’un mouvement parmi d’autres. Ce serait là prendre en considération le fait simple que plusieurs mouvements se réunissent actuellement en France à une fréquence bien supérieure à celle d’un ou deux par semaines comme le sont ceux médiatisés sous l’appellation « gilets jaunes » par les mass-média. Manifestations le vendredi pour l’avenir de notre planète. Manifestations plusieurs fois par semaine, en ce moment, des enseignant-e-s du primaire, du collège tout autant que du lycée, pour l’avenir de notre société, celui de nos enfants, et celui donc, de tous les parents et grands-parents actuels et futurs, et qui sont désormais tous ralliés ensemble et de plus en plus, contre les réformes « éclairs » et non concertées du ministre Blanquer dès l’entrée au pouvoir du nouveau président. Comment expliquer que l’éducation, qui est en ce moment sujette à des réformes rapides et souvent brutales, n’ait pas été l’objet de la moindre discussion lors du « grand débat » macroniste ? Cela ne devrait-il pas être considéré par le chef de l’Etat comme un « manquement », à la façon dont il peut le dire pour le thème du chômage ? N’est-ce pas avant tout parce qu’il s’agirait moins d’en débattre que de refuser purement et simplement ce qui a déjà été décrété sans concertation dès le début du mandat de Macron ? Réformes massives et brusques, étonnamment précipitées, hâtives malgré le calme apparent du Ministre, du système éducatif dont la conséquence principale, redoutée et dénoncée par une grande part du personnel enseignant, consiste en rien de moins qu’un accroissement quasi-fatal des inégalités scolaires et dès lors aussi bien sociales : est-ce qu’il faut « débattre » des inégalités ou se donner les moyens effectifs de les réduire, comme la plupart de nos enseignant-e-s s’efforcent chaque jour de le faire avec des moyens déjà réduits, et pourtant mis en péril par les réformes actuelles ?

Différentes manifestations donc, ou différents mouvements porteurs de revendications si multiples qu’il serait impossible de toutes les énoncer et prendre en considération, cela parce qu’elles concernent en même temps pratiquement toutes les couches les plus « basses » (ou « moyennes » ?) de notre société – et dont les fonctionnaires, par exemple, font « de plus en plus » partie – ou de moins en moins, puisque le but ultime les concernant, paraît être de les réduire continuellement, eux et les « dépenses » dont on les rend pratiquement fautifs, tant par leurs conditions de travail qui se dégradent, que par leurs salaires gelés sans parler de leurs retraites – et sans même parler des nombreux mouvements de lycéens et d’étudiants, dont on sait qu’ils sont ceux qui ont refusé le plus massivement les conditions de « dialogues » supposés qui étaient ceux du « grand débat » alors que c’est de toute façon à eux (on pourrait l’espérer…) qu’appartient vraiment l’avenir de nos sociétés. Et il serait possible de poursuivre encore l’énumération de ce qui constituerait dès lors sans le moindre doute pratiquement la « majorité » numérique des français : ce que reflétait déjà les taux d’approbations au mouvement des gilets jaunes qui pouvaient culminer à plus de 80%, cela même après leurs premiers actes « spectaculaires » (à la TV du moins…) de dégradations. Une « majorité » de français aurait-elle eu ces jours-là comme une envie diffuse, mystérieuse, « aux limites de nos consciences », de « tout casser » comme ces porteurs de gilets qui ont fait le choix ensemble de ne pas céder à la répression policière qui leur était infligée ce jour-là… et déjà les précédents ? Et malheureusement les suivants.

Il faudrait donc avant tout considérer qu’il n’y aurait pas « un » mouvement (gilet jaune ou autre) au sens où quelle que soit la manière dont on se le représente, on est obligé de constater « qu’il n’est pas le seul », mais cela voudrait surtout dire (depuis la perspective d’une philosophie comme celle de Deleuze, Guattari ou Negri) qu’il serait pluriel ou plusieurs, multiple en tant même que mouvement actuel, telle une multiplicité de « monades » (nous reviendrons sur ce terme) dont le noyau serait pourtant intrinsèquement collectif. Pour autant, et à l’inverse, comment, dès lors, distinguer pratiquement ces mouvements les uns des autres ? N’y-a-t-il pas des porteurs de gilets jaunes, tant dans les manifestations pour l’écologie ou l’enseignement que dans les manifestations intersyndicales elles-mêmes de plus en plus fréquentes depuis presque deux ans ?
Y-a-t-il « contradiction » entre un mouvement comme celui des gilets jaunes et ces revendications qui portent spécifiquement sur le climat ou le système éducatif ? Autrement dit, des écologistes, des enseignants, des personnels soignants, des retraités, voire des militants « maoïstes » ou bolchéviks ne peuvent-ils 
en même temps être gilets jaunes ? Et cela même ailleurs en Europe : en Belgique, en Allemagne ou en Bulgarie ?
N’est-ce pas une telle tendance qui serait en train de s’affirmer au fil de ce mouvement, et de sa longévité semaine après semaine ?
On peut, à ce propos, réécouter les interventions qui furent celles du rassemblement à la Bourse du Travail de Paris, Place de la République, le 14 mars dernier, et qui regroupaient (Rodrigues, etc.)
Là encore, un rassemblement parmi d’autres, certes, parmi tous ceux qui se succèdent chaque jour à cette même Bourse du Travail pour organiser la résistance, mais un rassemblement important, tant pour sa diversité que par sa puissance de ralliement et le nombre considérable de ses auditeurs. Ceux qui étaient ainsi rassemblés représentaient donc 
a priori tous « un » mouvement « différent » des autres. L’étudiante Camille [8] venait pour parler des manifestations qui sont organisées le vendredi, alors que le mouvement des gilets jaunes, pour sa part matérialisé par la présence du « couple » Rodrigues/Ludoski, manifeste surtout le samedi. Le mouvement des Nuits debout peut être considéré comme passé, et pourtant Frédéric Lordon peut venir parler en son nom et recevoir l’approbation générale d’un public galvanisé par ses paroles et celles des autres intervenants. Le Comité Adama incarne le refus d’une violence policière et de bavures qui sont la triste preuve de comportements discriminatoires au sein des « gardiens de la paix », – et Rodrigues est sans doute parmi les mieux placés pour comprendre personnellement (du fait de la perte récente d’un œil) un motif de lutte qu’il exprime pourtant différemment, plus « largement », incluant tous ceux qui sont prêts à « combattre » (le mot n’est malheureusement pas si inadéquat) pour la démocratie. Et tout le monde, tous les auditeurs peuvent approuver chacun des propos que chacun des intervenants exprime. Cela simplement parce qu’ils n’ont rien de contradictoires, mais qu’au contraire, chacune vient s’entrelacer aux autres comme une longue constatation et protestation ponctuée chaque fois d’un « et » (ou d’une synthèse disjonctive) qui finit par dresser touche après touche un tableau à la fois général – celui de notre société, de ses problèmes, des stratégies possibles face à ces problèmes – et singulier par son actualité, parce qu’il est celui de notre situation actuelle, et de ce qui attire chacun de nous dehors et dans les rues chaque semaine, voire chaque jour, même en plein cœur de l’hiver.
Est-il dès lors seulement possible d’adopter une position aussi tranchée que celle que tente d’adopter Badiou, par rapport à « un » phénomène aussi multiple que ce qui se passe actuellement en France ?
Est-ce que « tout le monde » ne peut, et même ne doit, actuellement, se sentir concerné d’une manière ou d’une autre par ce qui se passerait, en réalité, non seulement en France mais, comme Badiou le sait et le dit très bien, dans le monde dans son intégralité, et n’est-ce pas finalement ce que chacune de ces manifestations, voire même chacune des « colères personnelles » [9] ne cesserait de s’efforcer d’exprimer, sans, par elle-même, y parvenir totalement ?
Serait-ce ces lacunes ou maladresses (parfois violentes) dans l’expression propre à chaque mouvement qui devrait faire l’objet des principales attaques ? Le fait que ce soit une situation collective, probablement mondiale en de nombreux sens, que chaque mouvement s’efforcerait d’exprimer de manière souvent « maladroite », « mal dite » aux yeux d’un Badiou, mais de par sa partialité même capable d’approuver les autres qui se distinguent pourtant d’elle sur la forme, pour intégrer une nouvelle facette de notre situation, ou plutôt de nos actions et réactions possibles à cette situation. On pourrait élargir encore le questionnement :
Est-ce que ces mouvements de masse en Algérie ? Au Venezuela ? En France ? pourraient avoir de mêmes « causes » ? Est-ce que ces mécontentements massifs pourraient être provoqués par de mêmes faiblesses dans les modes de « gestion » défaillants ou corrompus, et des prises de décisions fondamentalement antidémocratiques qui sont ceux des politiques contemporaines ?
A ce compte-là, qu’est-ce qui désorganiserait ou « désunifierait » tellement les revendications des mouvements sociaux français ? Porter ou non un gilet ? Manifester à Paris, à Toulouse, Bordeaux ou dans des villes « plus petites » comme Saint-Malo où la participation peut également être très forte ? Le vendredi, le samedi ou le dimanche ? En semaine comme font régulièrement les enseignants ?
Est-ce que c’est cela, ce manque d’unité ou pire, cet « individualisme » qui constituerait paradoxalement « notre problème » en France, et probablement ailleurs ? La contradiction presque absurde de nos frustrations et colères ? N’est-ce pas, au contraire, répétons-le, leur force possible ?

Le « message » à entendre, comprendre, éprouver soi-même, n’est-il pas lui-même, moins « banal » ou « moyen » qu’ayant pour seule condition de pouvoir toujours se combiner, se « machiner » ou s’agencer au message des autres : non plus simple « message », mais manière de vivre ou d’agir, de réagir concrètement, qui nous laisserait tous effectivement insatisfaits au sens d’en vouloir toujours plus, toujours mieux ?
Aucun « message » (aucun « dire ») ne serait, cela par « essence », capable d’exprimer par lui-même ce qui attirerait chaque semaine cette foule bigarrée et changeante (les manifestants une semaine peuvent laisser place à d’autres la semaine suivante, à tel point qu’il est impossible d’anticiper d’une semaine à l’autre la manière dont les manifestations se dérouleront) : non pas venir essayer de « dire » mais venir s’efforcer de 
faire, de faire ensemble exister ce refus de cette société qui n’a rien à voir avec nos idées communes – peut être banales ou naïves – de ce que devrait être la vie sociale en démocratie.
Ainsi donc, aucune prise de parole ne peut-elle être considérée comme « supérieure » ou plus importante qu’une autre, il ne faut pas essayer de les hiérarchiser : il n’y a pas de hiérarchie puisqu’elles se complètent, se composent, se conjuguent au pluriel, pour gagner en puissance au fil de ce processus collectif non seulement d’expression(s) mais d’action(s) qui se répète plusieurs fois par semaine dans les rues de nos villes. Chacune des prises de parole appelle, d’un mouvement aux autres, à s’entendre et se comprendre, pour s’y coordonner, 
s’y agencer. Or un agencement désigne aussi bien un collectif, une multiplicité indénombrable. « Un » ou « des » mouvements dont il devient pratiquement impossible de tous les distinguer les uns des autres pour les dénombrer. Un phénomène de foule dont les éléments qui la composent sont eux-mêmes collectifs, sont eux-mêmes des groupes à échelle plus petite mais à dimensions sans cesse variables – idéalement, « en puissance », de plus en plus vastes…
« L’essentiel est […] que chaque mouvement se révèle capable de déchaîner des révolutions moléculaires irréversibles et de s’associer à des luttes molaires limitées ou illimitées (seule l’analyse et la critique collective peuvent en décider) sur le terrain politique, syndical, de défense des droits généraux de la communauté nationale et/ou internationale. [10] » Comme Guattari et Negri peuvent encore le dire, l’essentiel n’est pas la centralité d’un groupe, mais ce dont il se rend capable, des tout petits changements presque invisibles à l’œil nu, « moléculaires », qui, à la manière des battements d’ailes d’un papillon dans la théorie du chaos, pourraient avoir des conséquences considérables à une toute autre dimension : par exemple le déchaînement d’une tornade. De tout petits gestes qui en appelleraient tout de suite d’autres, qui s’agrègeraient tout de suite à une multiplicité de tout petits autres, et en s’articulant à une multitude d’autres mouvements réalisés eux-mêmes dans des dimensions toutes petites, celles, par (ce qui serait loin d’être le meilleur) exemple, de chaque personne (d’abord considérée séparément) et de la manière dont elle apporte sa contribution « personnelle » aux groupes qui se forment ainsi, de sorte à pouvoir produire un mouvement cette fois massif, plus que « visible » : omniprésent visuellement (en particulier sur tous les écrans télévisuels).
Ainsi, à l’exemple de l’initiative prise, par ces « gens » dont la situation politique et économique actuelle ne donne pratiquement plus les moyens de vivre, à la limite de se nourrir (il ne sont malheureusement pas du tout les seuls dans une telle situation actuellement en France : il faudrait penser aussi aux réfugiés migrants, même s’ils n’ont évidemment pas le droit de vote en France, encore moins celui de manifester…) de se retrouver tous les jours sur des ronds-points et pour qui ce tout petit changement dans les habitudes puisse rendre possible un mouvement durable à l’échelle de toute la France et qui peut même commencer à s’étendre de tous côtés au-delà de ses frontières.
Le changement provoqué est donc d’abord tout petit, pratiquement imperceptible (comme le sont pour nos yeux les molécules dont toute matière est composée) : qu’un retraité ou un sans emploi se rende, tel ou tel jour, sur un rond-point de province plutôt que de rester chez lui (devant sa TV ou sa console). Le changement est tout d’abord également minuscule pour l’individu lui-même qui agit ainsi. Mais très vite répétitions de ces petits gestes d’abord simples, leurs démultiplications et leurs répercussions collectives, la manière dont ils se combinent avec ceux des autres, peuvent porter leurs conséquences à une toute autre grandeur, du fait de leur insertion dans un mouvement comme celui des gilets jaunes, et venir mettre en évidence les contradictions qui ont celles de notre société prise dans son ensemble, ces contradictions qui y sont caractéristiques du « capitalisme » contemporain.

« Il y a peu de monades qui ne puissent se croire damnées à certains moments : quand leurs perceptions claires s’éteignent tour à tour, quand elles rentrent dans une nuit par rapport à laquelle la vie de la Tique paraît singulièrement riche. Mais vient aussi, en fonction de la liberté, le moment où une âme se reconquiert, et peut se dire avec l’étonnement d’un convalescent : « mon Dieu, qu’ai-je pu faire durant toutes ces années ? » » [11]. Et Deleuze de citer La révolte des tartares, de Thomas de Quincey : « parfois, alors que le vent faiblissait ou se calmait, toutes ces ouvertures aux formes variées dans le voile funèbre de la brume se refermaient, et pour un instant la procession toute entière disparaissait, tandis que le fracas grandissant, les clameurs, les cris et les gémissements qui montaient de myriades d’hommes furieux révélaient, dans une langue qu’on ne pouvait méconnaître, ce qui se passait derrière l’écran de nuage ».
En effet, ces soulèvements actuels, ces « tornades » qui sont déclenchées chaque semaine par les gilets jaunes et d’autres, ne sont-ils pas le reflet de mesures politiques qui s’accumulent à une fréquence trop élevée, toutes beaucoup trop « en même temps » depuis l’entrée au pouvoir de Macron, et qui, froidement ou cruellement, s’ajoutent à celles qui ne furent pas de lui, meurtrissant des zones de plus en plus étendues et diversifiées du corps social ?
Les formes de protestations actuelles formeraient ainsi un agencement qui serait moins celui de différents « messages » écrits ou parlés, que de points de vue concrets, d’une situation éprouvée par chacun, dont sa communication avec les autres ne cesserait d’élargir la vision qui lui correspond, pour augmenter les possibilités collectives d’agir. A ce propos, on pourrait encore citer ces formules diverses de la conceptualisation que Deleuze donne des monades leibniziennes :
« A la limite, donc, toutes les monades ont l’infinité des petites perceptions compossibles, mais les rapports différentiels qui vont en sélectionner certaines pour produire des perceptions claires sont propres à chacune. C’est en ce sens que chaque monade, nous l’avons vu, exprime le même monde que les autres, mais n’en a pas moins une zone d’expression claire qui lui appartient exclusivement, et qui se distingue de celle de toute autre monade : son « département […] toutes les monades expriment obscurément le monde entier, même si ce n’est pas dans le même ordre. [12] »
« Chaque monade exprime pour son compte le monde entier, indépendamment des autres et sans influx, tandis que tout corps reçoit l’impression ou l’influx des autres, et c’est l’ensemble des corps, c’est l’univers matériel qui exprime le monde […] l’expression de l’âme va du tout au particulier, c’est à dire du monde entier à une zone privilégiée, tandis que l’expression de l’univers va de partie en partie, du proche au lointain, dans la mesure où un corps correspond à la zone privilégiée de l’âme, et subit de proche en proche l’impression de tous les autres. » [13]
« c’est dans la mesure où des rapports différentiels de plus en plus nombreux, et d’ordre de plus en plus profond, déterminent une zone d’expression claire, non seulement plus vaste, mais plus ferme, chacune des perceptions conscientes qui la composent étant associée à d’autres dans le processus infini de la détermination réciproque. » [14]
« C’est parce que ma notion individuelle inclut ce que je fais en ce moment, ce que je suis en train de faire, qu’elle inclut tout ce qui m’a poussé à le faire, et tout ce qui en découlera, à l’infini. Ce privilège du présent renvoie précisément à la fonction d’inhérence dans la monade : elle n’inclut pas un prédicat sans lui donner la valeur d’un verbe, c’est à dire l’unité d’un mouvement en train de se faire […] ce qu’elle fait, elle le fait toute entière, en quoi consiste sa liberté » [15]

Dans une telle perspective, pratiquement tous les motifs de lutter devrait être « bons » (au moins pour l’instant, et parce qu’aucun ne pourrait prétendre l’être absolument ou totalement : ce n’est pas l’objectif collectif recherché), à condition qu’ils soient des réactions de résistance éprouvées et vécues concrètement, authentiques en ce sens, mais surtout effectives ou efficaces, à « l’action » politique de Macron, de son gouvernement, et évidemment de leurs prédécesseurs…
Ils expriment, en effet, tous la même chose au moins sur un point, et ce point doit pouvoir apparaître suffisant à tous ceux qui sont prêt à sortir de chez eux, pendant des jours, des semaines voire des mois pour certains d’entre eux, et qui méritent notre admiration, précisément dans la mesure où ils seraient « ceux qui ne sont rien » pour Macron dont il pourrait sembler remarquable qu’il se serait mis à essayer de les « écouter » – sans certes vraiment le faire, mais les premières mesures qu’il décide de prendre en décembre étaient supposées y apporter une « réponse » – dont elle ne se donne en réalité pas les moyens à ce stade qui dure toujours. Cela alors même qu’il avait « très bien » su faire la sourde oreille aux grèves sans violence des chemineaux, des enseignants, des personnels soignants, on ne peut, répétons-le, tous les citer ni même les dénombrer parfaitement.
La possible grossièreté d’un message explicite – celle d’un slogan aussi abrupt que « Macron dégage ! » (etc…), n’exprime-t-il pas plus profondément de manière certes expéditive, la volonté d’en finir avec une certaine façon d’exercer le pouvoir politique qui ne représente pas le peuple, pas même surtout sa supposée « majorité », à savoir d’un changement, non pas tant à la tête de l’Etat que dans l’organisation même de celui-ci ? C’est ce qui s’affirme sans doute à travers la demande répétée chaque semaine du RIC, c’est-à-dire d’un procédé qui puisse rendre possible et imposer, de nouvelles bases et avec de nouveaux moyens (technologiques et autres) la concertation du peuple dans son ensemble, en regard des décisions politiques, surtout lorsque celles-ci concernent en même temps l’ensemble du corps social.

Pour faire retour à Badiou, le RIC, il ne le mentionne même pas mais se contente d’affirmer (avec une certaine force, hélas…) que ces revendications ne le concernent pas. Que dire pour lui de la démocratie ? Sans doute un idéal naïvement rousseauiste dont une organisation « communiste » (maoïste ?) n’aurait effectivement que faire ?
Ce qui est sûr, c’est que pour la génération de ceux qui auront tenté d’organiser leur réflexion sur l’événement qu’aura été Mai 68, la multiplicité d’un mouvement, ses différentes facettes qui font qu’il n’est pas organisé de manière centrale, cette caractéristique est presque plus qu’une force, une nécessité.
La question devient alors celle d’une coordination entre des groupes et mouvements qui n’ont, pour la plupart d’entre eux, pas de « centre », pas d’organe central qui prend des décisions que l’ensemble du groupe devrait par la suite appliquer rigoureusement. Autrement dit, cette question pourrait facilement devenir : comment rester libre dans un mouvement ou un groupe ? Comment faire partie d’un groupe, lui donner sa force, lui transmettre son énergie et sa vitalité, sans se soumettre aux ordres d’un organe central « du » mouvement ? Et inversement : comment un groupe peut intégrer les puissances d’agir individuelles pour devenir par lui-même une puissance d’agir supérieure, comment en prendre le plus possible, sans diminuer ses membres, sans leur enlever leur liberté, sans les réduire et se couper sa propre source vitale ? [16]
A ce genre de questions, il n’y a bien sûr pas tellement de réponse générale. Les possibilités qui sont celles que nous donne désormais internet font bien sûr partie de la réponse : reste à se donner les moyens de les utiliser efficacement (encore une chose que Badiou, qui aime pourtant à écrire des articles disponibles en ligne, paraît vouloir laisser impensé…) Cet aspect pourtant déterminant, celui d’une 
pensée de réseau, serait à construire de façon à ce que nos motifs différents pour lutter, organiser des actions collectives, a minima des manifestations, puisse se nourrir des initiatives qui ne viendraient pas d’elle, mais n’auraient besoin que d’entrer avec elle en convergence, de façon à réorganiser les processus de décisions politiques à différentes échelles : un réagencement de la structure du pouvoir politique. de façon à ce qu’un même « ennemi » – il ne s’agirait bien sûr d’aucune personne ou personnage déterminé, ni Macron, ni Castaner « en personne » (mais bien ce qu’ils sont malheureusement pour eux, voué à représenter dans les données qui sont celles de notre système politique actuel) et qui en tant que tels, ne font que cristalliser une colère bien plus profonde et ancienne que leur entrée dans le champ politique – mais d’une façon d’organiser le processus des décisions politiques à l’échelle de notre nation, qui serait à réformer le plus rapidement et le plus totalement possible : n’est-ce pas à une telle « révolution » que pouvait appeler notre actuel président actuel lors de sa campagne ? Peu importe puisque ce serait, au final, à lui de l’entendre, dans la mesure exacte où ce serait à lui d’en assumer la responsabilité quoi qu’il arrive : à lui, de se rendre compte et d’accepter cette « révolution démocratique » qui ferait de lui un « grand » président : à savoir celui d’une « grande » démocratie française qui aurait encore la liberté et la fierté d’affirmer sa singularité, sa nouveauté d’avec les systèmes de pouvoir qui sont ceux du reste du monde actuel, et pour pouvoir y donner l’impulsion d’un tel changement, comme l’Algérie le fait actuellement pour nous.

On peut le souhaiter, on peut le « demander », mais on peut aussi faire beaucoup mieux, et c’est ce qui se fait déjà, tous les samedi, tous les vendredi, tous les jours pour certains qui sont encore trop peu nombreux : faire pression, faire masse, le faire de multiples manières, pour exiger ensemble, peu importe nos origines et même nos motifs contemporains et leur différence pour l’exiger tels que l’exigent déjà les gilets jaunes, s’agencer au sens fort avec eux, avec ou sans gilets, mais de façon à former à nouveau ce corps immense qu’on a pu voir en plein hiver dans les rues de presque toutes nos villes. Le faire pacifiquement et massivement, « chacun pour soi tous ensemble » : que demander de plus ? Que tout le monde, tous ceux qui « chacun pour soi » veulent ce changement, viennent au même endroit (peu importerait même l’endroit en question du moment qu’on s’y retrouverait tous) à la même heure, chacun avec son idée, qu’il pourra partager avec d’autres qui n’ont pas exactement la même, pour qu’elles s’alimentent les unes les autres et entraînent cet élan positif qui serait à l’avantage de tous. Tisser nos propres liens sur ce terrain, trouver nos propres habitudes d’interagir de mieux en mieux collectivement, occuper de plus en plus d’espace, utiliser plus efficacement des durées de plus en plus longues.
Alors Badiou lui-même (tel que la fin de son article le laisse entrevoir) trouverait-il sans doute sa place et son rôle, dans cette perspective qui ne pourrait même plus ne pas être aussi la sienne.
Et c’est là, à cette place, dehors avec les autres, qu’on arrivera à résoudre le problème qu’il nous a posé : celui d’un mouvement pluriel, « transgenre » pouvait presque dire Rodrigues, qui doit gagner en efficacité, tout le temps qu’il dure et se poursuit idéalement (à la limite) sans fin, et pour cela, gagne en cohésion et en force, au sens le plus large possible de ces termes, et pratiquement à inventer pour agir ensemble et triompher.

Notes

[1Dans les mots mêmes de Badiou : voir l’introduction à son livre sur Gilles Deleuze, La clameur de l’être, p.10

[2Pour ceux qui ont moins de temps pour lire, on peut aussi consulter, par exemple, la pensée synthétique développée par Negri dans Traversées de l’Empire.

[3« Dans ce processus [Negri parle de la mondialisation] nous sommes tous pauvres. J’entends par là que nous sommes tous entre les mains d’un pouvoir qui nous rend infantile, complètement ouverts à une exploitation totale. Mais en devenant adultes, nous faisons l’expérience des formes de la coopération, et de l’invention, nous commençons à découvrir les raisons de l’amour. » Traversées de l’Empire, p.37

[4p.119

[5Premières lignes de l’article…

[6Voir pour cela le film J’veux du soleil de Rufin et Perret.

[7Nouveaux espaces de liberté, chapitres 1 à 3, ou toute l’œuvre commune de Deleuze et Guattari, leurs analyses conceptuelles des « machines sociales capitalistes », etc.

[8Intervention visible ici, à partir de 57:32

[9Article de Badiou

[10Les nouveaux espaces de liberté, p.110, 2010.

[11Le Pli, p. 123-126.

[12Le Pli, p.120-123

[13p.142

[14p.123

[15p.95-97

[16« Les moutons sont membres d’un troupeau collectivement, mais les hommes sont raisonnables chacun pour son compte. Or Leibniz s’aperçoit que les monades, en tant qu’êtres raisonnables, sont à l’égard du monde comme à l’égard de la compréhension de leur concept : chacune pour son compte inclut le monde entier. », Pli p.133.

Article initialement publié sur le site :  https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/gilets-jaunes-une-revolution Gilets Jaunes

 

Brigitte Brami, une femme à l’énergie de feu (entretien autour de son livre « Corps Imaginaires », éditions Unicité).

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Photographie par Chris Gerbaud (Sara-Aviva).

 

« Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour » Jean Genet.
« Faites du bruit, faites beaucoup de bruit Cher.e.s ami.e.s car Sana n’a pas toujours eu son mandat, ni son kebab, ni son couscous, ni sa pizza, ni sa permission, ni sa libération à la barre pas plus que sa guérison. … Faites du bruit, applaudissez donc cher.e.s ami.e.s, , car Sana nous entend depuis sa cellule de la maison d’arrêt de Fleury-Merogis, et elle lève sa canne comme un poing tendu en guise de remerciement. Et tout le métal des prothèses de tous les handicapé.e.s de la France entière passant en ce moment même sous tous les portails de sécurité de tous les lieux d’enfermement enclenchera un bruit, oui, un bruit de clou du spectacle; un bruit de feu d’artifice. » Brigitte Brami dans Corps imaginaires, éditions Unicité.

Récemment, j’ai dîné avec Brigitte Brami et je lis son écriture claire. Clair comme du Briggite Brami et puisant dans les expériences de vie, de verbe et de musique des corps, comme du Amy Winhouse. Brigitte est une écrivaine et poète qui « prophétise » les relations humaines des femmes qui ont une énergie de fer mais font face à une société de béton. Chère Brigitte, je vais te poser quelques questions à brûle-pourpoint sur la réédition de ton livre « Corps imaginaires », ce premier trimestre 2019. Tu y parles de la prison à Fleury Mérogis, de tes rencontres et d’amour de l’être humain. Ce qui m’intéresse est la clarté de ton écriture et sa dimension d’implication existentielle dans la vie.

– Que pourrais-tu dire, à propos de Jean Genet sur le passage de statut de personne incarcérée à celui de poète, et inversement ?
J’aime beaucoup ton « inversement » ! J’ai toujours été un poète – et non une poétesse qui désigne la femme du poète ! -. J’ai compris à la mort de mon magnifique frère, Philippe Brami, qui a révélé les véritables intentions malveillantes et malfaisantes du reste de ma famille que si j’ai été incarcérée, au delà des chefs d’accusation à mon encontre qui n’ont jamais tenu la route, c’était parce que ma famille m’avait assignée à cette place de coupable – cf René Girard et son concept de bouc-émissaire. Ma mère m’a accouchée, elle m’a pondue ou même chiée – pour reprendre une expression de Jean Genet dans sa pièce : Les Nègres. Elle a très rapidement découvert qu’elle avait fait naître un poète, à son insu évidemment : Brigitte Brami ! Et n’a jamais assumé ça. L’État français, lui, a cru incarcérer une délinquante mais il s’est planté comme il s’est planté avec Rimbaud, Villon, Genet, Verlaine, Albertine Sarrazin, il est sidéré après coup par son acte qui réitère sa folie d’avoir enfermé ces personnes là. Mais c’est trop tard puisque la prison est une blessure indélébile autant qu’une chance de faire désormais partie et à vie de la part maudite de l’humanité et d’avoir été enfermé.e. dans cette espèce d’égout de la société.

– A ce jour, que penses-tu de l’état des prisons en France, est-ce qu’il pourrait refléter un autre état des lieux : le regard accordé à la folie (et sa médicalisation psychiatrique), aux migrants, aux figures de l’Autre ?

Je vais répondre à ta question assez attendue par une phrase courte et provocatrice qu’a écrite Jean Genet à propos de sa pièce Les Bonnes : « Il y a un syndicat des gens de maison pour défendre les domestiques « . Je te dis : il y a d’excellentes associations qui œuvrent à améliorer le bien-être des détenu.e.s . À l’heure où je te parle, je me sens davantage dans une compréhension du monde poétique plutôt que politique, ce qui n’est pas toujours le cas … .Je navigue entre ces deux états d’être : la poésie et le politique. Dans une position instable et même intenable et c’est bien ainsi ».
– Si les choses semblent avancer en matière de féminisme et de luttes LGBTQI en France depuis cinq ans : est-ce que selon toi il pourrait y avoir un jour un retour fasciste où présiderait principalement une menace – pour reprendre l’expression du psychanalyste Wilhelm Reich la « peste-émotionnelle » (haine de l’Autre : ce féminin en chacun.e de nous tout.e.s) ?
Je ne sais pas trop ce qu’est le féminin et le masculin et cette vision.binaire d’évaluer les personnes et leurs pratiques sexuelles. Rien n’est figé à mes yeux et à cet endroit là. Quand le très réactionnaire Freud classe de façon mortifère dans la société de la grande bourgeoisie viennoise de son temps. Il fixe de façon fallacieuse des rôles sexués et une famille. Reich a beaucoup plus fait bouger le cocotier. Le fascisme ? Le poète le tuent chaque jour à l’intérieur de lui-même.
Le fascisme peut prendre des formes inattendues. Il est décelable par ceux et celles qui le portent et montrent en creux l’exclusion des autres quand par exemple dans un endroit il n’y a que des hommes blancs de 30 à 50 ans qui prétendent représenter le peuple.

– La parole accordée aux femmes change. Penses-tu qu’il faudrait faire passer de nouvelles lois en matière de discrimination, ou au contraire penses-tu que seule la poésie peut être une arme spirituelle, afin de faire changer les représentions sur le plan des mœurs ? Les deux pourraient-ils constituer ce que l’on tente encore de nommer : « République » (« chose publique ») ?
Je n’aime pas les lois, j’aime la morale. Et hélas trop souvent les lois sont déloyales ! S’il faut passer par les flics au commissariat pour se plaindre, c’est affligeant ! Je suis pour une action à la Valerie Solanas dans son fameux « Manifesto ».
(cf : https://fr.wikipedia.org/wiki/SCUM_Manifesto).

– Quel héritage penses-tu avoir acquis dans ton œuvre (dans sa globalité) en matière de « théories-queer » ?
L’héritage queer passe en ce qui me concerne par celui de Jean Genet que je vois comme le premier queer français ! Je n’ai pas une identité sexuelle vraiment stable bien que je tienne à me définir comme une lesbienne féministe. J’ai 55 ans et avec l’âge j’ai changé, ce n’est en effet que très récemment que je suis attirée par des femmes qui ressemblent au portrait physique que l’on attend des femmes. Avant c’était le contraire … Mais il se peut que je change encore une fois, c’est aussi une façon personnelle pour moi de changer de sexe !

– Je terminerai cet entretien en te demandant, à partir de ton travail sur Jean Genet, quelle est ta madeleine proustienne ?
« … Tu poses une excellente question Chris puisque Jean Genet a été subjugué par l’écriture proustienne, le premier livre de Proust lu par Genet lui a fait comprendre qu’il irait de merveille en merveille. Il a fait subir à la littérature proustienne son anamnèse personnelle et l’a recrachée après l’avoir violentée de l’intérieur, ça a donné ce style superbe, genetien, ce magnifique combat avec la belle langue française qu’est son écriture ! Ma madeleine ? Les souvenirs liés à la maladie – je suis née malade atteinte d’une maladie génétique rare, incurable, mortelle et orpheline, à laquelle j’ai pourtant survécu. Et puis la poésie a été là pour me sauver existentiellement.
« Thérèse a vécu son corps comme entièrement aliéné à la cour de promenade, à sa cellule, au petit espace des parloirs, aux contingences. Elle en est morte. Tandis que Sana a déréalisé et réinventé son corps, elle a ainsi agrandi la cour de promenade, sa cellule, le petit espace des parloirs et fait fi des contingences, elle a survécu. Tout corps est imaginaire, quand il est enfermé, quand il jouit, quand il meurt. Et surtout quand il se regarde dans le miroir. » Brigitte Brami dans Corps imaginaires.

Propos recueillis par Chris Gerbaud (Sara-Aviva), avril 2019.

Lien éditeur :

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/BRAMI-Brigitte/corps-imaginaires/index.php