Entretien avec le psychanalyste Richard Abibon : une pratique sans catégories…

Richard Abibon est psychanalyste et exerce à Paris. Ayant travaillé de nombreuses années avec des autistes, enfants et adultes, il en a rendu compte dans un ouvrage en deux tomes : De l’autisme. Après avoir été membre de trois écoles de psychanalyse, il s’en est éloigné pour pouvoir développer une approche originale de la psychanalyse, centrée sur l’analyse de l’inconscient de l’analyste, dans le droit fil de ce qu’on promu les pères fondateurs de cette discipline, Freud et Lacan. 
Ses liens avec la Chine et le début de l’implantation de la psychanalyse dans ce pays lui ont permis de participer à l’ouvrage collectif publié au PUF : L’indifférence à la psychanalyse, avec un texte intitulé Topologie en pierre. Un volumineux ouvrage personnel reste en instance d’édition : Ma chine symbolique…

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Cher Richard, comment es-tu passé d’une pratique sur toi-même à une pratique avec autrui ?

En fait, j’ai toujours fait les deux en parallèle. J’ai commencé à travailler en hôpital psychiatrique, j’avais un an d’analyse ! et que faire d’autre ? j’ai écouté les gens ! Il fallait bien gagner sa vie. À l’époque je n’aurais jamais osé me dire « psychanalyste ». je me disais « psychothérapeute ». mais je faisais quoi ? J’écoutais les gens. Autant j’ai appris sur moi–même dans mon analyse autant ces gens m’en ont beaucoup appris sur les difficultés que rencontrent certains pour être humains.

Je n’ai accepté de me nommer « psychanalyste » que 20 ans plus tard.

Mais au fond, cette absence radicale d’étiquetage clinique n’est-il pas une philosophie ?  Et, finalement, la psychanalyse n’est-t’elle pas plus une philosophie qu’une pratique de soin ? 

La psychanalyse n’est ni une philosophie, ni une pratique de soin. C’est la psychanalyse. Elle ne peut se réduire à aucune autre discipline. Elle est complètement originale. L’absence radicale d’étiquetage ne vient pas d’une position philosophique qui se voudrait plus humaniste que les autres. C’est juste le constat pratique (pour avoir travaillé dans les hôpitaux, justement) qu’on ne peut tout simplement pas mettre d’étiquette, tant les sujets sont divers les uns des autres. C’est toujours réducteur d’assimiler quiconque à une catégorie.

En matière d’économie-politique, que penses-tu des politiques d’évaluation contemporaines ? 

 

C’est une infinie perte de temps. Tous ces agents qu’on paye à évaluer les autres agents, que ce soit dans les hôpitaux ou ailleurs, ils seraient mieux payé à se mettre au boulot eux-mêmes. On arrêterait peut-être de se plaindre du manque de personnel dans les hôpitaux. Faire confiance aux gens plutôt que de les suivre à la trace pour évaluer leur travail voilà qui amènerait bien plus surement un travail correct.

 

Parfois n’est-il pas nécessaire d’évaluer un  tantinet ; ne serait-ce qu’afin de prévenir de certains comportements agressifs ou violents en société ?

 

C’est totalement illusoire. Personne ne peut prédire qui quand comment quelqu’un va passer à l’acte. On l’a bien vu dans les affaires de terrorisme : même les gens suivis par les services secrets peuvent passer à l’acte sans qu’on puisse rien faire.

Il peut y avoir une façon de prévenir la violence (sans garantie) c’est d’écouter les gens possiblement violents, de rester à leur coté et DE leur côté afin de comprendre ce qui est à la source de leur violence : ça , ça apaise ! mille fois plus que toute évaluation.

Enfin, on pourrait se demander si la psychanalyse ne devrait pas être plus enseignée dans les universités de lettres et arts, qu’en penses-tu ? 

 

Ben, ça, déjà ça dépend des universités. Quand j’étais en psycho à Besançon, c’était une partie de la faculté des lettres. Quand j’ai passé mon diplôme et que j’ai fait mon doctorat à Strasbourg, c’était une partie de la fac de sciences naturelles. À paris VII il y un dépaertment de psycho très psychnalaytique. À Paris VIII, le déprtemnt de psycho est très comportementaliste mais il y a un département spécial de psychanalyse mais confié à la seule « école de la cause », dont on ne peut pas trouver d’exemple plus dogmatique…

Bref, je m’en fous. Je crois qu’on ne peut pas légiférer en la matière.

 

A ce compte là, revendiquer une clinique du sujet comme un geste typiquement « créatif, » artistique voire « poétique » ne pourrait-il pas donner une légitimité plus grande à la psychanalyse…

 

Ce serait encore vouloir rattacher la psychanalyse à une autre discipline. Elle a sa propre originalité. Sa légitimité se fonde sur l’analyse personnelle de ceux qui la pratiquent , pas sur une fac ou un diplôme, quel qu’il soit : on n’a ça nulle part ailleurs.

 

 (…) à une époque où face à l’omnipotence de l’objectivation (la déconsidération de la subjectivité), et l’apothéose de la scientificité cette dernière semble ne plus faire florès ?

 

Moi je soutiendrais volontiers la scientificité de la psychanalyse, en même temps que sa profonde subjectivité ce qui la renvoie à être exclue de la science. Je préfère soutenir ce paradoxe : la psychanalyse est scientifique ET elle n’est pas scientifique. La psychiatrie, la psychologie se veulent scientifiques au sens habituel des sciences : exclure le sujet, c’est ça qui définit la science. Ceci dit, psychiatrie et psychologie ratent leur objet, puisque leur objet c‘est le sujet : en en faisant un objet, elles excluent le sujet et donc elles ratent leur objet. Donc en se voulant scientifiques, elles ne le sont pas. En redonnant toute sa place au sujet, je suis bien plus scientifique car je ne rate pas mon sujet, qui est le sujet. Mais comme je n’ai pas exclu le sujet, ce n’est pas scientifique.

La psychanalyse est donc essentiellement un paradoxe, mais un paradoxe assumé, du moins chez moi.

Je ne cesse de dire que les psychanalystes qui causent dans les livres, ou à la télé ou dans les universités ne font que parler de théorie. Ce faisant, ils se plantent car ils ne ne font que faire référence à des livres, c’est-à-dire au savoir. Ils les étudient comme les religieux étudient la bible. Ils ne vont plus au laboratoire, comme le scientifique. Le laboratoire de la psychanalyse, ce sont les rêves. Mais les rêves du sujet qui rêve (subjectivité), pas les rêves des autres (objectivation). Retourner chaque nuit a laboratoire de mes rêves ça, c’est plus scientifique que de s’interroger à l’infini sur le rêve de l’homme aux loups ou de n’importe quel « patient ».

Propos recueillis par Christophe Gerbaud

 

Auteur : Christophe Gerbaud

Né le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné. Adopté à six mois. Handicapé visuel. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien stagiaire pendant un an. A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans le 11ème arrondissement de Paris, pour séances de psychothérapie.

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