3 chroniques dans le magazine d’arts Corridor Éléphant

 

Axel Leotard

« PENSER AVEC LES MAINS »

UN ART DE L’ALTÉRITÉ

 

« À un certain moment, les circonstances, c’est-à-dire l’histoire, sous la figure de l’éditeur, des exigences financières, des tâches sociales, prononcent cette fin qui manque, et l’artiste, rendu libre par un dénouement de pure contrainte, poursuit ailleurs l’inachevé.

Maurice Blanchot, « L’Espace littéraire » (1955).

 

« Discriminer, c’est avoir peur de soi-même » François Laplantine

Pourquoi est-ce que l’on ne comprend que rarement le cinéma de Jean-Luc Godard ? Les choses sont en réalité assez simples. L’œuvre de Jean-Luc Godard est un volcan d’idées, de choses imaginées, de libertés prises, de puissances émancipatrices, de dévouement idéaliste et réaliste, d’exigence, de mélancolie cherchant à partager. C’est un cinéma pourvu d’amour fou pour la compréhension de soi et des autres. Avec Godard, le cinéma devient un levier critique. Chez lui, tout geste, toute pratique d’écriture, toute phase dans la création, depuis sa création jusqu’à sa diffusion dans l’espace public, se transforme en proposition sur nouvelle, voire étrange. Mais le terme « art » indique une recherche permanente, parfois violente, concernant l’ensemble des croyances et des règles relatives à la représentation – ses paramètres, ses outils, ses formes, ses fonctions et ses mythes sociaux ! Avec Godard, le mot « art » reste le nom usuel d’une pratique inédite « non conformiste » de l’imaginaire. Il s’agit, chez Godard d’Histoire (s) et de Réalité(s), de trajets singuliers, de vies individuelles impliquées dans la cité.

Jean-Luc Godard dit « penser avec ses mains » – citons le sur la nécessité d’un Tiers. Quelqu’un d’autre qui puisse aller au-delà de soi et de la personne que l’on rencontre, il s’agit – comme du « troisième homme » chez Aristote, d’un troisième Terme, Le cinéaste dit : « « J’ai fait une équation. Un film, c’est x+3=1. Donc x = -2. Si on fait une image, qu’elle soit du passé, du présent ou du futur, pour en trouver une troisième qui soit une vraie image, il faut en supprimer deux. Donc, x+3, c’est la clé du cinéma. Mais ce n’est pas parce qu’on a la clé qu’il faut oublier la serrure. ». En un sens le troisième terme dans nos vies serait là, la vraie « Rencontre ». Entassement, entre les êtres et les images, les signes, qui pourrait permettre de dépasser le binarisme du 1 +1. Quitte à poser une hypothèse qui me semble, quelque peu (ir)rationnelle, ce Tiers porte un nom :  » inconscient « .

Son cinéma est, en fait, un cinéma de l’inconscient, donc singulièrement politique. Jean-Luc Godard est un cinéaste plutôt dit « de gauche » qui pose un problème : celui de la figure de « l’Altérité », du flux, des rhizomes ; qui relient les individus les uns avec les autres. Voyons dans ce cinéma un « art » du toucher, de « l’altérité de l’intérieur » diraient les mystiques. Or, aujourd’hui la différence ne semble plus exister ; ne reste plus que ce gros-mot : « marketing ». Comme dans les théories parlant des signes de Jacques Derrida, les images s’inscrivent dans le courant « dit post-structuraliste » le philosophe du XXe siècle élabore une théorie de la déconstruction (du discours, donc, suivant sa conception du monde), il remet en cause le fixisme de la structure pour proposer une absence de structure, de centre, de sens univoque. La relation directe entre signifiant et signifié ne tient plus et s’opèrent alors des glissements de sens infinis d’un signifiant à un autre. De Jean-Luc Godard à Derrida, il n’y a qu’un pas : celui consistant à aller vers l’Autre.

Mais méfions-nous – il tient à chaque sujet, dans une approche déconstructionniste d’instaurer une tension constante entre réalité et fiction (deux dualismes), dorénavant mis sur un même pied : des mots dont la « différence » est perceptible seulement à l’écrit (« m’ange moi », « f’éros », etc.) et ces derniers deviennent des termes indécidables, ils permettent d’aller au-delà de la pensée binaire. Attention, nos expériences montrent aussi qu’il s’agit, pour déconstruire d’avoir : déjà, un discours construit initialement. Savoir lire et écrire des textes, des images. Faire font à front avec l’Autre. Ce qui est bien sûr le cas de Jean-Luc Godard, dès ses premiers films. La peau, cette surface, cette pellicule, est la seule limite entre nous et le monde ( « La chose la plus profonde en l’homme” disait Paul Valéry) ; limite qui nous sépare, donc, les uns des autres…

Rencontre de l’Altérité, après soi, l’Autre et un(e) inconnu(e)… Finalement on pourrait ainsi dire que, faire un vrai film, c’est : faire l’amour avec les signes…!

 

Chris Gerbaud (Janvier 2019).

« UN ÉTRANGE REGARD : PASCAL QUIGNARD »

 

« Il l’aimait tant. Comme les dieux enturbannés de lumière de l’ancienne Mésopotamie, elle était un petit astre. » – Pascal Quignard : Les Escaliers de Chambord, Gallimard, 1989, p. 294.

Pénélope chez Homère était psychanalyste selon Pascal Quignard. Attendant Ulysse elle noue et dénoue les pensées. Dans cette activité précise il s’agit, par une sorte de rupture définitive avec le monde protégé de l’utérus maternel de tisser et détisser les fils des souvenirs inaccessibles. Dehors. Notre société est : Guerre. Elle l’est, à partir des langues et des bourses… Les sciences et les techniques, dont jadis les progrès n’ont jamais été aussi rapides, conduisent l’être humain à la solitude radicale. Dedans. En témoignent ceux qui alimentent le fantasme d’éradiquer toutes les tares humaines pour produire non seulement des hommes « augmentés » – mais aussi de la séparation entre les êtres humains. L’heure est aux régimes financièrement autoritaires. Œil pour œil dent pour dent, ils divisent. Le regard du penseur et du créateur d’images poétiques reste ailleurs ;  il est pareil à celui d’un enfant. Or l’enfance représente l’origine de l’œuvre et Pascal Quignard, trou inaccessible, vers lequel elle se dirige. Si les personnages tendent vers l’enfance à travers la médiation d’objets, l’image poétique a aussi ses fétiches, au sens lacanien du terme : les enfants, qui sont des images produites par l’écriture en réponse au manque suscité par l’enfance. La perception du monde de Pascal Quignard est en quelques sorte celle d’un « être-œil-photosynthétique » : saisissant la lumière, avec candeur.

Du tourment de la vie, on ne sort pas indemne – les grands génies tel que le sont des écrivains comme Pascal Quignard l’ont généralement éprouvé physiquement. Des larmes et des cris : ce sont les hurlements d’enfants qui raisonnent encore entre nos deux oreilles d’adultes. Ce sont aussi les brisures de l’âme qui engendrent les traumatismes physiques mais souvent, il s’agit de l’inverse – l’environnement nous forge intérieurement. « Le réel est la séquelle de la langue. Le tout sans totalité qui échappe au tout organisé de la langue. Cette « suite » qui nous précède et nous succède « immense ». Cette immensité dont parle Pascal Quignard dans les « Petits traités » est  au fond de toutes choses le trouble d’évolution génétique, des générations qui se succèdent, l’entrelacement des langues apprises, le flou de nos origines : « l’étrange-étrangeté » de chaque être. Miroir inquiétant. Image d’une Nature car chez Pascal Quignard, comme chez tous les écrivains païens et issus de l’immanence spinoziste il y a de l’athéisme-mystique. Dieu est logé dans les regards, ces lumières reptiliennes. Voyant avec lucidité le monde, en écran panoramique. Il se trouve aussi que l’origine du monothéisme à plus de 10 000 ans. Depuis, les gens voient double : deux sexes, deux genres, deux mondes, deux croyances, deux réalités, deux enfants etc. – un monde d’avant la naissance et un monde des cieux, après…-. Pour Pascal Quignard, ce monde est notre « Dernier Royaume » ! L’économie y est – cette ultime boussole – , à présent vouée au même, celle ou celui que l’on peut « nommer ».

La « polis » est devenue un idéal, une norme (envers et contre toute littérature dite du « Mal »  – La cité platonicienne, dont nous sommes les héritiers, est encline au « Kalos kagathos » (en grec ancien : καλὸς κἀγαθός) qui signifie littéralement « beau et bon » – ceci fut créé par les Hommes qui ont inventé les Dieux.

Chris Gerbaud (Février 2019).

EN ATTENDANT DE TOMBER…

CHRIS GERBAUD

« You should be stronger than me

But instead you’re longer than frozen turkey

Why’d you always put me in control

All I need is for my man to live up to his role

You always want to talk it through, I’m okay

I always have to comfort you every day

But that’s what I need you to do, are you gay?

‘Cause I’ve forgotten all of young love’s joy

Feel like a lady, and you my lady boy »

Amy Winehouse / Salaam Remi

Paroles de Stronger Than.

« Je n’ai pas peur de paraître vulnérable » disait un jour Amy Winehouse. Les tentatives de diagnostics psychologiques au sujet de la chanteuse partent dans tous les sens. « Dite » borderline, bipolaire, atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette dit-on parfois. Amy reste… une artiste qui a su magnifier l’abyme … ! Et ce, à tel point qu’elle est devenue une « icône-sacrée » de notre temps. Kurt Cobain ou aussi Tupac Shakur, ce n’est pas leur disparition dans la fleur de l’âge qui marque le plus mais le fait qu’ils étaient sincères : ce qui est de plus en plus de l’ordre de l’impensable de nos jours. Donc, cette sincérité leur confère un caractère « sacré ».  Fatigue, vitesse, angoisse : implications !   L’art reste l’unique résistance possible, entre nos mains de sable.  Amy Winehouse l’avait parfaitement compris et, très tôt.   Trump – Bolsonaro – Salvini – un jour, Le Pen fera chanter en France ? La création artistique permet de sauver nos solitaires âmes. Là où… la politique atomise les êtres ! Même les prolétaires  –  ceux qui survivent du chômage, RSA, AAH titulaires d’une petite retraite etc.- semblent passer le temps à « travailler le vide ». La pensée « creuse » incarne purement la dimension tragique de nos vies. Même fardée de maquillage elle sait dénuder les chimères…

Le grand bal narcissique se joue sur des « groupes sociaux, virtuels » ! Facebook, Youtube, Instagram etc. Images, sans âmes…Le château où dansent les masques y raisonne pareil à un parking  souterrain.

La chose laisse coi. Penser   –  se servir d’un raisonnement scientifique, poétique, artistique rationnel  est devenu une insulte faite à l’être populiste ; nous sommes – dé-poétisé(s), car ayant perdu tout sens de la distinction, de la nuance, de la différence. L’amour a, à présent un goût de passé. Jamais, depuis le XXe siècle, nous n’avons travaillé autant –  il est question d’un « état borderline de la société ». Après tout, « la nature a horreur du vide » disait Aristote – ensuite Blaise Pascal et puis le psychanalyste Didier Anzieu nous ont montré qu’il ne fallait pas avoir peur du vide. I-e : L’histoire permet (souvent …) de combler le vide existentiel de nos vies. Au loin… – ce sont les échos des bottes synchronisées que nous entendons…

L’ère  « du vide contemporain » était déjà perceptible dans le « martyr médiatique » subi par Amy Winehouse. Par-delà son corps d’Athéna, elle connaissait la puissance des images et de son moindre signe… – nous, son timbre fort et vulnérable. Amy a chanté les « premiers souffles », ceux de la Corne Est de l’Afrique, comme une « chamane-kabbaliste ». Chez elle, il y aurait aussi son ascendance juive à interroger, dans son identification à la musique noire. Moïse était Égyptien, comme l’expliquait Freud, donc Africain, ce qu’a très bien compris le gospel : « let my people go ! »  Ce jour, artistes-penseurs, philosophes, sociologues, thérapeutes du sujet / de la société –  devons noter par le menu – avec nos plumes, les sens… ces symptômes de la Chute d’un Empire qui fut imaginé : « le lieu des droits de l’homme ». Face aux ruines, on parle de la perte de significations. L’homme reste muet devant le délabrement psychologique et social – donc poétique. J’irai « cracher mon encre blanche de vie » sur les bombes… – et « intro-mettre » les sublimes entrailles éternelles de la chanteuse de « stronger than me » : ever a lady-boy ! Mais comment savoir ce qui nous guette ?

En attendant de tomber – entre nuages… et humus… : dans le vide… ou le plein… ?

Chris Gerbaud (Mars 2019).

Plus de Chroniques sur : www.corridorelephant.com

Auteur : Sara-Aviva Gerbaud

Né.e (Christophe, Jean, Patrick) le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné.e Adopté.e à six mois. Handicapé.E visuel.le. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il /elle a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien.e stagiaire pendant un an (2014/2015). A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans Paris, en musées ou au par skype dans le cadre de séances de psychothérapie. Transition via hormonothérapie débutée en septembre 2018, à ce jour le changement d'identité juridique et de genre est en cours. Prénom féminin officialisé en mai 2019 : Sara-Aviva.   A présent 2019 : auteur.e de trois ouvrages publiés chez de petits éditeurs depuis 2017 et d'une vingtaine d'articles depuis 2003. Contact : 06 48 24 88 44 sara.aviva79@gmail.com

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