« ART & FOLIE »

Ce texte constitue une esquisse de recherche en théorie des arts et clinique psychanalytique. Un focus est orienté sur le « cas » d’un artiste photographe et peintre : Pierre Molinier. Il s’agit ici du premier volet d’une investigation ayant pour but de questionner la légitimé artistique de certaines pratiques corporelles (tel le travestissement) tout en dépathologisant ce même phénomène ; à travers une approche épistémologique.

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4 9/10 × 6 9/10 in; 12.5 × 17.5 cm légende
«  L’opinion publique est une pute qui doit être violée »

Pierre Moliner Feuillets épars, op. cit., p.143.

 

« Monsieur le législateur,

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con

Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation

parce que

1° Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime;

2° Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien;

3° Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;

4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;

5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;

6° Il y aura toujours des fraudeurs;

7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;

8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est qu’on leur foute la paix.

C’est avant tout une question de conscience.

la loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.

Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicinale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’Angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.

Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblement du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit!

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.

Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécilité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à le limiter.

Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi. » Antonin ARTAUD   L’ombilic des Limbes (1925). NRF, Poésie/Gallimard, 1993

 Quel est le locuteur ?

« Depuis plus de dix ans, je me travestis. Internet a changé ma vie – j’ai pu ainsi défendre publiquement mes différences. Travesti et amblyope, j’ai décidé de vouer ma vie à la recherche. Plus exactement, c’est la découverte d’une sœur de trois ans mon aînée, née d’une mère orpheline pupille de l’État qui fut traumatique et inspiratrice d’une incarnation féminine. C’est ainsi la quête du visage et du corps de la sœur qui s’est engagée. J’avais vingt-et-un ans lors de cette découverte. Encore combien de temps peut vivre ce désir, je ne puis dire. Mais l’affirmation de mon instabilité passe aussi par une déficience visuelle : un nystagmus congénital – du fait de son mouvement oculaire – qui m’a condamné à la quête perpétuelle d’identité. Or je ne me suis jamais fait d’idées. Cet abandon, l’adoption, le handicap, les effets d’une recherche de soi en tant que sujet, ces choses n’ont jamais été simples à appréhender. J’ai été réellement atteint par un choc, d’aucuns parleraient de catastrophe ! Mais au bout de près de cinq ans de cure avec mon psychanalyste, un hasard extraordinaire m’a donné quasiment l’assurance que je pourrai échapper à mes propres déterminations, que les mœurs ordinaires portent à sceller tels des fers d’une vie de personne handicapée finie, au moins en sa dimension biologique, mon sexe. Le poids de la famille est énorme. Une mère omnipotente et longtemps invasive un père taiseux et soumis aux jougs maternels. Le roman serait long. De même, en plus de mon travestissement, je n’ai jamais pu admettre ni avouer à tous mes proches ma déficience visuelle. J’ai pu savoir intimement que j’allais pouvoir, au moins en substance, à travers le langage, m’en tirer. J’ai pu, je peux me poser si longuement encore, cette question : travesti et handicapé, est-ce trop pour un seul homme ? »[1]

 Une approche : « Artistique, clinique et politique »

Bien souvent, lorsqu’une personne handicapée (psychiquement voire physiquement) recherche un emploi l’unique recours possible reste la « folie ». En effet, le délire psychique, qu’il soit esthétisé ou non-sublimé reste une manière de supporter la réalité corrosive. « Entre septembre 2016 et septembre 2017, le nombre de demandeurs d’emploi en situation de handicap a augmenté presque deux fois plus vite que celui de l’ensemble des chômeurs. Il a atteint un nouveau niveau record ».[2]. En effet, face à la politique « néolibérale » contemporaine l’un des symptômes sociaux qu’il est possible de constater est la chute abyssale de la valeur « imagination »[2]. Que ce soient les personnes handicapées physiquement ou psychiquement, l’art, les techniques, les savoirs humanistes sont soumis à une logique nettoyant au vitriol toute personnalité « originale », créative voire artistique. Peut-être même l’état délétère des milieux hospitaliers et psychiatriques pourrait-il être corrélé à la manière dont nous traitons les personnes différentes ? Car, depuis la « désinstitutionalisation » des secteurs psychiatriques  nous percevons avec une certaine netteté que des pratiques telles que : la poésie, les arts plastiques ou toute autre pratique d’étayage psychique n’est plus valorisée, car ne rentrant plus – ou exceptionnellement – dans les budgets hospitaliers.

Si toutefois une personne en situation de handicap désirait créer sa propre entreprise, notons qu’aucune aide (au-delà des 6000 euros alloués par l’AGEPHIP) n’est accessible à une personne en situation de handicap. La création d’une « folie » pourrait donc relever d’une certaine forme de discrimination sociale. L’art n’est pas folie et la folie n’est pas nécessairement artistique. Cependant, la personne en situation de handicap, quelle que soit la différence, se voit confinée à une instabilité (une labilité) consubstantielle – liée au fait qu’elle ne ressemble pas à la théâtralité sociale qu’il est de mise (« par manière de névrose ») de jouer. Ainsi, les recherches contemporaines (2018) portent à questionner, tant le statut de la personne en situation de handicap que le genre de ces individus – face à un contexte politique et clinique nivelé par les diagnostics, les évaluations, les désirs de normes, de nommer l’être-humain etc.

Par manière d’avant propos, nous pouvons dire que l’art relève de la transformation (travestissement) du corps et du psychisme qu’il s’agit cliniquement de dépatologiser (dans la mesure où le travestissement en clinique est, encore, parfois considéré comme une forme de  dite psychose, à travers son intentionnalité « paraphile »). Il s’agit d’entendre le travestissement au sens où le décrit l’artiste Jérome Carrié (dans son article «  Du jeu à la norme » : l’art du travestissement ») lorsqu’il fait référence à l’artiste suisse Urs Lüthi ainsi qu’à l’œuvre de l’artiste américaine Cindy Sherman. Leurs démarches s’attachent d’une part à déconstruire et dénaturaliser le genre (que les conservateurs qualifient, à leur manière archaïque, de sexe  et d’autre part, elles permettent de prendre conscience de l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux hommes et aux femmes. Comment leurs œuvres mettent-elles à jour les stéréotypes, les catégorisations et les binarismes ? En quoi ces « artistes travestis » peuvent-ils nous servir à repenser les catégories sexuées et les relations entre homme et femme ? Ainsi déconstruire le binarisme du genre à travers une éthique construite conceptuellement procède non seulement de « l’hapax existentiel », pour parler comme Wladimir Jankélévitch mais avant toutes choses de ce que Michel Foucault a nommé « Savoir-pouvoir ».

Depuis des années des théoriciens travaillent à l’émergence d’une épistémologie queer, mais ils font face à des résistances d’ordre politique. Résistances fondées sur les repré-sentations (communes) du corps d’une part, et d’autre part celles liées à la pathologie clinique comme évoqué plus haut, (résistances) opposées par les instances politiques et universitaires qui, comme l’écrit Marie-Hélène/Sam Bourcier (article « Le nouveau conflit des facultés : biopouvoir, sociologie et queersturies dans l’université néolibérale française. Par ailleurs, la néolibéralisation en cours de l’université et des savoirs ajoute des niveaux de résistance à l’introduction en France des études culturelles. « La sociologisation de l’homosexualité affecte doublement les minorités vulnérabilisées qu’elle décrit ou prétend soutenir : premièrement en invisibilisant tout ce qui n’est pas « straight » et notamment les sujets de savoir queer La critique sociale est à la fois le constat d’une physique-clinique et institutionnelle ». Retravailler les sillons d’une manière éthique en manière de diagnostic des discriminations relève d’une archéologie à mener tant sur le plan de la santé des individus que sur celui de leur expression culturelle, artistique. Guy Debord avait d’ailleurs finit par l’admettre, le spectacle – c’est-à-dire l’artifice, l’illusion, les faux-semblants liés aux clichés, aux représentations psychiques inconscientes falsifiées par l’extériorité sociale – est partout. Lutter contre la représentation comme fin ultime de nos pensées et de nos actes, telle fut la mission impossible que s’imposèrent Guy Debord et les situationnistes tel que Raoul Vaneigem, qui déclarait avec panache : « Il faut se lancer dans tout aventure intellectuelle susceptible de repassionner la vie ». Or, introjecter cette mission clinique politique et artistique relève d’une lutte radicale – toujours d’actualité – contre les représentations non queerisantes, stéréotypées, binaires que l’on peut lire dans l’expression du néolibéralisme  Or, n’est ‘il pas possible de défendre la thèse suivante : De l’art à la folie, il n’y a qu’un pas…, mais : la folie n’a pas d’œuvre ! [3]

Pierre Molinier : contention de la peau, destruction de l’identité et création originale…

« L’évolution psychologique et artistique de Pierre Molinier se présente comme une succession de mouvements de structuration et de déstructuration autour de l’image et de la réalité du corps. (…) Chez lui, la recherche de la perfection créatrice se présente comme une face de la recherche de la perfection ontologique, symbolisée par la fusion androgyne et éternisée dans la mort. Le mouvement de structuration/déstructuration qui apparaît tout au long de son œuvre n’est donc que le reflet d’une oscillation semblable qui balaie toute sa vie. » [4]Déconstruire la « folie », par l’imaginaire étayant, tel est le pari du « miracle infernal » de la vie. Par les psychiatries, Pierre Moliner, n’était pas diagnostiqué comme étant « psychotique » mais reconnu comme « fétichiste »[5].Là est précisément ce qui intéresse la philosophie et la clinique : montrer (après l’apport magistral de Freud, Lacan et son maitre en psychiatrie Clairambault) que les dites « paraphilies » ou cette manière de fétichisme – 100 ans tard, aujoud’hui : au début du XXIe siècle – peuvent être en réalité plus des modalités d’expression de soi que des catégories cliniques qui à présent avec les « queer-studies-(après Jacques Lacan comme l’indique le chercheur et psychanalyste Pédro Ambra[6]) ne semblent plus pertinentes cliniquement mais bien plus artistiquement.

 

Cela étant dit, nous ne pouvons pas nous protéger de l’usage fétichiste de l’image. Un tel usage peut occulter le manque, la perte, mais aussi constituer un moyen de suppléance pour des sujets pour qui le deuil est impossible à symboliser. De même qu’il n’y a pas nécessairement d’irreprésentable en soi, il n’y a pas d’usage fétichiste en soi. Le fétichiste croira en l’identité de l’objet et de l’image, contrairement au névrosé, que l’image ramène à la castration et à sa propre perte. Un exemple de deuil résolu esthétiquement de façon dite « perverse » (par une clinique conservatrice) avec l’image pourrait être celui de P. Molinier , pour qui le dernier baiser à sa sœur qui venait de mourir, alors qu’il était jeune adolescent, a été transformé en tableau, photographies de lui-même métamorphosé en femme, avec de longues jambes, objets index de sa sœur. Ainsi, les œuvres les plus connues de Molinier, où on le voit photographié avec une multiplicité de jambes en collants et porte-jarretelles, sont un objet né du traitement fétichiste de l’objet perdu.

 

Cette relation entre le semblable et son moi, et par là son corps propre, a donné lieu à des considérations politiques intéressantes, comme ce que Myriam Revault d’Allonnes  appelle la « crise de la reconnaissance du semblable ». Mais ne nous faisons pas d’illusions, on ne saurait remédier à cette crise par l’usage de la photographie, car elle dépend du regard, et de celui du photographe en particulier. Le deuil consiste à déterminer ce que l’autre a été pour le survivant et ce que le survivant y a perdu. Pour Didi-Huberman[7], l’image pourrait servir à inverser le processus de déshumanisation introduit par la politique des camps d’extermination.

 

Élaborer une perte, ce peut être s’interroger sur les représentations dont nous disposons pour symboliser une disparition qui n’a pas de représentants a priori. Utiliser l’image peut, dans certains cas, donner un support identificatoire, imaginaire, à ce qui a été refoulé ou forclos. L’usage des photographies des disparus en Argentine, pendant la dictature militaire des années 1970, s’inscrit dans le double processus de prouver leur existence et de pouvoir par ailleurs, grâce à ce support, inscrire le début d’un processus de deuil autrement impossible.

 

Chez Pierre Moliner, il s’agit de comprendre le fait que la sublimation artistique a permis de réinventer son propre-corps, ce qui lui a servir, à la fois, d’émancipation à travers d’œuvre artistique (photographies  poèmes et peintures) tout autant que de « suppléance » comme pourraient dire certains cliniciens. « Au-delà de la seule représentation de l’androgynat, les autoportraits de Pierre Molinier revendiquent une esthétique d’un troisième genre, celui du Neutre, qui souligne l’ambivalence entre présence et absence du clivage sexuel. À l’origine de cet « entre deux genres », un affranchissement par rapport à la «normalité » sexuelle ainsi qu’une hostilité clairement affichée face aux expressions artistiques acceptées par la société ». Peut-on, finalement, encore parler de Pierre Molinier ? Afin de dépathologiser le phénomène transgenre, et sa « dite psychose » – à travers ce stigmate souvent attribué nommé « fétichisme ») ; par une approche clinique  politique et artistique, l’exemple de l’artiste Pierre Molinier semble bienvenu. Il s’agirait d’étudier la formation de cet esprit créateur, à travers, plus précisément son enfance. Bien que Pierre Molinier ne fut pas considéré comme psychotique, par les psychiatres. S’attacher à comprendre l’enfance de l’artiste, peut nous aider à relativiser et comprendre le fait qu’il n’y a pas d’étiologie individuelle des psychismes qui conduirait au travestissement. Mais ce sont principalement des structures inégalitaires de l’ordre social introjecté, qui rangent certains individus dans des catégories infériorisées, condamnées, ostracisées (être femme, être transgenre, être noir, etc.).[8]  « Tout aussi radicales sont ses positions esthétiques : Je demande l’inviolabilité dans le domaine de l’art, à commencer par un contrôle sévère du pouvoir de censure ; je proclame la liberté de la personne en danger3 [….]. Son œuvre est le fruit d’une confrontation au monde, engendrée même par l’épreuve du monde36. Molinier demeure «l’irréductiblement double » dans l’histoire de la photographie »[9]. Avec le philosophe et sociologue des images Jean Baudriard (dont il fut question à propos de la psychose[10]), il s’agit de saisir le rapprochement implicite entre le fétichisme de la marchandise relevant de l’économie marchande, et le fétichisme des corps associé à la sexualité. Le fétiche (l’objet industriel, la marchandise, la réduction de ce que nous sommes) pourrait-il être l’ennemi (le corolaire opposé) à l’émancipation de soi ? A ce propos, déjà en 1968 Jean Baudriard s’exprimait dans « Le système des objets », la consommation des signes  L’univers de la consommation des marchandises et des corps, dans lequel nous vivons depuis quelques décennies, révèle la dimension énigmatique du désir. La consommation renvoie au désir, plus qu’au besoin. Avec le besoin, la satiété est possible (« être rassasié » signifie que le besoin a été satisfait) ; ce n’est pas le cas avec le désir, qui en quelque sorte s’entretient lui-même. Dans le cadre de l’œuvre de Pierre Moliner, le désir est l’objet-même, la matière médiatrice et signifiante de l’œuvre. « Molinier a exploré les interactions les plus intimes entre son corps et la photographie. Toujours à l’extrême d’elle-même, son œuvre revendique une philosophie sexuelle délestée de tout tabou : Je défendrai mon œuvre jusqu’au bout, dit-il, Je suis la bombe dont on a touché le détonateur »

« Ré-institutionnaliser » : clinique et arts – une « rééducation ».

« À chaque instant, la machine rejette des visages non conformes ou des airs louches » disaient Deleuze et Guattari en 1980. La machine désirante, l’organisme, le corps bondissant, la vitalité discriminent ce qu’elle ne désire pas voir. Ainsi une dimension scopique  détermine le sujet. Autrement dit, en regardant elle étiquette, catégorise dans la mesure où le sujet, sans cesse désire raccrocher ses représentations à des formes de vie, non monstrueuses au sens de Canguilhem, mais rassurantes qui pourraient renvoyer à un désir de « jouissance déjà connue ». C’est en somme une norme « straight » (droite, qui conserve des formes a priori,  dirions-nous en termes Kantiens) – en ce sens toute bizarrerie, toute étrangeté, toute irrégularité est soulignée par ce regard. À ce propos, les mots de la sociologue Liane Mozère sont évocateurs : « De la même manière, à chaque instant, sont récusées et pourchassées des identités équivoques ou ambiguës, des postures inconvenantes ou inappropriées. “Elle n’a pas la tête de l’emploi”, “Trop poli pour être honnête”, autant d’exemples où la tyrannie de l’“étalon” majoritaire conforme et façonne les corps et les âmes. En ce sens, c’est la conformité qui bride et détourne au profit du système dominant les flux de création et de subversion propres au désir »[11] Cette norme qualifiée de « straight », droite, est l’insigne d’un regard porté sur une personne transidentitaire comme handicapée physiquement ou psychiquement.  Cette catégorisation du regard porté signe également le stigmate d’un handicap « dit » social. Selon cet « être-œil », cette scopie, la perception est une perception qui bipolarise clairement le normal et le pathologique. Elle perçoit et hisse cette image du côté de la pathologie, de la chosification, de la catégorie négative et stigmatisante, voire dépréciative.  Pour le moins, est-ce vraiment un handicap social ? Ce qu’il est convenu de nommer « Queer-disability » [12]: cette forme d’étrangeté recouvrant à la fois le handicap et la transidentité pourrait participer, en somme, de la « marge de la marge ».  Au-delà, est-il encore possible de parler de norme ? Quoi qu’il en soit si l’on devait évoquer un paradigme esthétique pour ce premier point d’appui « straight » cela pourrait renvoyer à une géométrie plane et Euclidienne. En revanche, en ce qui concerne la pensée esthétique de Félix Guattari, il serait possible de parler de paradigme du « chaos ».

Mais d’une manière hypothétique, ne serait-il pas aussi possible de prendre au mot l’injonction de la norme et poser la question suivante : l’étrangeté (que l’on rencontre par exemple chez Pierre Molinier), à elle seule pourrait-elle consister une invalidité clinique et sociale ? Nous constatons rapidement qu’il y a toujours une discrimination à l’œuvre dans le regard porté sur autrui. Le « socius » est en lui même à la fois objet de liaison sociale et de dé-liaison, il combine ainsi cette double injonction. Laquelle se voit d’autant plus renforcée par l’ère capitalistique. « Le régime de consommation participe ainsi pleinement d’une « homo-normativité », c’est-à-dire une normalisation des identités LGBTQI (lesbien, gay, bi, trans, queer, intersexués). Ce régime décrit non seulement les contours de ces identités réifiées mais indique également les manières de les performer. Cette définition exclue les personnes les plus pauvres bien sûr et spécifiquement les femmes, les personnes âgées, les trans, les personnes stigmatisées comme handicapées, et les personnes racisées ». Ainsi, il est aisé de comprendre dans quelle mesure ces diverses problématiques touchant aux « minorités » sont connexes. Dans ce qui nous concerne : la conjugaison entre le « queer » (l’étrange, les pratiques BDSM par exemple cf article en ligne :« Sadomasochisme et lutte des classes » :[13]) et le handicap, il s’agit d’envisager d’un point de vue psychanalytique comment ce « queer-disability » peut se révéler être un outil d’exploration théorique et pratique. Objet qui pourrait être inédit, s’il en est ? En effet si l’on intègre – en l’état de l’art – que, d’une part, la psychanalyse est restée marginale à l’égard desminorities studies (gender, dishabilities queers, etc.) jusqu’au début des années 90, que d’autre part, il a fallu attendre encore une décennie pour que la France accueille les travaux de Judith Butler, Wittig, Kosowski Sedwick, de Santis etc.) il y aurait lieu de se demander légitimement quelles « résistances » la psychanalyse a opposé (oppose encore ?) à cette re-problématisation « minoritaire » du champ analytique. Et de reconsidérer d’un œil neuf dans cette constellation la pertinence du travail de Félix Guattari, que l’on commence timidement depuis quelque temps à sortir de sa marginalisation théorique.

N’est-ce pas même, d’une manière avant-coureuse, suite à l’héritage de psychothérapie institutionnelle (Guattari, Jean Oury, Francesc Tosquelles etc.) que l’axe le plus régulateur reste celui de l’analyse politique de l’institution ? Est-il même possible de concevoir une science humaine en dehors de tout contexte politique ? De telles questions tendent à se repositionner, au fil du travail de recherche. Car, le sujet-chercheur côtoyant de très près et de manière intime le sujet de l’étrangeté, en qualité de personne handicapée (sous la coupe d’un nystagmus congénital), il convient très clairement d’arriver à se positionner dans un sujet qui trame une relation corps-esprit, en qualité d’acteur de l’analyse. Par ailleurs, un développement ultérieur de vignettes cliniques peut faire office de machinerie-de contretransferts.

 

Enfin, c’est certainement sur la question de la force de la signification – signifiante et graphique – que l’intégration du handicap présente le plus de promesses positives. L’usage de la technologie, des arts et de ses possibilités créatives par les personnes handicapées nous rappelle que la machine augmente l’humain au moins autant qu’elle le remplace. Du reste, comme l’indiquaient justement Gilles Deleuze et Félix Guattari, notre processus de vie relève de la « machine-désirante ».  À défaut de le syndicaliser en orientant sans cesse notre réflexion  sur la destruction future des emplois par les machines – dans une réflexion globale entre le sujet et l’objet, autrement dit : l’irremplaçable et le remplaçable – est-ce que nous devrions passer plus de temps à réfléchir aux moyens d’utiliser les machines pour nous augmenter nous-mêmes et nous faire gagner en autonomie ? C’est toute la question importante qui se pose : doit-elle être une manière d’intégrer les personnes handicapées dans une modernité compétitive néolibérale, ou bien, est-elle une opportunité pour inventer de nouvelles façons de travailler, de créer des relations, des objets novateurs, une nouvelle culture qui permette d’émettre une critique épistémologique, à partir de matériaux universitaires qui puissent porter à intégrer les personnes vulnérabilisées au sein d’institutions publiques ou privées. La personne en situation de handicap semble rester une « machine-désirante », un être biologique, culturel et politique, psychiquement « anomique » comme les autres ; mais ce qu’elle cherche à défendre par dessus tout reste son désir d’autonomie-émancipatoire, se peignant en artiste de sa propre vie.  Dépathologiser le handicap quel qu’il soit – par les arts et la politique ou les technologies nouvelles -, dans un contexte historique post-Foucaldien, le genre dit « queer », son étrangeté devrait faire lieu de loi générale. La psychanalyse, comme les arts doit assumer le dialogue avec les théories queers : comment s’y engager sans verser dans des positions caricaturales ? In-fine là où certaines cliniques décrétant des situations de psychose, le sujet se retrouvait stigmatisé ne serait-ce que par le diagnostic de psychose, cerné par une terminologie, enfermé à tout jamais dans les affres d’une maladie, nous nous efforcerons de récuser la maladie. Mais au fond, n’est-ce pas à cela peu ou prou que tient la difficulté en clinique ? N’est-ce pas dans une certaine mesure à une forme de « pensée automatique » de la part de bon nombre d’acteurs du pouvoir médical, liée au nommer, de « nosographier » l’innommable ?

Christophe Gerbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographe / web-graphie sélective :

Les Lucioles (coordonné par Olivier Steiner) La métamorphose dans l ouvrage collectif chez Des Ailes sur un tracteur Paris 2014

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01464094/document

[1] https://books.google.fr/books?id=me-sCQAAQBAJ&pg=PT58&lpg=PT58&dq=pierre+molinier+diagnostic++pas+psychotique&source=bl&ots=K_qtGOlM6S&sig=Q9tdUKs9y8G8eJXYk-knQLq-63A&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjA_cqamOzaAhUGvxQKHUvuC98Q6AEIPTAC#v=onepage&q=pierre%20molinier%20diagnostic%20%20pas%20psychotique&f=false

[1] https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2009-1-page-84.htm

« Folie et créativité » chez Pierre Molinier Revenue Française de psychiatrie et de psychologie médicale (2003)

Article trouvé dans cet ouvrage : https://books.google.fr/books?id=me-sCQAAQBAJ&pg=PT67&lpg=PT67&dq=psychologie+Pierre+Molinier&source=bl&ots=KZwuLRoM9X&sig=-6MEEA9S8Cj-vS3Y1tUq8ixV97Q&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjo7LXM04zSAhVL6xQKHVN1D8A4ChDoAQgZMAA#v=onepage&q=psychologie%20Pierre%20Molinier&f=false

 

[1] https://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944209/document

 

[1] http://www.lairetiq.fr/Psychose-clinique-et-politiqueavec-Marx

 

[1]Liane Mozère Cahiers du Genre 2005/1 (n° 38 )Devenir-femme chez Deleuze et Guattari Quelques éléments de présentation

https://www.observatoire-des-transidentites.com/article-queer-disability-122760509/

REBUCINI, Gianfranco, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l’hégémonie », in Raisons politiques, 2013, Vol. 1, n° 49, pp. 75-93. C’est Lisa Duggan (2003) qui a conçu cette notion. Gianfranco Rebucini donne une définition brève de cette notion dans Rebucini,, 2013, p.76.

[1] Revue électronique Contretemps.                  « Pour un féminisme matérialiste et queer », http://www.contretemps.eu/interventions/f%C3%A9minisme-mat%C3%A9rialiste-queer.

 

 Pour un féminisme matérialiste et queer, http://www.contretemps.eu/interventions/f%C3%A9minisme-mat%C3%A9rialiste-queer.

[1] http://www.grand-angle-libertaire.net/sadomasochisme-et-lutte-des-classes-quelles-convergences-quelles-divergences/

 

 

 

 

Auteur : Christophe Gerbaud

Né le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné. Adopté à six mois. Handicapé visuel. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien stagiaire pendant un an. A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans le 11ème arrondissement de Paris, pour séances de psychothérapie.

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