« Pour une poétique de la vie » Entretien avec Jean-Jacques Marimbert

thumbnail_JJM 2017 Tenter de vivre

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Jean-Jacques, lorsque tu étais assesseur lors de mon oral de master de philosophie, tu évoquais des points précis de « l’Étranger », voire de « La peste » d’Albert Camus. Le retour aux éléments physiques chez l’écrivain-philosophe me semble être un point de pivot que l’on trouve aussi dans ton travail. Que penses-tu du rapport que tu entretiens entre « Phusis » (dans un héritage Aristotélicien) et ton écriture poétique ?

 

Camus, Aristote, avec au cœur la Nature, oui, question riche, qui touche à la fois à mon origine, à mon histoire, et à certains repères essentiels. Deux phares, à vrai dire, que sont ces auteurs, ou, plus simplement, plus universellement, ces êtres humains. Je ne veux pas que ces expressions soient prises pour emphase ou prétention, c’est tout le contraire. Les mots un sens et, pour déjà être aristotélicien, ils ont un sens parce que les choses ont une essence. Ils en sont le symbole qui, pour être vivant, doit être vécu singulièrement. Or, Camus et Aristote touchent, selon moi, ce que Bergson appelle le moi profond, ils atteignent en un bond ce qui se loge, secret, à un niveau ontologique que je dirais ma « vie ».

Camus, c’est le soleil, la mer, le littoral méditerranéen où je suis né, c’est la lumière de l’Afrique du Nord. Naître au monde, sans transition être situé, et là, tenter de s’orienter, pour reprendre une idée de Merleau-Ponty. Camus déploie des points essentiels de cette orientation vitale. Dans un sonnet, je le cite :

 

Oh, le soleil, joyeux, pointe à travers les nuages,

Enfantin. En tête, Camus. « Être nu et puis plonger

Dans la mer, encore tout parfumé des essences de

La terre. Laver celles-ci dans celles-là, nouer sur

 

Ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent, lèvres

À lèvres, depuis si longtemps, terre et mer », tu sais.

 

La mer, la terre, « lèvres à lèvres », le parfum des essences. Tout est là. Camus, c’est l’enfance, ou l’incessant retour à l’origine, au rapport primitif, ou païen, à la Nature, dans le sens où s’y joue le commencement de l’histoire et, on le sait, leur absurde divorce, avec son lot de révolte et d’amour. Alors, bien sûr, « L’Étranger », et l’éclat du geste sacrificiel dans un meurtre extatique, ou « La Peste », épaisseur noire de l’Histoire, bouillie sociale où surnagent les consciences, pour le pire, et pour le meilleur aussi. Là, un médecin, déjà l’idée du soin, qui, plus tard dans ma vie, a pris le sens grec d’« épiméléia », le soin à apporter au corps, à l’esprit, aux autres, au monde, bref, à la vie. Et là, c’est Aristote, pour moi. Immense phare, inépuisable lumière grecque, qui n’est pas sans rappeler celle de Tipasa.

Je ne vais pas aborder la richesse inouïe de la philosophie aristotélicienne de la Nature, mais ne retiendrai que son émerveillement devant elle, étonnement du savant grec, émerveillement physique, métaphysique et esthétique. Il dit :

Entrons sans dégoût dans l’étude de chaque espèce animale. En chacune, il y a de la Nature et de la Beauté. Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les œuvres de la Nature, et à un haut degré ; or la finalité qui régit la production ou la constitution d’un être est précisément ce qui donne lieu à la Beauté.

Aristote, Traité sur les Parties des Animaux, I, 5, 645a, 21

 

La lecture d’Aristote ramène toujours à l’humilité de l’homme devant/dans la Nature, au sentiment d’appartenance à la Nature, à sa beauté, à sa créativité, à sa puissance, aussi bien hors de nous qu’en nous. Et, à l’heure où nous comprenons (ce n’est pas nouveau…) que nous pouvons la détruire, et nous avec, il est urgent de renouer avec cette (ou une) pensée de la Nature, qui chez Aristote est inséparable de celle la Vie, et du soin qu’on lui doit. Où l’on voit que ces questions mènent directement aux aspects techniques, politiques et éthiques de la vie humaine, et, bien sûr, esthétique. Tout est vie, chez Aristote ; certes, sa pensée du vivant, où il pose des questions clés qui sont encore les nôtres, mais aussi sa physique, sa politique, son éthique, sa métaphysique. Tout. C’est vertigineux de profondeur.

Alors, Camus, Aristote, tu touches à l’intimité, du corps et de la pensée, de l’individu que je suis.

 

Tu donnes des cours d’Ethique du vivant. Quel rapport peut-il y avoir, d’après toi, entre la dimension de soin apportée au sujet et la pratique de l’écriture poétique, qu’elle soit graphique, photographique ou littéraire ?

 

Pour le dire vite, le cœur de tout cela est la vie, j’y reviens… Qu’il s’agisse de vivre, et l’éthique est convoquée, dans la façon dont chacun doit bien, pour donner un ou du sens à son existence en tant que création singulière, avoir à l’esprit des règles, pour orienter son devenir, se « conduire », en fonction de valeurs fondatrices d’une culture, — qu’il s’agisse du rapport aux autres, donc une pensée de l’homme, à la fois culturelle et historique, — qu’il s’agisse de se situer par rapport aux vivants en général, dont nous sommes, bien que distincts, à la fois si proches et si dépendants, en des sens qui doivent être interrogés, — qu’il s’agisse enfin de la Nature en général, disons comme harmonie universelle (sans forcément penser à Leibniz), d’où nous venons, et dans laquelle s’inscrivent nos actes, nos désirs et notre liberté, en en mettant parfois en péril l’ordre, tant nous avons développé l’artifice qui nous caractérise, je veux dire la technoscience actuelle.

 

Nous employons des mots, homme, nature, artifice, culture, etc., autant de repères dans notre expérience de pensée. Mais il faut se rappeler qu’« homme » renvoie à « humus », la terre, celui de la terre, que « nature » indique une naissance (nasci), aussi bien en grec, « phusis », qu’en latin, « natura ».

Nous revenons à cette idée centrale, que nous naissons de et dans ce que nous nommons la Nature, qui est, pour Aristote, une puissance d’engendrement, une poussée (« hormé »). Dans le mot Nature, il faut penser un verbe, une action, une force, avoir une approche non statique mais dynamique, vivante. Hannah Arendt a raison, selon moi, de dire que, nous qui parlons de la Mortalité de l’homme (Mortels chez Homère, par opposition aux Dieux), nous devrions nous attacher à l’idée de Natalité tout autant, peut-être plus. Défaire ce lien avec l’origine qui nous lie les uns aux autres, et à nous-mêmes, c’est ne pas prendre soin de soi, en tant qu’homme, être humain.

De plus, comme Georges Bataille l’a bien dit à propos de Lascaux, l’art, en tant qu’artifice, non technique et utile, mais magique et spirituel, est une « danse de l’esprit » qui témoigne d’un rapport intime, concret et religieux (au sens de ce qui relie), entre l’homme et la nature, les animaux, les plantes, la terre, l’eau, etc. Les premiers traits peintes, gravés, les premiers dessins émanent de la vie, des souffrances, des joies, à la lumière tremblante des torches, dans la fumée, l’obscurité relative et profonde des grottes. Si, en nous, la vie se pense, on peut aussi dire aussi que, dans ce geste, elle se dessine.

 

Nous sommes vulnérables, vivant dans une obscurité qu’une lumière changeante n’éclaire, en vérité, qu’en générant des ombres, toujours, et nous « voyons » la nature, par le prisme de la science, de la religion, de la langue, mais aussi (et surtout, aurais-je tendance à dire…) du geste poétique (mieux vaudrait dire « poiétique »), lequel, avant d’être manifesté, bien plus tard, par les mots, la langue, la parole, l’est par la trace esquissée ou jaillie, qui simultanément rompt et noue, dans la beauté suggestive des courbes et des couleurs.

 

L’émotion face aux peintures des premiers artistes est intacte, même si elle est nôtre. Pourquoi ? Là se situe l’essence de la culture, en rupture et en lien avec la Nature, révélation de l’esprit à lui-même, de la vie à elle-même, sa mise en valeur au cœur de la Nature qui, alors seulement, est donnée à voir, à la fois matricielle et dangereuse, inconnue et mystérieuse, fascinante, voire divine.

 

Je reviens à ta question, plus simplement… Je ne fais pas de distinction fondamentale entre dessiner, photographier ou écrire, et j’ajouterais, faire de la musique. Il s’agit chaque fois d’un regard, d’une écoute, d’un geste qui engage ce qu’il y a de plus précieux, pour moi, de plus fragile aussi, comme l’amour.

 

L’art est un aspect essentiel du soin apporté à l’être humain, et que lui seul peut dispenser, pour briser le silence, et la solitude à laquelle chacun est livré, l’ineffable, qui ne peut être que « suggéré », dirait Bergson. Le silence peut être fait de bruits insensés, assourdissants, en un sens inhumains. Merleau-Ponty dit que le sens est la rencontre de l’humain et de l’inhumain. Ainsi on comprend ce qu’il appelle les formes symboliques, dont Cassirer, si important à mes yeux, a fait le cœur de sa philosophie. Science et art émanent de la puissance créatrice de l’esprit, en tant que formes symboliques essentiellement distinctes, avec d’autres encore, dont le langage. L’art, dont l’écriture poétique, rompt (avec) le bruit, bruit que l’homme lui-même peut engendrer et qui brouille son rapport au monde, aux autres, à lui-même. La parole poétique est « parlante », dit Merleau-Ponty, de même un dessin, un tableau, une photographie ; elle suscite et sollicite une écoute libérée du bruit ambiant, un regard, une attention secrète, bien qu’elle ne puisse faire que suggérer ce qu’elle vise. Suggérer, c’est aussi faire place à la liberté.

 

Comment s’est opéré, dans ta vie, le passage de la médecine à la poésie ? Fut-il même question de passage ?

 

À vrai dire, en effet, il n’y a pas eu passage, mais contemporanéité. Dès le début de mes études de médecine, j’ai été attiré par l’art, sous toutes ses formes, même si peu à peu, la langue m’a paru être le « terrain » le plus propice à un chemin personnel. Mais ces dernières années, films, photos et dessins se sont mêlés aux mots… Il faut dire aussi que dans tous les domaines, c’est la question « Qu’est-ce que l’homme ? » (tu le sais, centrale chez Kant, autre phare pour moi) qui m’a guidé.

 

Penses-tu que l’écriture poétique puisse nous aider à donner un sens plus émancipateur à notre existence ?

 

L’activité d’écrire, ce rapport difficile à la langue et à la prise de parole, est faite d’exigence contraignante extrême et de totale liberté. Elle est sens en travail, voire en œuvre, work in progress…, et, en cela, elle est émancipatrice, habitée d’un inachèvement qui préserve de l’illusion d’un terme, d’une clôture. On n’en a jamais fini de « s’expliquer » avec le monde, comme dit Nietzsche. L’écriture poétique épouse la vie comme mouvement, ou l’existence comme création « de soi par soi », dit Bergson.

Au passage, si j’invoque ces auteurs, ce n’est évidemment pas un étalage gratuit et pédant, c’est chaque fois un hommage profond à ceux qui m’ont aidé à penser, à vivre.

 

Inconscient et écriture. Si l’on part du fait que la psychanalyse est une poésie, à travers ton héritage scientifique notamment Bergsonien, penses-tu que la psychanalyse a pu, à un moment,  favoriser les liens entre science et poétique ?

 

Je dirais non un « fait », mais un « se faisant », dans le sens où Cassirer emploie le « fueri » latin pour caractériser les « faits » historiques tels que l’historien les interroge. Alors on peut penser à la durée chez Bergson, en effet, et à la dimension ontologique qu’il lui donne : la « substance » n’est pas immuable, mais au contraire mouvante, se mouvant, elle « dure ».

 

Toutefois, il faut rappeler que l’Inconscient n’a pas chez Bergson, le même sens que chez Freud. Si chez Freud il est indissociable du désir (refoulé, son retour dans les rêves, etc.), chez Bergson il est lié à l’action. Je n’entrerai pas dans le détail. Ta question interroge le rôle de la psychanalyse dans le lien entre science et poétique.

 

On pourrait peut-être revenir à Aristote…, avec l’idée de « catharsis », terme qu’il emploie une fois dans La Poétique. Celle-ci joue un rôle essentiel, selon H.-I. Marrou, dans la caractérisation de la science historique, dans De la connaissance historique. Le rapport entre psychanalyse et histoire est intéressant. On voit aussi chez Bachelard, dans son œuvre, les magnifiques textes sur la formation de l’esprit scientifique, qui en proposent une psychanalyse, mais aussi sur la psychanalyse du feu et autres textes sur la poétique, essentiels.

 

Le lien central est bien sûr l’esprit à l’œuvre, si l’on veut accéder à une idée de la « connaissance » qui ne se réduit pas à la rationalité, aux bornes conceptuelles qui la définissent. Je pense à ce que dit Kurt Goldstein de la « connaissance biologique » propre à la relation de soin, au « véritable » médecin, qui certes s’empare des données scientifiques, mais les englobe dans une appréhension globale, holistique de l’individu, de la personne, dans un dialogue où la liberté est en jeu, et là, il y a du « poétique », dans le sens où cette connaissance n’est jamais achevée, toujours à approfondir, à recréer. Une sorte de « sympathie » avec le monde, les autres et soi. Bergson l’a bien vu. C’est ce que tu appelles, je crois, une « pratique poétique », un rapport à la vie, que l’on peut tenter de suggérer dans un travail d’écriture, mais qu’il s’agit d’abord de s’efforcer de vivre…

Propos recueillis par Chris Gerbaud

Né au Maroc, vit à Toulouse. Médecin à l’hôpital, puis enseignant en philosophie, à l’Université de Toulouse 2, et à la Faculté de Médecine de Toulouse (Master Éthique du soin et recherche). Écrit et publie depuis une vingtaine d’années. Actuellement, associe textes, photos et dessins, dans l’esprit d’un « corps poétique ».

Site internet « Au jour, la nuit » :

https://aujourlanuitjjm.wordpress.com

Mise en voix :

Auteur : Sara-Aviva Gerbaud

Né.e (Christophe, Jean, Patrick) le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné.e Adopté.e à six mois. Handicapé.E visuel.le. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il /elle a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien.e stagiaire pendant un an (2014/2015). A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans Paris, en musées ou au par skype dans le cadre de séances de psychothérapie. Transition via hormonothérapie débutée en septembre 2018, à ce jour le changement d'identité juridique et de genre est en cours. Prénom féminin officialisé en mai 2019 : Sara-Aviva.   A présent 2019 : auteur.e de trois ouvrages publiés chez de petits éditeurs depuis 2017 et d'une vingtaine d'articles depuis 2003. Contact : 06 48 24 88 44 sara.aviva79@gmail.com

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