« Zéro Patron » – ça vous réussi : avec l’artiste Martine Plaucheur sur ce que veut dire : réussir sa vie.

L’image contient peut-être : Martine Plaucheur

 

Hier soir, en recevant cet entretien proposé à Martine Plaucheur, mon amie comédienne et écrivaine, je fus bouleversée. Pleurant. Triste par vérité. Joyeuse par lucidité. Elle est une femme heureuse. Par un débordement de courage, de sincérité de mots authentiques concernant sa vie d’artiste. Lire Martine Plaucheur, l’écouter, la regarder est un peu se payer un voyage au pays des gens heureux. Martine qui vit et travaille à Marseille est une « Patronne de sa vie ». En cela, elle nous guide vers l’essentiel : être notre propre- guide-intérieur-autonome et, avoir le GPS de l’âme bien axé sur notre existence singulière ; ainsi donc : mener de notre vie avec passion, vitalité, santé et panache ! A défaut de nous laisser ternir par la morosité du paysage désenchanté tout autant que servile, contemporain.

-Martine tu es écrivaine, comédienne, performeuse-vidéo ; d’après-toi,  qu’est-ce qui t’a amenée là ?

Cette question « m’amène » à me demander : y-a-t-il eu une impulsion de départ, une motivation identifiable à l’origine du parcours qui a été le mien jusqu’ici ? La pensée et le ressenti qui me viennent constituent un paradoxe : tout était déjà là, et en même temps, il y a fallu un long processus, une série d’étapes, d’expériences et de transformations, pour l’atteindre. Ou plutôt – car je n’aime pas le caractère définitif du verbe « atteindre » – pour le révéler. L’autoriser à exister d’abord, puis à s’exprimer, avec une confiance et une liberté de plus en plus grandes. Et je les veux de plus en plus grandes. Tout ce que je fais aujourd’hui, que ce soit l’écriture, le théâtre, les vidéos… (et je n’exclus aucune autre forme nouvelle à laquelle mon inspiration pourrait avoir envie de goûter), procède d’un même mouvement, d’un même élan : laisser jaillir une expression de moi la plus authentique possible, non dénaturée ni par les « techniques » de l’écriture et de la comédie (celles-ci étant juste des « outils » au service de mon expression), ni par les codes et les conventions qui, à mon sens, déforment et étouffent toutes les créations, si le créateur en reste prisonnier.

Cette authenticité suppose un état de présence et de disponibilité maximal, un « être-là » qui se nourrit de l’instant, et accueille l’inconnu, l’imprévu – d’où mon intérêt grandissant pour l’impro, et l’interaction avec le public, au théâtre.

Je me dépêche de préciser que quand je dis « expression de moi », j’entends : expression de soi, de Soi, en puisant dans un réservoir commun, là depuis la nuit des temps, de réflexions, émotions, sentiments, songeries… humains. Pas « trop » humains, mais « si » humains. Non rattachées à ce fonds d’humanité qui – j’en ai la sensation et la conviction profondes- nous relie toutes et tous, les opinions et les humeurs de ma « petite » personne ne présentent aucun intérêt.

Et pour revenir au « qu’est-ce qui m’a amenée là », je ne puis que répondre : une évidence. Un tempérament. Ma nature. Je veux raconter des histoires, jouer, me déguiser… depuis toujours.

Nos rêves d’enfant sont vrais, simples, limpides. Ce sont les obstacles, que le « système », les conditions matérielles, les phrases décourageantes, nos propres peurs… placent sur notre route, qui nous les fait croire, et parfois les rend vraiment, impossibles à atteindre. Il faut alors, il me semble, comprendre et accepter ceci : si l’on s’obstine, nos rêves vont se réaliser, mais autrement. Par des voies que nous ne soupçonnions pas, et transformés par l’expérience du réel. Ils en ressortent… plus forts, plus vrais, plus beaux, enrichis par la patine inimitable et précieuse de notre vécu.

Je rêvais d’obtenir la reconnaissance du « monde des lettres », et j’ai été recalée 2 fois à l’Agrégation. Je rêvais d’écrire, et je n’ai jamais eu, et n’aurai jamais, le Goncourt. Qu’importe ? Et même : tant mieux ! Parce que mon rêve s’est frayé un chemin buissonnier qui me convient bien mieux, a pris des formes que je n’aurais jamais imaginées, qui sont miennes, et me rendent heureuses.

– Quel livre t’a poussée à écrire initialement, une écrivaine un écrivain ?

Tous les livres ! les livres constituaient pour moi…un monde. Avant même de savoir lire, ils me fascinaient. M’offraient un refuge à la fois intime, secret, et immense, infini…

Les livres ne m’ont pas poussée à écrire : écrire découlait « naturellement » de ma familiarité avec eux.

La grande chance de ma vie fut d’avoir les livres de mon grand-père à la maison. Mon grand-père était de cette génération d’ouvriers pour qui se cultiver était aussi vital que gagner son pain. Dans la bibliothèque qu’il s’est patiemment constituée, il y avait tout Balzac et tout Zola, Stendhal, Flaubert, Gogol, Choderlos de Laclos, Dickens, London… Aujourd’hui, ils sont chez moi. Dans un milieu social « modeste », où je suis la première et la seule à être allée à l’Université, j’ai reçu, quelle chance ! je le redis, mon héritage culturel.

Tout a donc commencé pour moi par et dans les livres. Mon premier regard sur la vie, mes premières perceptions intellectuelles et sensorielles, se sont faites à travers les livres, la « chose écrite », les mots, les lettres, les signes. Je réalise en ce moment, en lisant « le Kabbaliste » de Patrick Levy, que cette puissance des signes, que j’ai éprouvée instinctivement enfant, rejoint ce grand principe posé dans la Kabbale : « Les lettres sont les signes, la prophétie de ce qui vient », « le monde est un livre, Dieu est écrivain ».

Etrangement, ou plutôt logiquement, vu le pouvoir puissant, l’attrait « ensorcelant » qu’exerçait sur moi l’écrit avant que je le déchiffre, j’ai eu des difficultés pour apprendre à lire. Mais dès que j’ai eu le sésame pour accéder à ce continent immense et inconnu… non seulement ce ne fut pas décevant, mais au-delà de mes espérances, magique ! La sensation de pouvoir tout déchiffrer, et donc, tout connaître, tout découvrir, tout savoir !…

L’été de mes 15 ans, je suis restée enfermée à lire. Une boulimie d’auteurs, classiques, contemporains, Français, Russes, Américains… Montaigne, Rousseau, Voltaire, Sade, Céline, Dostoïevski, Miller… Plus tard, mes goûts se précisèrent et s’affinèrent, je pus commencer à citer les auteurs que j’aimais : Proust (découvert grâce à une prof de français remplaçante en première, elle en a ma gratitude éternelle), Stendhal, Colette… Colette, qui reste pour moi l’une des plus belles écritures, précise, intelligente, charnelle, gourmande, tendre et drôle.

Aujourd’hui, je lis davantage d’essais, journaux, témoignages, correspondances… que de romans. Ou alors, il faut que ce soit des romans amples, aux espaces et à la prose généreux, comme ceux des auteurs américains (Miller, Bukowski, Jim Harrison…), ou d’un Garcia Marquez ou d’un Jorge Amado (que je découvre en ce moment). J’aime aussi l’ambiance et la langue (même si je n’y ai accès qu’en traduction) des auteurs Japonais : Kawabata, Mishima, Murakami.

Je n’arrive plus à lire les proses boursouflées, le « beau style » fait exprès, forcé, les « faiseurs » au verbe artificiel et faux. La dernière lecture qui m’a le plus touchée : les lettres de Calamity Jane à sa fille. Des mots simples, justes, profonds.

En littérature comme au théâtre, et dans tous les autres arts, les artistes qui soulignent leur virtuosité, et veulent nous dire, à chaque phrase, chaque tirade, chaque coup de pinceau : « regardez comme je suis génial ! », ne m’intéressent pas. Je considère la générosité comme une qualité essentielle, indispensable, pour un artiste.

-Ta rencontre avec le travail de Jean Genet s’est faite comment ? Nous avons parlé d’un ami cher – à ce jour disparu- qui a écrit sur Genet, est-ce que tu te considères comme une passeuse en matière de « littératures mineures » ?

« Passeuse », je ne sais pas, me prévaloir de cette fonction me semblerait orgueilleux. Mais « donner à voir et à entendre », permettre la découverte des littératures « bannies », auxquelles le monde des lettres refuse d’accorder la place et la reconnaissance qu’elles méritent pourtant largement… oui.

Le milieu social d’où je viens, les voies alternatives que j’ai dû et dois continuer à prendre – et à inventer sans cesse – pour pratiquer l’écriture et la comédie, mon rapport à la culture : un lien « personnel » intime, authentique, qui n’a rien à voir avec les conventions, les diktats du « bon goût », et se vit en dehors des circuits de la culture « officielle »… tout cela me place de plain-pied avec les créations que l’on qualifie à tort, et selon des critères purement sociaux qui ne sont pas les miens, de « mineures ».

J’ai rencontré Jean Genet sur un de ces chemins de traverse, au cours de mes lectures vagabondes et frondeuses, qui me firent aussi croiser Cendrars, Léautaud, ou des « auteurs anonymes » dont la plume est injustement restée inconnue – comme les « lettres de poilus », éditées il y a déjà plusieurs années… et tant de beaux textes impubliés, que nous ne connaitrons jamais.

L’écriture de Genet est belle à couper le souffle. Au cours de ma lecture éblouie du « Journal du Voleur », j’avais noté ceci : « Genet défie la langue et la police avec un tube de vaseline, ustensile de sa pédérastie haineusement brandi par ses geôliers qu’il parvient à transfigurer, avec ses mots flamboyants, en symbole de grâce et de fierté ». Mon admiration et ma tendresse vont aux écrivains comme Genet, parce qu’il se passera longtemps avant qu’un écrivain qui trône sous les lambris de l’Académie réussisse à nous émouvoir avec un tube de vaseline !

Quand on s’est rencontrés à Marseille, nous avons parlé de Genet, je me souviens, parce que je jouais alors « 26 sur 9 » (26 ans dans 9 m2), notre adaptation avec David Zaw, mon compagnon, des « Lettres de Prison » de Roger Knobelspiess. Là encore, une écriture née loin de l’Université et des Salons, à la force et à la beauté unique, parce qu’il faut inventer une autre beauté, insoutenable, pour dire l’horreur carcérale.

Pour en revenir au spectacle, rire pour toi est essentiel, je sais. Nous nous sommes rencontrées par internet, à partir de Facebook, cela doit faire à présent au moins 7 ou 8 ans, est-ce que tu penses que internet peut impulser un nouveau printemps, une nouvelle révolution en matière d’arts, est-ce que cette subversion peut donc passer …., par le rire ?

Internet est, comme tous les outils à notre disposition, ce que nous en faisons. Internet offre, comme tous les nouveaux outils soudainement à notre disposition, un champ neuf à explorer. Librement d’abord, mais il faut se dépêcher de profiter de cette liberté car, au fur et à mesure, elle se restreint sous le coup des récupérations de tous ordres : fric, monopole des grands groupes, surveillance des états, censure… et la bêtise, qu’il faudra toujours se coltiner dès lors que toutes les opinions s’expriment librement. Quand ce champ de nouveauté sera clôturé, un autre se recréera, et puis encore un autre, etc etc… c’est un éternel recommencement : la liberté se réinvente et se reprend chaque jour.

Au stade où nous en sommes, l’utopie de libre partage dont rêvaient les pionniers d’Internet : le « peer to peer » (modèle d’échange où chaque membre du réseau est à la fois client et serveur, contrairement au modèle client-serveur), a déjà été bien entamée. Mais il reste encore heureusement, à qui sait se les créer, des espaces de respiration, d’échange et de diffusion libres.

Je les utilise autant que je peux ! Par nécessité, et aussi parce que c’est comme un jeu, pour moi, ces nouvelles technologies, un « joujou extra » qui te permet d’interagir, poster des textes, photos et vidéos quand ça te chante… il faut me voir avec mon nouvel I Phone, une gamine à qui on a mis un nouveau jeu entre les mains !

Mais, disais-je, c’est d’abord par nécessité que je suis une grande utilisatrice d’Internet et des réseaux sociaux. Tant mieux pour ceux qui peuvent se permettre de les dédaigner (ou tant pis, pour les découvertes qu’ils y ratent) moi, je ne peux pas m’offrir ce luxe : en tant qu’artiste indépendante, hors des « circuits de diffusion » officiels, de plus en plus fermés et « excluants », Internet est la seule plateforme où je peux diffuser mes œuvres, telles que je les imagine et les conçois, et faire ma com, gratuitement et « à ma manière ».

Je connais et je regrette, comme nous tous, les mauvais côtés du Net – on a même été obligés de leur trouver une appellation spécifique, tant ils sont nombreux : le « dark net ». Mais ses « bons côtés » m’ont réellement aidée : depuis mon 1er blog (« le blog de Plauch », dans les années 2000, qui m’a apporté mon premier lectorat), jusqu’à mon compte Facebook aujourd’hui, j’ai pu me constituer un réseau de lecteurs et de spectateurs, un noyau fidèle, sans lequel mes textes, mes pièces, mes vidéos, n’auraient jamais rencontré un public, et donc, n’auraient jamais existé.

Avec Zéro Patron, le label de production indépendant et troupe de théâtre qu’on a créé avec David Zaw, nous avons rempli des salles rien qu’avec la communication sur Facebook.

Et puisqu’on parle de Zéro Patron, dont la devise parfaitement assumée est : « Les productions qui n’ont pas peur d’être cons », revenons-en à ta question de la subversion par le rire. J’en ai d’abord été convaincue théoriquement, lorsque j’ai lu « Le gai savoir de l’acteur », de Dario Fo, belle démonstration de la force redoutable et salutaire du rire « L’éclat de rire révèle le sens critique, la fantaisie, l’intelligence, le refus de tout fanatisme (…) C’est notre devoir, ou si vous préférez notre tâche professionnelle d’auteurs, metteurs en scène, gens de théâtre, de parler de la réalité en brisant les schémas attendus, par l’imagination, l’ironie, le cynisme de la raison ». J’en suis aujourd’hui convaincue intimement, concrètement. Et c’est là, attention ! que j’attaque mon plaidoyer pour le rire  : La subversion par le rire est nécessaire, parce que là où la lutte obstinée s’épuise et n’obtient rien, le rire réussit à dissoudre les pires résistances, à amollir les pires dictatures (sur ce sujet, je recommande vivement le formidable documentaire « la comédie aux 4 coins du monde », de Larry Charles). La subversion par le rire est la seule qui vaille, parce que, aux critiques virulentes et revanchardes, aux leçons de morale assénées d’un ton supérieur, je préfère la mise en lumière par la finesse, la fantaisie, et la noblesse d’un éclat de rire : il y a de la noblesse chez celui qui oublie ses propres soucis et souffrances, pour te faire oublier les tiens dans le rire, l’espace d’un moment salvateur et précieux. Enfin, la subversion par le rire est la plus « adéquate » avec notre condition humaine, parce que, quand on voit mourir un être cher, on éprouve dans sa chair la fragilité précieuse et fugace de la vie, et on voit bien qu’au fond, rien de tout cela n’est sérieux, n’est-ce-pas ? Alors, je choisis la légèreté. L’élégance, la grâce et la force de la légèreté. Alors, je prends le parti d’en rire. Le parti joyeux, bienfaisant, rassembleur et lumineux d’en rire.

Un dernier mot, pour définir l’esprit Zéro Patron, et réhabiliter un genre cher à nos yeux, plein de poésie et de fraîcheur subversives, le Burlesque :

« S’il faut absolument appartenir à une famille artistique, les Zéro Patron se réclament du burlesque, ce ton comique et léger pour traiter de sujets « graves » et sérieux, ce style d’humour extraverti, frais, à la fois féroce et bon enfant, cette manière de faire « comme les sales gosses », pour faire éclater le ridicule des comportements humains ».

Comment penses-tu qu’il serait possible de rendre pédagogique, didactique l’idée suivante: nous ne choisissons pas de faire de l’art, c’est l’art qui nous choisit et nous savons que nous ne sommes pas libres, donc nous jouons du petit degré de liberté qui nous est accordé : en remontrant d’une manière esthétique cette absence de liberté, est-t-il possible selon-toi de communiquer simplement sur cette idée ?

Il me semble que l’authenticité, la sincérité, le cœur que nous mettons à faire ce que nous faisons, quelle que soit l’activité que l’on choisit, ou comme tu le dis justement, qui « nous choisit », sont la clé, à la fois de notre pratique et de la façon dont nous la transmettons.

Dans ce « qui nous choisit », je ne vois pas une absence de liberté, mais une cohérence, une correspondance évidente et harmonieuse entre nos aspirations véritables, notre vraie nature, et leur prolongement dans nos activités, notre métier, la vie que nous menons.

Pour ramener cette idée à une « pédagogie » on ne peut plus simple, je dirais : qu’est-ce-qui te rend heureux lorsque tu le fais ? Qu’est-ce-qui, indépendamment des difficultés matérielles qui pourraient y faire obstacle, te donne envie de te lever et de te jeter dans la vie chaque matin ? Va vers cela. Quoiqu’il arrive et qu’on te dise, va vers cela. Ca rejoint la phrase de Bukowski : « Find what you love and let it kill you », mais sans son côté mortifère, ce qui donne, version Martine Plaucheur  « Find what you love and let it birth you, and let it make you live ! » (Trouve ce que tu aimes et laisse-le t’enfanter, te faire vivre !)

– Que penses-tu du statut, de la confédération accordée, de l’argent non donné aux artistes à présent en France ? Finalement, est- ce que les activités artistiques ne sont pas là pour donner « bonne-conscience » à l’Etat ?

Il faut d’abord s’entendre sur le mot « artiste », qui recoupe plusieurs catégories, au statut et aux pratiques très différents. Mais en gros, pour le dire vite, il y a deux grandes catégories d’artistes :

– La 1ère : les artistes « reconnus » par le système

Dans cette catégorie, on trouve :

Les artistes subventionnés (plus ou moins grassement selon leur degré d’affinités et de « docilité » avec le système et ses Institutions), les artistes « officiels » (auxquels l’état passe commande d’œuvres répondant à un cahier des charges précis, ou qu’il achète après-coup, au prix fort si l’artiste s’est fait un nom : Jeff Koons, par exemple), et les artistes « célèbres », stars de l’édition, du cinéma, du théâtre, de la musique… connus du grand public, et bénéficiant d’une « frappe » marketing extrêmement puissante : qu’on s’intéresse à eux ou non, leur promo est placardée dans tous les métros, magazines, sur le Net…. Impossible d’y échapper, nous sommes cernés.

Le mot « artiste » est, la plupart du temps, associé à cette figure de l’artiste officiel. Elle est tellement socialement connotée, « mythifiée », et ne me correspond tellement pas, que j’ai longtemps préféré et revendiqué le mot « artisane ». Il me satisfait encore, mais aujourd’hui, les définitions, les fonctions, les étiquettes, ne m’importent plus.

– La 2ème : les artistes « non reconnus » par le système

Dans cette catégorie, on trouve essentiellement les artistes « indépendants ». Une indépendance qu’ils payent cher : ils ne sont relayés par aucun « grand média » ; leur com – malgré les trésors d’inventivité qu’ils peuvent déployer pour promotionner leur travail – a un impact extrêmement restreint, à côté des moyens énormes dont disposent les « grands trusts » culturels ; aucun budget, aucune aide, ni en terme d’argent, ni en terme de lieux d’accueil, ne leur est accordée.

Si tu savais les obstacles et refus auxquels nous nous heurtons, du côté des programmateurs, parce que nous ne sommes pas « dans le circuit des artistes reconnus », alors même que notre pièce « plait » au public que nous avons, malgré tout, réussi à toucher !

Déjà difficile avant, la condition des artistes indés est aujourd’hui écrasée, impossible à tenir. Il faut un amour immodéré pour ce que l’on fait et, comme on le disait plus haut, la conscience que « c’est l’art qui nous choisit », et qu’il ne nous est donc pas possible de faire autre chose, pour pouvoir continuer à le faire. Il faut aussi un art de la débrouille et du système D bien aguerri. Et une sensation de joie et de liberté qui surpasse toutes les difficultés… J’ai écrit un texte là-dessus, qui commence ainsi : « C’est pas la vie d’artiste. C’est une drôle et dure et chouette vie, bien réelle, quotidienne, c’est ta vie ». En dépit de ma lucidité sur la condition de l’artiste indé, je suis une saltimbanque heureuse.

Mais, oui, je le pense comme toi : la 1ère catégorie d’artistes que j’ai cités donne bonne conscience à l’Etat. Les autres, au mieux le perturbent, au pire, l’indiffèrent.

-Je ne sais, nous n’avons jamais parlé de cela : quel rapport entretiens-tu à la psychanalyse ?

Elle m’a sauvée à 20 ans. Effondrement après une rupture. Mais bien sûr la cause de la douleur était plus profonde. Je suis allée chez une psy, suite à un rendez-vous décommandé par ma sœur, en pleine souffrance morale, comme on va chez le dentiste en pleine rage de dent. Coup de bol, j’ai trouvé une voix et une écoute justes, sans jugement moral ni injonction. Ferme quand il le fallait, me repêchant quand je glissais… L’absence de regard moral a débloqué des nœuds importants, des fausses croyances, et un jour la psy m’a dit : « vous avez choisi la vie ».

J’ai repris une thérapie un peu plus de 20 ans plus tard, avec un objectif précis : être accompagnée dans la fin de vie de mon père. Elle a duré quelques mois, et j’ai identifié très clairement le moment où je devais/voulais l’arrêter. Pour « marquer » cet au revoir à l’analyse, j’ai écrit un texte : « Dernière séance chez la psy » :

« J’ai décidé d’arrêter. Pas parce que tout va bien dans ma vie, c’est pas le cas, et de toute façon, une thérapie, c’est pas un passeport pour Disneyland, plutôt un chemin rude vers sa propre vérité. Non j’arrête parce que j’ai maintenant suffisamment d’outils de compréhension et de connaissance de moi, et parce que je me fais confiance. Non que je me croie bêtement super forte, mais je sais que quand je me trompe, je suis maintenant capable de le voir et rectifier le tir. J’arrête parce que je peux marcher seule, comme une grande fille, mais aussi parce que j’aurai pas peur ni honte de demander de l’aide, de revenir sur ce divan si j’en ai besoin. J’arrête parce que je suis un être autonome – la preuve, je n’attends pas votre caution pour prendre ma décision – mon propre parent, lucide et protectrice envers moi-même ».

– Si tu n’avais plus que quelques heures à vivre (ce que je ne souhaite pas, bien entendu …!), que ferais-tu ? 

(Un massage de l’âme, en tête ?)

Ces dernières heures arriveront, tôt ou, je l’espère, tard, mais elles arriveront. Voyons, si j’essaie de me projeter et d’imaginer la scène de fin… il vient à mon esprit des choses ni spectaculaires ni originales, au contraire simples et remplies d’amour. Un cercle protecteur et bienveillant formé par des mains chaudes qui soutiennent la mienne, par les plus beaux souvenirs de ma vie, par mes fous rire et mes orgasmes, il y a aussi le miel, le chocolat, les framboises, et les sourires des êtres venus me dire au revoir, ou de ceux qui, déjà partis, attendent que je les rejoigne. Très peu de mots, moi qui aurais pourtant passé ma vie avec eux : au moment ultime, une autre forme de communication les rendra beaucoup moins importants et nécessaires.

Ma vision et mon approche de la mort ont été bouleversées, il y a quelques années, par mon expérience personnelle. Puis par l’écoute de ceux qui accompagne les mourants. M’a marquée aussi, le livre d’Elisabeth Kubler-Ross, la première à avoir mis l’accompagnement des mourants au centre la médecine : « Mémoires de vie mémoire d’éternité ».

Aujourd’hui, je vois la mort comme le passage de notre vie le plus important, avec la naissance, et comme une naissance à l’envers. Je crois que le dernier soupir peut se faire dans un lâcher-prise d’une délivrance et d’une douceur infinies. Et j’espère que c’est ainsi que se fera le mien.

Propos recueils par Sara-Aviva Gerbaud

Ficher son Evelyne – Raccourci

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Auteur : Sara-Aviva Gerbaud

Né.e (Christophe, Jean, Patrick) le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné.e Adopté.e à six mois. Handicapé.E visuel.le. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il /elle a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien.e stagiaire pendant un an (2014/2015). A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans Paris, en musées ou par skype dans le cadre de séances de psychothérapie. Transition via hormonothérapie débutée en septembre 2018, à ce jour le changement d'identité juridique et de genre est en cours. Prénom féminin officialisé en mai 2019 : Sara-Aviva.   A présent 2019 : auteur.e de trois ouvrages publiés chez de petits éditeurs depuis 2017 et d'une vingtaine d'articles depuis 2003. Contact : 06 48 24 88 44 sara.aviva79@gmail.com

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