« Agir, désobéir, faire vivre la solidarité ». Entretien avec la militante anarchiste Évelyne Pérrin : désobéir pour rester solidaires !

 

Evelyne.

Évelyne Perrin a une formation en sciences politiques, elle est titulaire d’un DESS d’économie, également membre des collectifs désobéissants « Agir ensemble contre le chômage et Stop précarité ». Elle a notamment publié « Identité nationale. Amer ministère ». Ce qu’en disent les jeunes Franciliens (L’Harmattan, 2010). Elle a co-écrit aux éditions le passager clandestin l’ouvrage « Désobéir à la précarité « (collection Désobéir, 2011), ouvrage qui bénéficie aussi de la collaboration des membres du réseau l’Appel et la Pioche. Évelyne, femme militante née en 1940 d’une rare élégance impliquée dans la Cité…, je l’aie connue par l’entremise de mon ami proche Claude Derhan qui est notre ami commun. Depuis fort longtemps il me parle de tes tribulations militantes libertaires. Pour ma part, je faisais partie du Cercle D’étude Willem Reich avec pour formateur Jaques Lesage de la Haye qui est très connu dans le milieu anarchiste pour ses engagements en matière de prisons. J’allais à ce moment là de formation à la libraire « Publico » de Montreuil et suite à du temps passé en squats entre 2000 et 2007 etc. en milieu libertaire est pour moi fondateur d’une manière d’envisager la vie que nous partageons en tant que femmes diversifiées. Il est clair qu’en matière d’écriture et de militance Évelyne su montrer pendant des années de trajet de vie ton goût pour la liberté, l’émancipation et l’autonomisation du sujet.

Fichier audio de l’entretien (35 minutes) : https://www.dropbox.com/s/ftld9vz0vs34yqh/AUDIO%20SARA.mp3?dl=0&fbclid=IwAR1WZjliM_697j_8m0ln7k7TB9ievH_tYLaN-qWR0PVmqEMCs2A2pxAYfrw 

L’image contient peut-être : 2 personnes, dont Sara-Aviva Gerbaud, personnes souriantes, lunettes, gros plan et intérieur
Evelyne et Sara-Aviva
Photo Désert du Maroc, par Delphine Burguet
Photographie du désert Marocain, par Delphine Burguet.

Pour nous être opposés à la loi travail et à son monde, en 2017

il est temps de renouveler notre logiciel de lutte contre ce système

par Evelyne Perrin (evelyne.perrin6@orange.fr)

Au sortir d’une mobilisation sociale et populaire aussi exceptionnelle dans sa durée, sa créativité si impossible à cerner, et sa détermination que celle qu’a connu la France de février à septembre 2016 contre la Loi Travail et son monde, il faut analyser à la fois les forces et les faiblesses de ce mouvement ; peut-on dire qu’il a « échoué » sous prétexte qu’il n’a pu empêcher – par une « loi » sans vote – une régression sans précédent de nos droits de salariés, avec ou sans emploi… ? Qu’a-t-il découvert, expérimenté, créé , exprimé…? Qu’en reste-t-il, sur quoi il nous faut rebondir … ?

J’avancerai plusieurs raisons  de l’imposition sans vote parlementaire de la fameuse « loi » travail, et donc d’un passage en force du gouvernement de Manuel Valls et François Hollande:

1. L’introuvable prolétariat : Difficulté de la « grève générale »

Contrairement à Mai 68 ou à 36, il est devenu très difficile de lancer et tenir une grève générale, aussi beau que reste cet objectif : on l’a bien vu pendant le mouvement, on le voit chaque fois qu’une usine importante fait grè_ve contre sa liquidation, ou qu’un secteur professionnel en pleine « restrturation » capitaliste – Poste, Hôpital, Université… – tient une grève longue : qui peut faire grève illimitée aujourd’hui sauf dans les derniers bouts du monde du travail qui sont sûrs de conserver leur poste ? Ce n’est pas le cas des salariés précarisés – CDD ou intérim – ou oscillant entre chômage et contrats courts. Même des salariés en CDI peuvent ne pas pouvoir se permettre de faire une grève illimitée par manque de revenu ou endettement…1

Il reste donc une seule possibilité : démarrer des grèves dans des secteurs encore d’emploi stable et les soutenir par des caisses de grève, des blocages, des soutiens extérieurs (la grève par procuration), ou faire des grèves tournantes, perlées, du zèle..

  1. Crise et divisions du syndicalisme

La terrible division syndicale qui caractérise la France, conjuguée au passage du côté du capital et de ses recettes de grosses structures syndicales comme la CFDT, après la petite CFTC, ou parfois Force Ouvrière et l’UNSA, est l’un des principaux obstacles à l’élargissement des luttes. Les compromissions de certains syndicats entraînent chez les jeunes une désaffection vis-à-vis des syndicats en général et de l’action syndicale. A cela s’ajoute la sclérose de certaines structures syndicales, le décalage entre une base combative et une hiérarchie soucieuse de garder son rôle dans le fameux « dialogue social » qui fait le lit de tous les reculs.

Le second obstacle est la crise profonde et durable que traverse le syndicalisme, qui peine à se renouveler pour tenir compte de la montée de la précarité sous ses multiples formes ( des CDD qui représentent 80 % des embauches, de l’intérim, des emplois saisonniers au phénomène massif des sans papiers, et à celui nouveau des auto-entrepreneurs imposés et des « ubérisés ») et de la destruction progressive de la majeure partie des droits du travail. Les organisations syndicales peinent à aller soutenir les travailleurs là où ils sont, dans des chantiers de sans papiers, dans des PME et TPE, où la répression antisyndicale est féroce.

Un troisième obstacle a pesé sur la mobilisation contre la Loi Travail ET son monde :en raison de la spontanéité, de l’explosion créative et de la propagation fulgurantes du mouvement hors de tout cadre ou de tout schéma préétablis, il s’avéra très difficile d’organiser une réelle convergence et coagulation des luttes ; il y eut plus de 30 commissions de travail lancées dans le cadre de Nuit Debout ! à Paris et dans plusieurs villes, une coordination intersyndicale « On bloque tout ! », outre les rencontres régulières entre les sept organisations syndicales prétendant animer la lutte, des actions de blocage décidées à la base ou au niveau d’unions départementales ou de branches…

3. Un système représentatif élitiste et sans contrôle citoyen

Enfin, le pseudo système représentatif sur lequel se fonde encore, malgré son caractère profondément autoritaire, la Vème République imposée par de Gaulle suite à la réaction conservatrice qui le porta au pouvoir après Mai 68 souffre de carences graves et est également profondément sclérosé et dépassé, car hérité de la conception élitiste de la démocratie du XIXème siècle, et fondé sur la délégation de pouvoir sans mandat impératif ni contrôle, et sur le système des partis politiques, devenus de simples outils d’accession au pouvoir que plus rien ne différencie sur le fond. Les formes de résistance prévues par notre système politique basé sur une prétendue démocratie représentative sont périmées car elles ne fonctionnent plus :

  1. Les lois n’ont plus besoin d’être votées, un article 49.3 contraire au contenu tant de la Déclaration des Droits de l’Homme que de notre Constitution de la Vème République s’y substitue. La priorité devrait être premièrement de l’abolir et de réécrire éventuellement une autre Constitution fidèle à la Déclaration des Droits de l’Homme, mais plus encore d’imposer son respect par le recours à des modes de gestion de la société préservant le contrôle direct des citoyens par mandats impératifs sur des mandataires révocables à tout moment. Il en est de même avec le recours aux ordonnances en lieu et place de débat et de vote parlementaire que va imposer Emmanuel Macron imbu de sa victoire par défaut, qui l’a transformé en une sorte de Napoléon moderne érigé sur un champ de ruines du système représentatif …

  2. Le mode électoral ne laisse place qu’aux tenants – sous des formes très proches sur le fond – de l’ordre établi, qui est celui du capital mondialisé, financiarisé, et de l’austérité pour les couches populaires mais de l’illimité enrichissement pour les agents de ce capital. La succession d’un gouvernement de droite à un gouvernement se prétendant de gauche mais appliquant la même doctrine entraîne en France comme dans le reste des démocraties de même type un recul significatif du vote – abstention massive des jeunes – et un détournement de la colère du peuple vers les recettes de l’extrême droite : haine de l’ « autre », désignation de boucs émissaires et chasse à l’homme, passage à la violence.

Avec la prolongation sine die de l’état d’urgence, et son incorporation annoncée dans la Constitution, les libertés publiques, que ce soit celle de manifester ou d’exprimer une opinion, ou la liberté de la presse, n’existent plus. Quand police et justice deviennent de purs instruments de répression de toute contestation – ou tentative tout simplement de survie de la part des couches populaires les plus appauvries – , la question de réformer ou de supprimer ces deux institutions se pose en même temps que se pose bien évidemment la question de la légitimité de l’Etat et du besoin de le conserver. Pourquoi et au nom de quel bien collectif continuer à être ainsi « gouvernés » ? Avons-nous besoin d’un Etat devenu le bras armé du capital mondialisé et destructeur de tous nos droits et de notre probabilité même de survie en tant qu’espèce ? ( Lire à cet égard « La société contre l’Etat » de Pierre Clastres, ethnologue, décrivant nombre de sociétés ou de communautés ayant vécu sans Etat dans l’histoire – ou vivant encore ainsi, comme le Chiapas, ou d’autres enclaves )

4. Obsolescence de notre registre d’expression et action

Pour avoir participé à toutes les formes qu’a pu prendre la mobilisation contre la Loi Travail ( manifestations, blocages, occupations, soutien aux grèves…), il me semble que le mouvement a perdu du temps mais aussi pris des coups inutiles en terme de répression durant les deux premiers mois où il s’est largement cantonné dans des formes d’action classiques et devenues relativement inefficaces, telles que les manifestations de rue à l’appel de l’intersyndicale regroupant sept organisations de salariés, étudiants et lycéens.

Il a fallu en effet attendre la fin du mois de mars 2016 pour que, sous la pression de la base, la principale organisation de l’intersyndicale, la CGT dirigée par Martinez, en vienne à des modes d’action plus offensifs et capables de porter atteinte aux lieux et modes de production et de circulation des flux du capital par des blocages, des occupations comme celles des raffineries ou de centres de traitement des déchets… A cet égard le regroupement sous l’égide de « On bloque tout ! » de nombreux syndicalistes de la base militante la plus enragée et lucide joua certainement un rôle important, en esquissant cette si difficile « convergence des luttes » déjà tentée par le passé et non aboutie durablement… Si, parallèlement à ce passage à l’acte des syndicalistes et salariés les plus engagés sur le terrain, fut lancé le 31 mars le mouvement citoyen Nuit Debout !– caractérisé par une grande diversité de composantes et une distance vis-à-vis des organisations syndicales et politiciennes – , la liaison entre les deux ne se fit pas aisément et ce fut là sans doute l’une des faiblesses du mouvement contre la Loi Travail.

Obsolescence et effet boomerang de la manifestation traditionnelle de rue

Il nous faut aussi tirer les leçons du changement radical de stratégie en matière de répression et de libertés d’expression de la part de l’Etat en régime capitaliste débridé, où il est clair qu’il n’assume plus la fiction d’un Etat-Providence, mais devient le simple bras armé du capital, en France comme à l’étranger.

Ce changement de régime de répression, avec le passage à des modes d’intervention policière et armée à la fois brutaux, violents, et producteurs de blessures et mutilations et de mort (Rémi Fraisse à Sivens) a été largement documenté et analysé par des chercheurs comme par des journalistes indépendants. Cf. l’enquête de Reporterre, ou le livre de Pierre Douillard-Lefevre, énucléé, « L’arme à l’oeil. Violences d’Etat et militarisation de la police », Le Bord de l’Eau 2016), est nouveau en soit-disante démocratie. Parmi ces techniques, on a vu apparaître la technique de la nasse, consistant à enfermer une portion de cortège syndical entre des policiers en interdisant toute entrée ou sortie, à la laisser piétiner, puis à charger. Une autre consiste à viser systématiquement par tir de flashball ou grenade dite de « désencerclement » le visage ou la poitrine du manifestant. Tout est fait également poiur empêcher les journalistes ou les manifestants de photographier ou filmer les exactions policières.

Le nombre de blessés du côté des simples manifestants a été considérable, un mort ayant été évité de peu, et de simples lycéens ont pu se faire fracturer la mâchoire devant leur lycée occupé à Paris 20è dès le mois de février 2016. Des policiers, ou le secrétaire de la CGT-Police, ont fait état des ordres très confus et contestables pour les libertés publiques et pour la sécurité des manifestants qui leur étaient donnés.

Or l’organisation intersyndicale traditionnelle des manifestations n’a pas été en mesure d’assurer la protection des manifestants car elle a tardé à prendre la mesure du danger (45 personnes ont été énuclées par des tirs de flashball de la police lors des affrontements de ces derniers mois). Le but recherché par le pouvoir fut clairement de semer la terreur, notamment à l’intention des familles ou des citoyens peu organisés désirant participer aux manifestations pourtant usuelles du 1er mai par exemple.

La négation la plus poussée du droit d’expression reconnu en République, et la dénaturation la plus manifeste de la forme traditionnelle de cette expression qu’est la manifestation publique autorisée ont été expérimentées par ce pouvoir soit-disant «  socialiste », mais en réalité profondément autoritaire et anti-démocratique, le 23 juin 2016, lorsqu’à la demande de l’intersyndicale d’organiser une énième manifestation de la Place de République à Nation, il opposa et imposa cette fameuse « manifestation / tour de manèges » autour du bassin de la Bastille, avec des milliers de policiers filtrant et fouillant au corps les personnes désirant s’y rendre, humiliation et dérision que n’auraient jamais du accepter les organisateurs syndicaux… En effet, elle fut l’aboutissement d’une dérive déjà très mal appréciée de la part des services d’ordre syndicaux lorsque ceux-ci livrèrent à la police des membres des cortèges de tête qu’ils ne maîtrisaient pas, se faisant ainsi explicitement des collaborateurs de la police lors de précedentes manifestations.

Ainsi la manifestation – qui déjà selon les dires de Nicolas sarkozy lui-même pendant le mouvement des retraites, ne servait plus à rien – est-elle devenue un outil aux mains du pouvoir, et se retourne contre nous : elle entraîne quelles que soient ses formes, des plus pacifiques aux plus autonomes et exacerbées – cortège de tête – , des blessures et mutilations graves, mais aussi, outre un fichage généralisé ( par drônes, photos..), une judiciarisation avec des procès, des amendes colossales et des peines de prison y compris ferme pour simple expression publique de désaccord.

6. Criminalisation de toute résistance y compris syndicale

A cette répression policière presque sans précédent, s’est ajoutée la criminalisation des manifestants, des syndicalistes, de tout contestataire et opposant quel qu’il soit.

Le nombre de procédures judiciaires a atteint des sommets : plus de 800 procès intentés2 contre tous et n’importe qui, aux prétextes les plus divers, du simple collage sur un siège de parti ou de centrale syndicale au blocage quelques heures d’une rue, en passant par l’attribution aux manifestants d’exactions commises par des casseurs souvent instrumentalisés par la police ou issus de ses rangs. Encore aujourd’hui se déroulent un ou deux procès par jour en TGI de syndicalistes , manifestants, simples passants, avec un durcissement là aussi sans précédent des peines pronocées : peines de prison y compris ferme, pour les syndicalistes de Goodyear ayant voulu garder et défendre leur usine de pneus par exemple, mais pour bien d’autres manifestants, sous des prétextes absolument insignifiants, ou sans preuve formelle autre que les fameuses et systématiques accusations de policiers d’ «outrage et rébellion » à leur encontre dès l’instant où ils outrepassent leurs droits.

Cela constitue une violation manifeste et répétée de nos droits fondamentaux. Elle s’accompagne d’une dérive de la justice, qui perd son indépendance vis-à-vis de l’éxécutif et est plus en plus aux ordres du pouvoir, tandis que les nouvelles lois votées organisent un déssaisissement de la justice civile et pénale vers la justice administrative, composée de fonctionnaires totalement dépendants de l’exécutif. La disproportion manifeste des peines de prison ferme prononcées à l’encontre de syndicalistes et salariés ayant voulu défendre leur usine de manière assez classique dans l’histoire ouvrière récente est une première. Les syndicalistes voulant sauver leur emploi se voient publiquement traiter de « voyous » par ceux-là même qu’ils ont portés au pouvoir pour sauver ce qui reste de notre industrie…

Il en est résulté un premier effet de « sidération » et de repli sur la défense lutte par lutte, ou accusé par accusé. Nous avons passé la moitié de l’année 2016 à courir dans les tribunaux soutenir les copains mis en examen et condamnés, à les accompagner dans leur défense en justice puis en appel, à collecter des fonds de soutien à signer des pétitions et appels pour leur remlaxe, tout cela en vain. Seule Christine Lagarde, pourtant condamnée, est sortie la tête haute de la Cour de justice de la République dont elle ne craignait apparrement aucune sanction de fait…. On ne garde pas la finance internationale pour risque quoi que ce soit de la part d’une vulgaire cour nationale, d’ailleurs jusque là peu sollicitée te connue pour sa mansuétude.

En ce début d’année 2017, des voix s’élèvent, appelant à faire de l’année 2017 l’année de la contre-attaque… il serait temps !

Mais pour cela, il nous faut impérativement prendre en compte les obstacles majeurs qui se sont dressés en 2016 plus encore que lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2010 sur la voie de la convergence des luttes et d’un réel affrontement au capital, d’une part ; et renouveler en profondeur notre logiciel de pensée et d’agir pour l’adapter au changement de la donne capitaliste.

Nous nous devons d’être aussi inventifs que l’est le pouvoir que nous affrontons.

II – Changer notre logiciel de pensée et d’agir

Face à une telle dérive, il nous faut donc réagir par deux voies :

  • 1. Imaginer d’autres modes d’action.

  • où nous devenions non prévisibles, non repérables, invisibles.. Vu l’ampleur croissante des modes et outils de notre surveillance, la question commence à se poser : comment recourir à des modes d’organisation protégés ? Ne faut-il pas envisager, comme dans toute expérience de résistance à des systèmes et régimes de domination totale, le recours à des liens ou à des actions tenus secrets ? .Le secret de l’action et la clandestinité à l’ordre du jour ?

nouvelles formes de contrôle biopolitique et sécurisation de nos échangesvoir l’en-tête complet Une question cruciale va concerner la sécurisation de nos échanges et prévisions d’action, car nous entrons dans l’ère du capitalisme geek moderne et souriant, qui veut exercer jusqu’au bout le contrôle bio-politique ( dénoncé il y a des lustres par Foucauld, Pasolini, Lazzarrato…) et nous pucera, nous bracettera électroniquement…

J’appelle aussi cela une OCCUPATION, certes pas comme celle des Allemands en 40-45, c. à d. militaire – sauf par meurtres policiers – encore du moins dans les dites « démocraties occidentales », mais sur tous les aspects de notre survie et par usage et invention de tous les moyens technologiques. Face à cette Occupation par un capital s’appuyant sur des nouvelles élites dirigeantes rajeunies et intelligentes

directement aux manettes, n’ayant plus besoin de passer par des politic(h)iens pourris , ringards et cumulards,et haïs par de plus en plus de citoyens , les seules issues sont sans doute :

la fuite, l’exil, le marronnage, les occupations temporaires de lieux de notre mode de vie (ZADs), ou la lutte…  mais à réinventer car elle ne peut plus  frontale – ils sont trop forts, + permis de tuer -, elle doit à mon avis devenir de + en + clandestine ou rusée. La Résistance peut nous inspirer..

La surveillance généralisée s’accompagne maintenant d’immobilisation par assignation ou emprisonnement. Cf. l’article du Canard Enchaîné de ce 14 juin: « La DGSE fait la sortie des écoles »

« La DGSE et sa direction technique, sorte de petite NSA à la française, fait le tour des facs et écoles d’ingénieurs et leur propose des stages de fin d’études, notamment aux étudiants bac +5 en électronique, cryptologie et informatique; le but est de former des futurs hackers pour pirater et mener des « luttes informatiques offensives », c. à d. texto  » mettre au point de nouvelles méthodes d’attaque, calculer les mots de passe les + probables, rechercher des vulnérabilités permettant de contourner les protections, ou enfin, corrompre le fonctionnement des composants électroniques sécurisés »… les stagiaires doivent apprendre par ex à « injecter les logiciels malveillants » et se camoufler pour agir le + longtemps possible sur l’ordi de sa victime…

Et nous…. Qu’est-ce qu’on attend…???? et où sont nos hackers…???

  • Quand police et justice deviennent de purs instruments de répression de toute contestation – ou tentative tout simplement de survie de la part des couches populaires les plus appauvries – , la question de réformer ou de supprimer ces deux institutions se pose en même temps que se pose bien évidemment la question de la légitimité de l’Etat et du besoin de le conserver. Pourquoi et au nom de quel bien collectif continuer à être ainsi « gouvernés » ? Avons-nous besoin d’un Etat devenu le bras armé du capital mondialisé et destructeur de tous nos droits et de notre probabilité même de survie en tant qu’espèce ? ( Lire à cet égard « La société contre l’Etat » de Pierre Clastres, ethnologue, décrivant nombre de sociétés ou de communautés ayant vécu sans Etat dans l’histoire – ou vivant encore ainsi, comme le Chiapas, ou d’autres enclaves )

  • 2. Attaquer systématiquement les auteurs et commanditaires de ces dérives

  • comme certaines organisations et comme de simples citoyens peuvent le faire : exemple : les plaintes contre Manuel Valls et Bernard Cazeneuve déposées devant la Cour de Justice de la République par des policiers et des citoyens, pour mise en danger de leur vie, sur la base de l’article 223-1 du Code Pénal (certes classées sans suite entre-temps…);ou les plaintes collectives contre préfets et présidents de départements et de régions lancées par les défenseurs des migrants poursuivis et condamnés pour « délit de solidarité » (sic) dans la Vallé de la Roya au-dessus de Nice… OU encore, les « class actions » hélas limitées dans la loi Hamon au domaine d ela consommation, mais qui se développent dans des luttes et mouvements sociaux ailleurs ( Occupy aux Etats-Unis, mouvements de consommateurs ou consom-acteurs, etc…)

Tout ceci plutôt que l’attaque directe contre un ennemi super puissant et surarmé, sauf bien sûr en cas d’insurrection générale ! Car rien ne vaut la révolution …à condition cette fois d’être mondialisée ou de démarrer dans un pays et de s’étendre à d’autres comme une traînée de poudre, ce que fut toutes proportions gardées le Printemps arabe… jusqu’au triomphe des régimes autoritaires et de leurs armées aidées des grandes puissances…

Aujourd’hui le peuple se retrouve affamé et humilié, le pouvoir qui l’écrase est mondial !

Il nous reste à rechercher les voies d’échapper au système ou de le pervertir, de l’affaiblir, de le submerger… qui sont certainement multiples et incertaines… Mais avons-nous le choix ?

Listons-en quelques unes, en nous appuyant sur les exemples même bâtis sous nos yeux :

1. Exit , la fuite ou l’échappée et la création de nos propres espaces et territoires provisoirement « libérés » du capital et autogérés, « zones à défendre », centres sociaux autogérés, ici et maintenant (Cf Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, « De l’engagement dans un époque obscure », 2011, « Contrées » sur la ZAD de Notre Dame des Landes et le Val Souza, et « Constellations » du Collectif Mauvaise Troupe. Cf. aussi les films de Yannis YOULOUNTAS « Ne vivons plus comme des esclaves » et « Je lutte donc je suis »)

2. Reprise ou réappropriation aux mains des salariés de notre appareil productif ( des Thés de l’Eléphant UNILEVER à FRALIB et SCOP-TI, et d’autres exemples, très nombreux, en Argentine après la crise financière, en Espagne et en Grèce actuellement, etc..), de nos champs aux mains des agriculteurs, des services publics dans celles des salariés, des consommateurs et usagers, de la monnaie dans nos mains, etc..

3. Boycott et retrait : grève de la consommation et recours à l’autoproduction, aux circuits courts, aux monnaies locales, aux coopératives de production d’énergies renouvelables, de consommation, etc…C’est-à-dire s’inspirer d’une campagne qui porte ses fruits en soutien à la Palestine, BDS, et la transposer : = boycott des firmes capitalistes, de leurs banques, désinvestissement des mutuelles et autres outils initialement socialisés et devenus des firmes capitalistes comme les autres,

4. Sanctions juridiques contre des entreprises qui violent nos droits fondamentaux, notre santé et l’avenir de nos enfants…

  • 5. D’où la nécessité de créer et renforcer nos liens et nos capacités de coordination transnationale et internationale. C’est possible. Et si la CES semble bien loin de pouvoir le faire, des exemples comme les rencontres de collectifs et organisations syndicales de précaires européens, notamment les 21-23 octobre 2016 à Paris « From France to Europe. Towards Transnational Strike »(Cf. http://www.transnational-strike.info) : conjuguer le local et le global, devise déjà des Forums Sociaux Mondiaux.

Conclusion

On ne saurait dire que la mobilisation contre la Loi Travail ET son monde a « échoué », car ce serait réducteur. Certes les moyens hors norme procurés par la prolongation à durée indéterminée de l’état d’urgence ( urgence sécuritaire et non plus sociale ou humaine) et par le recours à l’article 49.3 afin de contourner un vote négatif du parlement auront permis à un pouvoir discrédité et aux abois de l’emporter, au moins provisoirement.

Certes après un dernier baroud d’honneur lors de l’ultime manifestation du 15 septembre, les organisations syndicales qui prétendaient porter le mouvement se sont rangées . Mais la rage est là, plus virulente que jamais, et elle a déjà obligé le président de la République à se retirer de la compétition pour l’élection présidentielle, ce qui est une première. Cette rage gronde encore et n’attend qu’un autre moment pour exploser. La question sera alors de savoir contre qui et quelles formes elle prendra.

D’ores et déjà, il restera de ce mouvement social riche, puissant et diversifié, qui a tenu presque un an, un ensemencement irréductible de l’imaginaire social, et le feu continuera à couver sous la cendre. Ses protagonistes passés ou à venir auront l’acquis d’un mouvement qui parti des lycéens et des étudiants, s’est propagé dans les autres couches sociales jusqu’aux franges les plus fragmentées et dépossédées, qui a secoué les couches les plus profondes du prolétariat, a failli faire la jonction fatale avec les révoltes de ce lumpen prolétariat des banlieues populaires, et avec la détresse des réfugiés de nos guerres.

Ces acteurs sauront en tirer les leçons, comme après chaque mouvement social, du CPE à la LRU, de la révolte des banlieues de 2005 à celle des intermittents et précaires, de la réforme de la sécurité sociale de Juppé en 1995 à celle des retraites en 2010, pour aller encore plus loin dans la mise en cause de ce système capitaliste néolibéral, aux mains de la finance internationale et des multinationales. En même temps, en effet, et sans plus attendre des « lendemains qui chantent », naissent, se développent et prospèrent de multiples expériences de résistances, notamment à de grands projets, d’où naît un autre monde, des modes inédits de gestion en commun de ressources, des « ailleurs » et des « non lieux » qui fédèrent des énergies et des savoirs innovants.

L’avenir est devant nous, hors de tout modèle préétabli et de toute organisation centralisée et hiérarchisée, dans l’invention du nouveau tant qu’il en est temps, dans sa diversité et sa multitude.

1Les transformations du salariat ont fait l’objet de nombreuses publications. L’une des plus instructives est l’ouvrage collectif de Sophie BEROUD, Paul BOUFFARTIGUE, Henri ECKERT et Denis MERKLEN, « En qu^te des classes populaires ; Un essai politique », paru en 2016 à La Dispute.

2Cf le bilan non exhaustif dressé de ces procès par les organes et réseaux sociaux de communication indépendants du pouvoir.

 

Bibliographie indicative (à partir de Wikipédia :https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89velyne_Perrin).

Ouvrages personnels

  • Chômeurs et précaires au cœur de la question sociale, Paris, La Dispute, 2004, 280 p. (ISBN 978-2-84303-999-7)
  • Jeunes Maghrébins de France. La place refusée, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2008, 205 p. (ISBN 978-2-296-05681-7LCCN 2008478869)
  • Identité nationale. Amer Ministère. Ce qu’en disent les jeunes Franciliens, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2010, 170 p. (ISBN 978-2-296-10839-4)(préface d’Emmanuel Terray)
En collaboration
  • Évelyne Perrin, Nicole Rousier (dir.), Ville et Emploi : le territoire au cœur des nouvelles formes du travail, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, coll. « Société et territoire », 2000, 426 p. (ISBN 978-2-87678-546-5) (préface de Jean Rémy ; postface de Saskia Sassen)
  • Claude Lacour, Évelyne Perrin, Nicole Rousier (dir.), Les nouvelles frontières de l’économie urbaine, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, coll. « Monde en cours. Bibliothèque des territoires », 2005, 265 p. (ISBN 978-2-7526-0191-9)
  • Michel Bourgain, Évelyne Perrin (préf. José Bové), Maire Vert en banlieue, Paris, Les Petits matins, 2010, 196 p. (ISBN 978-2-915879-70-4LCCN 2010421410)

Activités associatives et syndicales :

  • membre d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) de 1994 à 2012,
  • co-fondatrice du réseau d’information et de soutien aux luttes contre la précarité Stop Précarité (en 2001), organisatrice des cours gratuits de droit du travail donnés depuis 2004 à Paris par des syndicalistes bénévoles chaque premier lundi du mois, et rédactrice du bulletin mensuel « Actualités des luttes de précaires » depuis 2014
  • cofondatrice en 2011 du réseau d’information et souytien aux luttes contre la souffrance au travail Stop Stress Management , organisatrice de onze débats salariés-chercheurs sur les moyens de défense contre harcèlement et souffrance au travail,
  • fondatrice en 2012 de l’association d’aide aux « sans » , sans emploi, sans logement, sans papiers et sans droits, Sang pour Sans,
  • membre du Conseil Scientifique d’ATTAC-France, et de ses commissions Démocratie, Alternatives, Écologie et Société, Migrations
  • syndicaliste Union Syndicale Solidaires.

Ouvrages :

  1. Evelyne PERRIN, Michel PERALDI : « Réseaux productifs et territoires urbains », Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996
  2. Jean-Loup GOURDON, Evelyne PERRIN, Alain TARRIUS (dir.) : « Ville, espace et valeurs », Paris, L’Harmattan, 1995
  3. Evelyne PERRIN, Nicole ROUSIER (coord.) : « Ville et emploi, le territoire au cœur des nouvelles formes du travail », Ed. de l’Aube, 2000
  4. Evelyne PERRIN (coord .) : “Précarité, Points de vue du mouvement social”, AC !, APEIS, MNCP, Paris, Syllepse, décembre 2002
  5. Catherine LEVY, Willy PELLETIER, Evelyne PERRIN, David ZERBIB : « Europe. Une alternative”
  6. Evelyne PERRIN : « Chômeurs et précaires au cœur de la question sociale », Paris, La Dispute, juin 2004
  7. Evelyne PERRIN : « Jeunes Maghrébins de France, la place refusée », Paris, l’Harmattan, octobre 2008
  8. Evelyne PERRIN : « Identité nationale, amer ministère », Paris, L’Harmattan, 2010
  9. Evelyne PERRIN : « Haute tension. Les luttes des salariés contre les plans sociaux 2008-2010 » diffusé sur le web octobre 2011, en cours de réactualisation et à paraître chez Démopolis
  10. Evelyne PERRIN, avec la collaboration de Kamel TAFER : « Luttes étudiantes du CPE à la LRU et à la Loi Travail », à paraître
  11. Evelyne PERRIN : « Le nouvel agir politique », à paraître, Le Passager clandestin
  12. Evelyne PERRIN : « Jeunes d’ici et d’ailleurs, Parcours d’échappée», à paraître
  13. Evelyne PERRIN et Leïla Chaibi, « Désobéir à la précarité » Le Passager Clandestin, 2011
  14. Evelyne PERRIN, « Désobéir au néo-management », à paraître au Passager Clandestin, 2016
  15. Evelyne PERRIN, « Les énarques nous arnaquent », à paraître, 2016
  16. -Evelyne PERRIN, « Echapper à la médecine-labo et se réapproprier sa santé », à paraître 2017
Evelyne et Sara chez à Champigny Sur Marne.

Continuer à lire … « « Agir, désobéir, faire vivre la solidarité ». Entretien avec la militante anarchiste Évelyne Pérrin : désobéir pour rester solidaires ! »

¿FREUD HOMOSEXUAL?

Hoy el psicoanálisis, tan siquiera en un “tono menor”, parece encarar un giro histórico. Si durante largo tiempo su perspectiva estigmatizaba a las personas LGBTQI+, un soplo a la vez científico y militante parece en este momento producir una “revolución”, de una manera todavía modesta, en el seno de la clínica Freudo-Lacaniana. Tomando como punto de partida esta observación, invito a mi amigo Lionel Le Corre – autor del libro La Homosexualidad de Freud (PUF, 2017) – a evocar esas reformulaciones internas por las que pasa el psicoanálisis. Se trata para nosotros.as de ser considerados.as como seres humanos y, como todo el mundo, de poner en evidencia el hecho de amar y ser amados.a.s. Pero se trata asimismo de ver que es posible ser psicoanalista sin reserva alguna (como integrante de una así llamada “minoridad”, y al mismo tiempo – por fin – defender la clínica, la racionalidad y la apertura a la Alteridad humana. ¡Cuestión de ética!

– Poco tiempo atrás me hablabas de la repercusión de tu libro que hace algo más de un año fue editado por las PUF (Prensas Universitarias Francesas) : La Homosexualidad de Freud. ¿Qué podrías decir acerca de cuál fue tu registro de la recepción mitigada que tuvo en el seno de un medio clínico que podríamos aún calificar de normativo?

Globalmente, el libro mereció una buena recepción, sin duda algo mejor en los circuitos LGBT+ que en aquellos a los que designaste en términos de “medio clínico normativo”. El título mismo interrogó, incluso resultó chocante, y puedo permitirme entonces pensar que no era malo. Recuerdo algunas formulaciones poco elegantes en Facebook, bistrot universal por excelencia ; una de ellas, la más picante, fue la de una psicóloga clínica, ella misma heredera – en el sentido de Bourdieu – enloquecida por el hecho que por esa vía yo buscase hacer hablar de mí. Otro de esos mensajes, enviado por un psiquiatra-psicoanalista de cierta influencia, estimó necesario escribir que por su parte – lo cito – de La Homosexualidad de Freud, cuya aparición fue anunciada, “me importa un pepino”… Según lo formulaba otro, se trataba de una provocación hoy inútil…

Pero más allá del título, lo que pudo haber despertado agitación es el hecho de que, siguiendo la perspectiva de Lacan, pongo en evidencia la vertiente –por cierto aun no despejada – de los efectos del vínculo transferencial entre Freud y Fliess en lo que hace al desarrollo doctrinal del psicoanálisis.

Lacan señala en el Seminario II1 que toda la obra freudiana está dirigida a Fliess … Es una frase que merece ser tomada en serio, ya que rompe con uno de los mitos de la historiografía freudiana, según la cual el descubrimiento del inconsciente se desprende de la escucha de las primeras pacientes histéricas. Ahora bien, yo puse en evidencia que en los momentos cruciales de su conceptualización teórica, Freud se topaba con el obstáculo de su deseo por Fliess, cuyos efectos se manifiestan todavía mucho después del quiebre que operó en 1904 y aun con notable posterioridad al viaje que en 1910 hizo Freud en compañía de Ferenczi, ocasión presentada a menudo como el “verdadero” momento de ruptura entre los dos amigos.

Pero no es así. Hasta el fin de su vida, en lo más hondo de sí mismo, trabajan en Freud los efectos de su relación con su amigo berlinés, pero sobre todo, Freud mismo da cuenta del hecho en escritos dirigidos a en su abundante intercambio epistolar, como así también en sus notas, sus agendas, etc. ; basta leerlo con un poco de atención para verificarlo.

Dicho de otro modo, lo que intenté mostrar en La Homosexualidad de Freud es que el psicoanálisis – todo el psicoanálisis, según Lacan – es el producto de la transferencia operante entre un hombre y otro hombre. Mala noticia entonces para algunos.as : a diferencia de una comedia romántica que concluye cuando el orden del mundo queda restablecido – se trata, claro está, del mundo heterosexista – la historia del psicoanálisis no es (solamente) el encantador descubrimiento donde un hombre, Freud, a la escucha de las mujeres – las ya citadas pacientes histéricas – se encuentran para dar nacimiento a un saber que cambió nuestra relación con el saber.

En fin, como ves, las ingenuidades edípicas siguen operando y si La Homosexualidad de Freud pudo contribuir a revisar tan siquiera un poco ese punto, quedo muy contento de haberlo logrado.

– Estás integrado al equipo de trabajo de una institución que ayuda a las personas transgénero prostituidas a insertarse socio-profesionalmente o al menos, a vivir con la prostitución. Desde el punto de vista estadístico, ¿podés apreciar un número significativo de personas transgénero que haya encontrado un empleo fuera de la prostitución?

No te puedo aportar términos estadísticos al respecto. Hasta donde llegan mis conocimientos, no hay estudios destinados sobre la inserción socio-profesional de las personas transgénero y todas las dificultades que enfrentan, estén o no relacionadas con la prostitución. En función del objetivo mismo que se propone la institución donde trabajo, esto es, el de ofrecer un alojamiento articulado con un acompañamiento a cargo de un trabajador social y una psicóloga, mi función me lleva a mantener en todo caso un contacto con aquellas personas cuyo recorrido social está marcado por la exclusión, el rechazo y la precariedad. Constato, en efecto, las grandes dificultades que tienen para acceder a un empleo estable y remunerado de manera que alcance a cubrir [tan siquiera] sus necesidades básicas. Aquello que aparece como una alternativa respecto de la prostitución que les permita alejarse del trabajo sexual, no pone en juego calificación alguna el encuadre laboral reconocido, es penoso y mal pago. Y esto ocurre aun cuando existan intentos que buscan identificar y transferir a la esfera profesional las competencias adquiridas en la calle o en algún otro ámbito. Otra dificultad reside en que las personas interiorizaron a menudo el hecho de ser malas personas… y todo esto en un contexto social duro e injusto.

Recuerdo una escena que fue determinante para mí : en el transcurso del año 2007, acompaño a una persona transgénero para llevar adelante un trámite administrativo. Caminábamos tranquilamente por el Boulevard de Clichy, en París, y un tipo que sale de una panadería nos mira y la insulta : “¡Sucio travesti!”… Comprendí ese día que existía un derecho a la injuria respecto de las personas transgénero y, al fin de cuenta, una tolerancia social muy grande en lo que hace a las discriminaciones de las que son objeto, discriminaciones que por lo general se manifiestan de manera menos violenta, más subrepticia, donde el agresor se convierte rápidamente en el agredido, en cuanto resulta señalada la naturaleza de su comportamiento.

Es por esa razón que la reciente decisión de la OMS de no considerar más las transidentidades como una perturbación mental reviste una extrema importancia. En primer lugar, se verifica una vez más que es la presión social – dicho de otro modo, el deseo – la que delimita en parte las consideraciones de la doxa psiquiátrica. En segundo lugar, esta decisión tendría que permitir llevar adelante una lucha más eficaz contra las discriminaciones y la estigmatización de las personas transidentitarias, considerando aun así que tienen necesidad de un acceso facilitado a los cuidados específicos, siempre que ellas se propongan su intención de comprometerse en un recorrido de transición, y especialmente cuando se trata de menores.

Esto supone admitir que una persona transgénero, incluso ya liberada del encasillamiento de los diagnósticos psiquiátricos, está expuesta, como cualquier otro sujeto, a quedar afectada ya sea por perturbaciones mentales o bien sometida a padecimientos que disminuyen su vitalidad, no necesariamente ligados a las dificultades sociales que le toca enfrentar. Me parece entonces que la decisión de la OMS no pone en cuestión el interés que pueda revestir el diagnóstico diferencial, tal como se lo entiende en psicoanálisis.

Dicho de otro modo, querer ser un hombre o una mujer, por ejemplo, no resuelve la cuestión del hombre o de la mujer que puedo ser … Ahora bien, sólo el psicoanálisis, porque se ocupa de la falta en ser, propone a quien le importe resolver esta cuestión, una herramienta susceptible de considerar [su singularidad] caso por caso . Encuentro por eso muy problemático un estilo de psicoanálisis que pone en cuestión las principales herramientas teóricas a nuestra disposición sin proponer algo más consistente. Por ej., la función fálica : bueno sería actualizarla saltando por encima del molino de palabras lacaniano. Si los tomamos al de la letra, ya ni es posible abordar el tema de las transidentidades en su articulación con las psicosis… Es un inmenso problema, en la medida en que introduce el desconocimiento y en el peor de los casos, impone un deber ser. Es, en síntesis, un agente de la represión.

Se trata también de un inmenso problema para quienes ya han resultado capturados en el significante de “perturbación mental”; en efecto, les corresponde saber que si no les son acordados los cuidados específicos, su esperanza de vida… ¡ se cifrará en 20 años menos ! Según lo indica un estudio del INVS publicado en 2017, las causas principales del deceso son las enfermedades cardiovasculares o los cánceres, algo que permite pensar en una negligencia en cuanto al servicio médico brindado. ¿Por qué en 2017, en Francia, los locos viven 20 años menos que los demás? Porque la sociedad los prefiere muertos… Dicho de otro modo, dejar de lado el diagnóstico diferencial – incluso si éste mereciese pasar por un riguroso trabajo crítico que lo despojase de su violencia intrínseca -, es ya una manera de relegar a los locos y a su locura a los confines de la humanidad. Resulta entonces crucial que las personas transidentitarias afectadas por perturbaciones mentales lo sepan, ya que su lucha por la vida a la que aspiran será todavía más difícil de lo que imaginan – y admitan que deberán encontrar aliados… Naturalmente, esta mortalidad más importante registrada por la estadística en las personas afectadas por perturbaciones mentales, es conocida desde hace mucho tiempo; ya en 1983 el psicoanalista Jean Clavreul la señalaba en la entrevista acordada a Daniel Friedmann.2

– Desde tu punto de vista, el abordaje interdisciplinario que es el tuyo, donde quedan integrados componentes de la historia y de las ciencias sociales, acompañados de una mirada sutil de psicoanalista con experiencia en el terreno médico-social, ¿en qué medida permite obtener al mismo tiempo una visión subjetiva y objetiva de los hechos sociales?

Apuntás a una cuestión que me resulta muy compleja y aquí me limitaré a sobrevolarla. Mi esfuerzo busca reflexionar en los problemas que construyo, considerándolos desde diversos planos. Lo que se pone en juego para salir de una postura positivista, diría incluso ideológica, es tomar en cuenta, por ej., aquello que no puede ser reabsorbido en la historia ni en las ciencias sociales cuando uno examina un hecho social. Dicho de otro modo, el paradigma histórico permite integrar un punto de vista histórico acerca de ese hecho – construir acerca de él un relato – pero a su vez los límites de ese aporte están dados por el punto de vista que le es propio. ¿Qué queda del hecho social una vez que lo describimos a partir del paradigma histórico? Otro tanto ocurre con la objetivación que resulta de los abordajes desde la sociología o la antropología. Siempre esa objetivación produce un resto no reabsorbible, hecho resultante del propio paradigma sociológico o antropológico. La cuestión se reporta entonces tanto al objeto como al punto de vista respecto de ese objeto, ligados uno al otro inevitablemente, en el sentido en que siempre hay algo del observador en aquello observado.

Es en este punto donde el psicoanálisis entra en línea de cuenta. Esto es así en la medida en que Freud estableció que una misma lógica inconsciente, cuyo punto de partida es el caso por caso, opera en el nivel de lo colectivo; Lacan, por su parte, siguiendo la perspectiva de Lévi-Strauss, aisló el principio de homología de las estructuras y disponemos en función de todo esto de los útiles teóricos para liquidar ese resto producto de la objetivación. Una vez más, dicho de otro modo, para conservar la potencia heurística del psicoanálisis, en el abordaje de un hecho social o psíquico resulta útil apoyarse, en un primer momento, en las ciencias afines para describir y aislar aquello que la clínica llega a constatar. En un segundo tiempo, el psicoanálisis, desde su propio punto de vista, está en condiciones de completar ese producto de la objetivación científica… De manera pragmática, considero por mi parte que ha llegado el momento de releer a Lacan ubicándolo a la par de los discursos actuales, en especial de aquellos que se ocupan de las sexualidades minorizadas; hacerlo desde esta perspectiva permitiría situar los elementos que ya han cumplido su tiempo, así como Lacan lo hizo respecto del corpus doctrinal freudiano. También sería éste el momento, para quienes lleguen a elaborarlas, de proponer soluciones nuevas a esos problemas cruciales en el ámbito del psicoanálisis, tomando como punto de partida argumentos específicos del psicoanálisis…

– En resumen, ¿ves dibujarse en el transcurso de los meses y los años próximos, aspectos de la nueva perspectiva llamada “Queer” en el terreno de la clínica psicoanalítica a nivel institucional (hospitales, cárceles, lugares de expresión artística, etc.)?

Siempre resulta adecuado que se dibuje una perspectiva Queer, si se trata de conquistar un poco más de libertad respecto de las normas de clases o de las religiosas, particularmente pesadas, que apuntan a decirle a cada uno.a no lo que es sino lo que tendría que ser. Es más entiendo que el psicoanálisis, en su condición de teoría de la subjetividad, resulta especialmente eficaz para esclarecer al sujeto respecto de aquello que lo anima y de las condiciones de su deseo, mucho más que la perspectiva Queer, que encuentro a veces semejante a un catálogo de las identidades donde quiera que se sitúen.

Por otra parte, esta noción de identidad, cualquiera sea la modalidad según la cual sea abordada, me parece muy poca cosa cuando ésta se dilata a la medida de toda una vida ; una buena lectura al respecto es La vide lente, de Abdellah Taïa3, nueva novela que ofrece una apertura a los aspectos de la existencia más allá de sí mismo. Es ciertamente muy poca cosa este asunto de la identidad, por otra parte a menudo confundida con la pertenencia… y reducir mi condición subjetiva a una serie de imágenes procedentes del otro, hacer de ella una condición política de mi existencia, entiendo que es, también allí, algo inherente a un conformismo perfectamente asentado, donde el orden normativo y sus encasillamientos mórbidos operan con toda su potencia. En síntesis, cuando nos reportamos a esta noción de identidad – en el fondo, muy poco psicoanalítica – la ideología nunca está muy lejos; creer en la identidad es olvidar que no tiene puerta la jaula donde no estamos retenidos. La identidad participa de la lógica del fantasma y el intento de aislar los términos que lo componen no es en vano, buscando desprender el deseo de este cascarón inservible que lo encierra.

Además, incluso si presenta en el entorno de las novedades, la perspectiva Queer no lo es tanto como parece… Hasta los años ’70, se hablaba de Camp; bastaría releer [para verificarlo] la revista Trois millards de pervers4, como así también, por ej., los escritos de Guy Hocquenghem, Daniel Guérin, Pier Paolo Pasolini, Tony Duvert o aún en otro registro, Shulamith Firestone, en particular La dialectique du sexe5 ; allí – ¡poco falta para que se cumplan 50 años! ¡50 años atrás! – la autora ya reclamaba la abolición de las diferencias sexuales en sí mismas. El capítulo titulado Pour l’abolition de l’enfance es muy divertido también; deja sentir allí un olor de radicalidad muy alejado de los difusos planteos actuales, que en el fondo no son sino la repetición de la historia y resultan incluidas en el orden que creen denunciar.

Sin embargo, tenés razón cuando subrayás que hay algo nuevo: de ahora en más, este esfuerzo teórico designado bajo el nombre de Queer, pone al psicoanálisis manos a la obra; resultará provechoso leer la obra notable de Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse6, donde el autor hace un recorrido de la biblioteca Queer y su articulación con la doctrina freudo-lacaniana, sin dejar jamás de lado la cuestión de la clínica. Una elaboración de las que no abundan, por eso resulta digna de ser subrayada.

Cuando digo que es nueva esta manera de poner al psicoanálisis a manos a la obra, se trata de ser preciso sin caer en la meticulosa: la elaboración de mi tesis me llevó a examinar [detenidamente] todas las revistas francesas de psicoanálisis, de psicología y de psiquiatría publicadas entre 1925 y 2005 – totalizaban, digamos, un total de 191 – para identificar los trabajos consagrados a la homosexualidad masculina. Ahora bien, me di cuenta de lo siguiente : si el 11% de los artículos así reunidos tratan del psicoanálisis interrogado desde un discurso acerca de la homosexualidad que no está a disposición de la mayoría, ninguno de los trabajos incluidos en ese corpus de revistas aborda la homosexualidad masculina como hecho social en el contexto de Mayo ’68. En ese momento, sin embargo, el discurso psicoanalítico tiene una especial pregnancia en el discurso público provisto de un cierto saber acerca de la cuestión; esto es así al punto que algunas revistas dan cabida a los trabajos psicoanalíticos –por ej., Arcadie– y se constituyen los primeros grupos homosexuales de acción política, como el Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) o las Gazolines y es también el momento en que los intelectuales gays interrogan el paradigma freudiano. Dicho de otro modo, una visibilidad homosexual militante emerge hacia 1970, heredera [en parte] de la homosexualidad más festiva que precedió a los años ’30. Nada de esto produjo efectos en el discurso psicoanalítico, por lo menos no en aquél que circula en las revistas especializadas propias de ese campo.

Algo muy diferente ocurrirá en 1999 con el voto referido al PaCS y a la cuestión subyacente de la filiación homosexual ; 13 años más tarde se producirá otro tanto con la legalización que da por admitido el matrimonio para todos. Los puristas o los conservadores pueden muy bien considerar que este psicoanálisis en debate con otros discursos actuales es, digamos así, más heterónomo, y en consecuencia, más afectado por las idas y vueltas de la moda … Es una manera de ver … y también es una manera de no ver que aquello impensable hace apenas unos años atrás, respecto de las sexualidades minorizadas [estadísticamente ubicadas en términos de minoría], sólo era, al fin y al cabo, el efecto de un impensado.

Entrevista llevada a cabo por Sara-Aviva, junio 2019.

1 Lacan Jacques, El Seminario, libro II, “El yo en los escritos técnicos de Freud”, Paris, Le Seuil, 1978, p. 150.

2 Friedmann Daniel, “Être psychanalyste.” Entretiens filmés entre 1983 et 2008. Éditions Montparnasse.

3 Taïa Abdellah, La vie lente, Paris, Le Seuil, 2019. [Taïa Abdellah, La vida lenta, Paris, Le Seuil, 2019].

4 Coll. Trois milliards de pervers, Grande Encyclopédie des Homosexualités, Recherches, mars 1973. [Coll. Tres mil millones de perversos. Gran Enciclopedia de las Homosexualidades, Investigaciones, marzo 1973].

5 Firestone Shulamith, La Dialectique du sexe, Paris, Stock, 1970. [La Dialéctica del sexo, París, Stock, 1970 – Capítulo « Para la abolición de la infancia”].

6 Bourlez Fabrice, Queer psychanalyse. Clinique mineure et déconstruction du genre, Paris, Hermann, 2018. [Psicoanálisis Queer. Clínica menor/Clínica de jerarquía menor y deconstrucción del género, París, Hermann, 2018].

Entretien avec le psychanalyste Lionel Le Corre : Vers une psychanalyse « mineure » … ?

Otto Dix
Portrait of the Journalist Sylvia von Harden by Otto Dix.
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Portrait du psychanalyste Lionel Le Corre.

Aujourd’hui, d’une manière encore « mineure », la psychanalyse semble prendre un tournant historique. Si pendant longtemps elle fut stigmatisante à l’égard des personnes LGBTQI+, à présent un souffle scientifique, et militant, paraît faire « révolution » d’une façon encore modeste, au sein de la clinique Freudo-Lacanienne.  Partant de ce constat je convie mon ami le psychanalyste Lionel Le Corre  – auteur du livre : « L’homosexualité de Freud » (PUF) – à évoquer ces remaniements internes à la psychanalyse. Il s’agit pour nous d’être considéré.e.s comme être humain, et, comme tout le monde, de pouvoir « afficher » le fait d’aimer et d’être aimé.e.s. Mais également de voir que l’on peut être psychanalyste à part entière (faisant partie d’une dite « minorité ») – mais aussi et enfin défendre la clinique, la rationalité et l’ouverture à l’Altérité humaine. Question d’éthique !  

Il y a quelques temps tu me parlais de la répercussion de ton livre paru il y a un peu plus d’un an (2017) aux PUF (Presses Universitaires de France) : « L’Homosexualité de Freud » que pourrais-tu dire de ton ressenti eu égard à l’accueil mitigé au sein d’un milieu clinique que nous pourrions encore qualifier  de normatif ?

Globalement le livre a été bien accueilli, sans doute un peu mieux dans les réseaux LGBT+ que dans ce que tu nommes un « milieu clinique normatif ». Le titre a interrogé, voire choqué, ce qui me laisse croire qu’il n’était pas mauvais. Je me souviens de quelques propos inélégants sur Facebook, bistrot universel s’il en est, dont le plus piquant est celle d’une psychologue clinicienne, elle-même héritière – au sens de Bourdieu – affolée que je me fasse ainsi un nom ; son propos était plus insultant. Un autre, psychiatre psychanalyste d’une certaine surface a cru devoir écrire, je cite, que de L’Homosexualité de Freud annoncé à paraître il n’en avait rien à foutre… Un autre encore qu’il s’agissait d’une provocation inutile aujourd’hui… Mais au-delà du titre, ce qui a pu troubler c’est le fait que je mette en évidence, à la suite de Lacan, la part – pas vraiment aperçue – des effets du transfert à Fliess sur le développement doctrinal de la psychanalyse. Lacan rappelle dans le séminaire II1 que toute l’œuvre freudienne est adressée à Fliess… cette phrase est à prendre au sérieux car elle rompt avec l’un des mythes de l’historiographie freudienne déduisant la découverte de l’inconscient de l’écoute des premières patientes hystériques… Or j’ai mis en évidence qu’au moment cruciaux de sa conceptualisation théorique, Freud se heurtait à son désir pour Fliess dont les effets se manifestent encore bien après leur rupture en 1904, bien après aussi le voyage à Palerme en 1910 en compagnie de Ferenczi présenté souvent comme le « vrai » moment de rupture entre les deux amis. Non, jusqu’à la fin de sa vie, Freud est travaillé au plus profond de lui-même par les effets de sa relation avec son ami berlinois, mais surtout, il l’écrit à ses nombreux correspondants, dans des notes, dans des agendas, etc. Il suffit de le lire un peu attentivement pour s’en apercevoir. Autrement dit, ce que j’ai essayé de montrer dans L’Homosexualité de Freud c’est que la psychanalyse – toute la psychanalyse selon Lacan – est le produit du transfert d’un homme pour un autre homme. Mauvaise nouvelle pour certain.e.s donc : à la différence d’une comédie romantique où à la fin l’ordre du monde – c’est-à-dire l’ordre hétérosexiste – est rétabli, l’histoire de la psychanalyse n’est pas (seulement) une charmante découverte où un homme, Freud, à l’écoute des femmes, les susnommées patientes hystériques, se rencontrent pour donner naissance à un savoir qui a changé notre rapport au savoir. Bref, tu le vois, les naïvetés oedipiennes continuent d’opérer et si L’Homosexualité de Freud a pu contribuer à réviser quelque peu ce point, j’en suis ravi.

Tu travailles au sein d’une association qui aide les personnes transgenres prostituées à s’insérer socio-professionnellement ou tout du moins à vivre avec la prostitution, vois-tu statistiquement un nombre probant de personnes transgenres trouver un emploi en dehors de la prostitution ?

Je n’ai pas d’éléments statistiques à te fournir. A ma connaissance, il n’y a pas de travaux sur l’insertion socio-professionnelle des personnes transgenres, concernées par la prostitution ou non, et les difficultés qu’elles rencontrent. Du fait de l’objet même de l’association qui m’emploie où est proposé un hébergement couplé à un accompagnement par un travailleur social et une psychologue, je suis plutôt au contact de personnes dont le parcours social est marqué par l’exclusion, le rejet et la précarité. Je constate effectivement les plus grandes difficultés pour elles d’accéder à un emploi stable et suffisamment rémunéré… l’alternative au travail du sexe est souvent un emploi disqualifié, pénible et mal payé même s’il existe des tentatives pour identifier et transférer les compétences acquises dans la rue ou ailleurs vers la sphère professionnelle au sens ordinaire où s’entend cette formule. Autre difficulté : les personnes ont souvent intériorisé le fait qu’elles sont de mauvaises personnes… et tout ceci dans un contexte social dur et injuste. Je me souviens d’une scène déterminante pour moi : nous sommes en 2007, j’accompagne une personne transgenre pour une démarche administrative. Nous cheminons paisiblement boulevard Clichy à Paris, un type sort d’une boulangerie, nous regarde et l’insulte : « sale travelo ! »… J’ai compris ce jour-là qu’il y avait un droit à l’injure vis à vis des personnes transgenres et, au final, une très grande tolérance sociale concernant les discriminations dont elles font l’objet, discriminations qui généralement s’exercent de manière moins violente, plus sournoise, où l’agresseur devient vite l’agressé s’il est renvoyé à son comportement.

C’est pourquoi la décision récente de l’OMS de ne plus considérer les transidentités comme un trouble mental est extrêmement importante. Premièrement, on vérifie une fois encore que c’est la pression sociale – autrement dit le désir – qui délimite pour une part les attendus de la doxa psychiatrique. Deuxièmement, cette décision devrait permettre de mieux lutter contre les discriminations et la stigmatisation des personnes transidentitaires en considérant toutefois, qu’elles ont besoin d’un accès favorisé à des soins spécifiques lorsqu’elles souhaitent engager un parcours de transition, notamment lorsqu’elles sont mineures.

Pour autant, même dégagées des catégories de classement psychiatrique, une personne transgenre, comme tout sujet, n’échappent pas à la possibilité de connaître des troubles mentaux ou une peine de vivre non nécessairement liés aux difficultés sociales qu’elle affronte. Il me semble donc que la décision de l’OMS ne remet pas en cause l’intérêt du diagnostic différentiel tel qu’on l’entend en psychanalyse. Autrement dit, vouloir par exemple être un homme ou une femme ne règle pas la question de l’homme ou de la femme que je peux être… Or seule la psychanalyse parce qu’elle traite du manque à être propose un outil, au cas par cas, pour qui veut résoudre cette question. Par conséquent, je trouve très problématique un style de psychanalyse qui remet en cause les principaux outils théoriques à notre disposition – par ex. la fonction phallique qu’il serait moderne de jeter par dessus les moulins lacaniens – sans proposer autre chose de plus consistant. Dans cette veine, il n’est même plus possible d’aborder la question des transidentités articulée à celle de la psychose… c’est un immense problème qui introduit la méconnaissance et dans le pire des cas impose un devoir être ; Bref, c’est un agent du refoulement… C’est aussi un immense problème pour celles et ceux qui sont épinglés au signifiant « trouble mental » car ils et elles doivent savoir que, faute de soins adaptés, leur espérance de vie sera écourtée de 20 ans ! Les causes principales du décès nous dit une étude de l’INVS publiée en 20172 sont des maladies cardiovasculaires ou des cancers, ce qui laisse penser à un défaut de prise en charge. Pourquoi en 2017 en France les fous vivent-ils vingt années de moins que les autres ? Parce la société les préfère morts… Autrement dit, évacuer le diagnostic différentiel – même si celui-ci doit être soumis à un travail critique rigoureux pour en déminer la violence intrinsèque – c’est déjà une manière de reléguer les fous et leur folie aux confins de l’humanité. Il est donc crucial que les personnes transidentitaires concernées par des troubles mentaux le sachent car leur lutte pour la vie à laquelle elles aspirent sera encore plus difficile que ce qu’elles imaginent… qu’elles devront trouver des alliés… Naturellement la surmortalité des personnes souffrant de troubles mentaux est connue depuis longtemps… déjà en 1983 le psychanalyste Jean Clavreul le pointait dans l’entretien qu’il accordait à Daniel Friedmann3.

En quoi, selon-toi l’approche interdisciplinaire qui est la tienne, composée : d’histoire de sciences sociales avec un fin regard de psychanalyste mêlé à l’expérience de terrain du médico-social permet d’obtenir une vision, à la fois subjective mais, en même temps objective des faits sociaux ?

Tu soulèves une question très complexe (pour moi) et je ne ferais que la survoler ici. Je m’efforce de réfléchir aux problèmes que je construis en les considérant sous plusieurs plans à la fois. L’enjeu, pour sortir d’une posture positiviste voire idéologique, est d’apercevoir par exemple ce qui ne peut être résorbé par l’histoire et les sciences sociales lorsqu’on examine un fait social. Autrement dit, le paradigme historique permet de porter un point de vue historique sur un fait social, de le mettre en récit, qui se trouve en même temps limité par le point de vue lui-même… qu’est ce qui reste du fait social une fois qu’on l’a décrit à partir du paradigme historique ? Il en va de même de l’objectivation produite par la sociologie ou l’anthropologie… elle produit toujours un reste non résorbable du fait même du paradigme sociologique ou anthropologique… la question est donc tout autant l’objet que le point de vue sur l’objet qui sont irrémédiablement liés, au sens qu’il y a toujours quelque chose de l’observateur dans ce qui est observé. C’est ici que la psychanalyse entre en ligne de compte. Parce que Freud a établi qu’une même logique inconsciente opère du cas au collectif, que Lacan à la suite de Lévi-Strauss a isolé le principe d’homologie des structures, nous disposons des outils théoriques pour liquider ce reste produit par l’objectivation. Autrement dit encore, pour conserver la puissance heuristique de la psychanalyse, il est utile dans l’analyse d’un fait social ou psychique de s’appuyer dans un premier temps sur les sciences affines pour décrire et isoler ce qui est cliniquement constaté. Dans un second temps, la psychanalyse est à même de compléter, du point de vue psychanalytique, ce produit de l’objectivation scientifique… De manière pragmatique, j’estime qu’il est temps de relire Lacan à l’aune des discours actuels notamment sur les sexualités minorisées pour en repérer les éléments datés, comme lui même le fit s’agissant du corpus doctrinal freudien et, pour ceux ou celles qui y parviennent, proposer des solutions nouvelles à ces problèmes cruciaux pour la psychanalyse à partir d’arguments internes à la psychanalyse…

Enfin, vois-tu pour les mois et les années proches une perspective nouvelle (dite : « Queer ») se dessiner dans la clinique psychanalytique, au niveau institutionnel (hospitalier,  lieux d’expression artistique, carcéral etc.) ?  

Qu’une perspective queer se dessine c’est toujours bon à prendre s’il s’agit de conquérir un peu plus de liberté au regard des normes de classes ou des normes religieuses particulièrement pesantes qui visent à dire à chacun non ce qu’il est mais ce qu’il devrait être. Or il se trouve que la psychanalyse – en tant que théorie de la subjectivité – me semble terriblement efficace pour éclairer le sujet sur ce qui l’anime et les conditions de son désir, bien plus que la perspective queer qui ressemble parfois à un catalogue des identités fussent-elles situées. D’ailleurs cette notion d’identité me paraît quand même très peu de chose au regard de la complexité de la vie humaine lorsque celle-ci se dilate à la mesure de toute la vie – lire à ce propos La Vie lente4 par Abdellah Taïa, nouveau roman qui ouvre à des aspects de l’existence au delà de soi. Vraiment c’est très peu de chose cette affaire d’identité souvent confondue, du reste, avec l’appartenance… et réduire ma condition subjective à une série d’images qui viennent de l’autre, en faire une condition politique de mon existence, c’est me semble-t-il là aussi d’un conformisme achevé où l’ordre normatif et ses assignations morbides opèrent à pleine puissance. Bref, face à cette notion d’identité, si peu psychanalytique au fond, l’idéologie n’est jamais très loin… croire en l’identité, c’est oublier qu’il n’y a pas de porte à la cage où nous ne sommes pas retenus… L’identité participe de la logique du fantasme et il n’est pas vain de vouloir en isoler les termes pour dégager le désir de cette gangue qui l’enferme.

Du reste, même s’il présente tous les atours de la nouveauté, le Queer ne l’est pas tant que ça… jusqu’aux années 1970, on parlait de camp… Qu’on relise la revue Trois milliards de pervers5, ainsi que, par exemple, les écrits de Guy Hocquenghem, Daniel Guérin, Pier Paolo Pasolini, Tony Duvert ou encore, dans un autre registre, Shulamith Firestone en particulier La dialectique du sexe6 où, il y a près de 50 ans – 50 ans ! -, elle réclamait déjà l’abolition des différences sexuelles elles-mêmes… son chapitre intitulé Pour l’abolition de l’enfance est très marrant aussi… il fleure-là un parfum de radicalité bien loin des tiédeurs actuelles qui ne sont au fond qu’une répétition de l’histoire n’échappant pas à l’ordre qu’elle croit dénoncer.

Pour autant, tu as raison de le souligner, il y a quelque chose de nouveau : désormais la psychanalyse est mise au travail par cet effort théorique désigné sous le nom de queer et on lira avec profit l’ouvrage remarquable de Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse7 qui parcourt la bibliothèque Queer articulée à la doctrine freudo-lacanienne sans jamais lâcher la question de la clinique. C’est suffisamment rare pour le souligner… Quand je dis que c’est nouveau cette manière de mettre la psychanalyse au travail, il s’agit d’être précis sans verser dans l’acribie : dans le cadre de ma thèse, j’ai dépouillé toutes les revues françaises de psychanalyse, de psychologie et de psychiatrie parues entre 1925 et 2005 pour identifier les travaux sur l’homosexualité masculine ; soit un corpus de 191 revues. Or, je me suis aperçu de ceci : si 11% des articles colligés traitent de la psychanalyse interrogée par le discours savant homosexuel, je n’ai trouvé aucun article sur l’homosexualité masculine comme fait social dans le contexte de mai 68 dans notre corpus de revues, alors qu’à cette époque, le discours psychanalytique est particulièrement prégnant dans le discours public savant, qu’il existe des revues homosexuelles qui accueillent des travaux psychanalytiques comme Arcadie, que se constituent les premiers groupes homosexuels d’action politique comme le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, (le FHAR) ou les Gazolines, que des intellectuels gays interrogent le paradigme freudien. Autrement dit, une visibilité homosexuelle militante émerge vers 1970, qui succède à une homosexualité plus festive d’avant les années 1930, sans produire d’effets sur le discours psychanalytique, en tout cas celui qui circule dans les revues savantes du champ, à la différence de ce qui se produira en 1999 avec le vote sur le PaCS et la question sous-jacente de la filiation homosexuelle, puis treize ans plus tard, avec le vote de la loi autorisant le mariage pour tous. Les puristes ou les conservateurs peuvent bien considérer que cette psychanalyse en prise avec d’autres discours actuels est, disons, plus hétéronome… donc plus affectée par l’air du temps… C’est une manière de voir… c’est aussi une manière de ne pas voir que ce qui était impensable il y a seulement quelques années s’agissant des sexualités minorisées n’était, au final, que l’effet d’un impensé.

Propos recueillis par Sara-Aviva, juin 2019.

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1 Lacan Jacques, Le Séminaire – livre II : Le moi dans les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1978, p. 150.

2 Ha C., Decool E., Chan Chee C., « Mortalité́ des personnes souffrant de troubles mentaux. Analyse en causes multiples des certificats de décès en France, 2000-2013 », Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire, 2017, (23):500-8.

3 Friedmann Daniel, Etre psychanalyste. Entretiens filmés entre 1983 et 2008, Editions Montparnasse.

4 Taïa Abdellah, La Vie lente, Paris, Le Seuil, 2019.

5 Coll., Trois milliards de pervers. Grande Encyclopédie des Homosexualités, Recherches, mars 1973.

6 Firestone Shulamith, La Dialectique du sexe, Paris, Stock, 1970.

7 Bourlez Fabrice, Queer psychanalyse. Clinique mineure et déconstruction du genre, Paris, Hermann, 2018.


 

Petite escapade vers un « Mur du Souffle » : entre Santé et Arts. Entretien avec Guillaume Clément

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Il y a bientôt vingt ans, Guillaume Clément et moi étions au lycée ensemble. Originaires de Montauban (Tarn et Garonne), nous avons très vite lié amitié, passant alors notre baccalauréat littéraire dans la spécialité « arts pastiques ». Guillaume est professeur agrégé d’arts plastiques mais également enseignant en histoire des arts, audiovisuel. Il s’agit de ce que l’on nommait sous la Troisième République un pédagogue  – au sens fort du terme.  Ce dernier est porteur d’une transmission ; déjà auprès de ses enfants, de ses proches mais avant tout auteur d’un message au sein de l’association dont il est le président, espace bien nommé Mur du Souffle qui est une association artistique et caritative. Je cite : « Notre but : que l’art nous permette de récolter de l’argent pour soutenir la lutte contre la Mucoviscidose. Nous reversons les bénéfices à la recherche médicale et au soutien des malades. Nous souhaitons faire d’un handicap, une force : celle de fédérer des artistes autour d’une cause, de mettre en œuvre des énergies positives, de permettre des rencontres qui donneront du sens à ce qui semble ne pas en avoir »(« Notre association vend des œuvres d’art sur son site internet : www.murdusouffle.com) . Cet entretien est le fruit d’une longue amitié tout autant que d’une collaboration souterraine en matière d’arts et de conception Humaniste du monde.

– Pourrais-tu présenter les activités, objectifs principaux et le bilan de l’association à ce jour, depuis sa fondation ?

 

« Partager l’Art pour donner du souffle ». Notre association vend des œuvres d’art, organise des festivals de graffiti, anime des ateliers de pratique artistique, pour récolter de l’argent et ainsi soutenir le combat contre la Mucoviscidose.Les avancées sont plusieurs centaines d’euros reversés en à peine deux ans d’existence. Une sensibilisation et une information régulière quant à la maladie: définition, évolution, espoir de guérison. Beaucoup de rencontres fortes et émouvantes, car comme dans toutes situations de crise, il se révèle dans les moments importants les personnalités profondes; nous ne retenons que celles faisant preuve d’une grande générosité et de bienveillance. La chance de rencontrer des artistes de renom, de vivre des instants privilégiés avec eux, d’être au plus près de l’art en train de se faire. Notre objectif de sens est quotidiennement atteint. »

 

– Comment s’articulent selon toi les trois éthiques : famille, vie artistique et engagement en matière de santé ? 

 

« Quand la maladie s’invite dans une vie, elle le fait sans distinction. Ni nuance ni politesse. Elle est là, dans tous les pans de la vie, elle n’a pas de place donc elle prend toute la place. De la même manière, l’articulation de ce qui était puis de ce qui apparaît, se fait sur le thème de la cohabitation. On accepte l’autre, on lui donne la place que l’on souhaite, en espérant qu’il n’en demande pas plus … La famille dans toutes ses sphères est le ciment, le fondement, le sol qui reçoit nos larmes. Chez nous la vie artistique et l’engagement ont fusionné, l’un offrant son sens à l’autre. La maladie justifiant l’énergie nécessaire à la création, effaçant les doutes du pourquoi. Certaine de sa vérité, le goût du futile acte créateur n’en est désormais que plus sucré ! »

 

 

– Dans le cadre ce cette expression artistique qu’est le graffiti penses-tu qu’il puisse y avoir un retour aux sources de l’art pariétal ?

 

« C’est une évidence, tout en lui rappelle les origines de l’expression plastique : l’immédiateté de l’acte, sa fulgurance ; la verticalité du support et sa minéralité, comme sa recherche, forme de quête vers le bon lieu, vers l’in-situ ; le partage de celui qui sait, qui transmet et qui offre à voir sans compensation ; la peinture soufflée… ».

 

– Penses-tu que l’art soit un obstacle à l’amour ou au contraire un lubrifiant ?

« Forcément les deux, et en même temps !

Dans ma vie l’Art prend seul sa place, entre les êtres comme entre les choses, puisqu’il n’apparaît que par le regard posé sur un univers. Il est là avant que je ne le sache et reste après que je l’ai identifié, il est autonome.  Je l’active au quotidien en me proposant et en proposant à ma famille, mes amis, mes élèves d’être en position de création, de réfléchir à ce qui n’est pas encore visible, de chercher les réponses et les questions qui n’ont pas encore été posées. Pas de médium particulier, ils sont tous bons : le jardin, la couleur, les couverts sur la table, un mot, les vaguelettes de l’océan. L’art est lubrifiant puisqu’il articule, révèle, transcende une réalité. Obstacle non. L’engagement total à sa cause peut en être un, comme dans tous les combats menés avec âpreté. J’assume, j’accueille, un rapport raisonné mais universel à la création. Sans exclusivité.

Ce soir j’écris, après avoir romancé une journée pour endormir mon enfant et préparer un festival de partage de l’art urbain au bénéfice d’une cause caritative. L’art pour donner du sens.

Lubrifier. Nous empêcher de mourir, pas de vivre ! »

 

Entretien recueilli par Sara-Aviva (antérieurement C. Gerbaud)

Voir le site internet de l’association : https://murdusouffle.com/

 

 

3 chroniques dans le magazine d’arts Corridor Éléphant

 

Axel Leotard

« PENSER AVEC LES MAINS »

UN ART DE L’ALTÉRITÉ

 

« À un certain moment, les circonstances, c’est-à-dire l’histoire, sous la figure de l’éditeur, des exigences financières, des tâches sociales, prononcent cette fin qui manque, et l’artiste, rendu libre par un dénouement de pure contrainte, poursuit ailleurs l’inachevé.

Maurice Blanchot, « L’Espace littéraire » (1955).

 

« Discriminer, c’est avoir peur de soi-même » François Laplantine

Pourquoi est-ce que l’on ne comprend que rarement le cinéma de Jean-Luc Godard ? Les choses sont en réalité assez simples. L’œuvre de Jean-Luc Godard est un volcan d’idées, de choses imaginées, de libertés prises, de puissances émancipatrices, de dévouement idéaliste et réaliste, d’exigence, de mélancolie cherchant à partager. C’est un cinéma pourvu d’amour fou pour la compréhension de soi et des autres. Avec Godard, le cinéma devient un levier critique. Chez lui, tout geste, toute pratique d’écriture, toute phase dans la création, depuis sa création jusqu’à sa diffusion dans l’espace public, se transforme en proposition sur nouvelle, voire étrange. Mais le terme « art » indique une recherche permanente, parfois violente, concernant l’ensemble des croyances et des règles relatives à la représentation – ses paramètres, ses outils, ses formes, ses fonctions et ses mythes sociaux ! Avec Godard, le mot « art » reste le nom usuel d’une pratique inédite « non conformiste » de l’imaginaire. Il s’agit, chez Godard d’Histoire (s) et de Réalité(s), de trajets singuliers, de vies individuelles impliquées dans la cité.

Jean-Luc Godard dit « penser avec ses mains » – citons le sur la nécessité d’un Tiers. Quelqu’un d’autre qui puisse aller au-delà de soi et de la personne que l’on rencontre, il s’agit – comme du « troisième homme » chez Aristote, d’un troisième Terme, Le cinéaste dit : « « J’ai fait une équation. Un film, c’est x+3=1. Donc x = -2. Si on fait une image, qu’elle soit du passé, du présent ou du futur, pour en trouver une troisième qui soit une vraie image, il faut en supprimer deux. Donc, x+3, c’est la clé du cinéma. Mais ce n’est pas parce qu’on a la clé qu’il faut oublier la serrure. ». En un sens le troisième terme dans nos vies serait là, la vraie « Rencontre ». Entassement, entre les êtres et les images, les signes, qui pourrait permettre de dépasser le binarisme du 1 +1. Quitte à poser une hypothèse qui me semble, quelque peu (ir)rationnelle, ce Tiers porte un nom :  » inconscient « .

Son cinéma est, en fait, un cinéma de l’inconscient, donc singulièrement politique. Jean-Luc Godard est un cinéaste plutôt dit « de gauche » qui pose un problème : celui de la figure de « l’Altérité », du flux, des rhizomes ; qui relient les individus les uns avec les autres. Voyons dans ce cinéma un « art » du toucher, de « l’altérité de l’intérieur » diraient les mystiques. Or, aujourd’hui la différence ne semble plus exister ; ne reste plus que ce gros-mot : « marketing ». Comme dans les théories parlant des signes de Jacques Derrida, les images s’inscrivent dans le courant « dit post-structuraliste » le philosophe du XXe siècle élabore une théorie de la déconstruction (du discours, donc, suivant sa conception du monde), il remet en cause le fixisme de la structure pour proposer une absence de structure, de centre, de sens univoque. La relation directe entre signifiant et signifié ne tient plus et s’opèrent alors des glissements de sens infinis d’un signifiant à un autre. De Jean-Luc Godard à Derrida, il n’y a qu’un pas : celui consistant à aller vers l’Autre.

Mais méfions-nous – il tient à chaque sujet, dans une approche déconstructionniste d’instaurer une tension constante entre réalité et fiction (deux dualismes), dorénavant mis sur un même pied : des mots dont la « différence » est perceptible seulement à l’écrit (« m’ange moi », « f’éros », etc.) et ces derniers deviennent des termes indécidables, ils permettent d’aller au-delà de la pensée binaire. Attention, nos expériences montrent aussi qu’il s’agit, pour déconstruire d’avoir : déjà, un discours construit initialement. Savoir lire et écrire des textes, des images. Faire font à front avec l’Autre. Ce qui est bien sûr le cas de Jean-Luc Godard, dès ses premiers films. La peau, cette surface, cette pellicule, est la seule limite entre nous et le monde ( « La chose la plus profonde en l’homme” disait Paul Valéry) ; limite qui nous sépare, donc, les uns des autres…

Rencontre de l’Altérité, après soi, l’Autre et un(e) inconnu(e)… Finalement on pourrait ainsi dire que, faire un vrai film, c’est : faire l’amour avec les signes…!

 

Chris Gerbaud (Janvier 2019).

« UN ÉTRANGE REGARD : PASCAL QUIGNARD »

 

« Il l’aimait tant. Comme les dieux enturbannés de lumière de l’ancienne Mésopotamie, elle était un petit astre. » – Pascal Quignard : Les Escaliers de Chambord, Gallimard, 1989, p. 294.

Pénélope chez Homère était psychanalyste selon Pascal Quignard. Attendant Ulysse elle noue et dénoue les pensées. Dans cette activité précise il s’agit, par une sorte de rupture définitive avec le monde protégé de l’utérus maternel de tisser et détisser les fils des souvenirs inaccessibles. Dehors. Notre société est : Guerre. Elle l’est, à partir des langues et des bourses… Les sciences et les techniques, dont jadis les progrès n’ont jamais été aussi rapides, conduisent l’être humain à la solitude radicale. Dedans. En témoignent ceux qui alimentent le fantasme d’éradiquer toutes les tares humaines pour produire non seulement des hommes « augmentés » – mais aussi de la séparation entre les êtres humains. L’heure est aux régimes financièrement autoritaires. Œil pour œil dent pour dent, ils divisent. Le regard du penseur et du créateur d’images poétiques reste ailleurs ;  il est pareil à celui d’un enfant. Or l’enfance représente l’origine de l’œuvre et Pascal Quignard, trou inaccessible, vers lequel elle se dirige. Si les personnages tendent vers l’enfance à travers la médiation d’objets, l’image poétique a aussi ses fétiches, au sens lacanien du terme : les enfants, qui sont des images produites par l’écriture en réponse au manque suscité par l’enfance. La perception du monde de Pascal Quignard est en quelques sorte celle d’un « être-œil-photosynthétique » : saisissant la lumière, avec candeur.

Du tourment de la vie, on ne sort pas indemne – les grands génies tel que le sont des écrivains comme Pascal Quignard l’ont généralement éprouvé physiquement. Des larmes et des cris : ce sont les hurlements d’enfants qui raisonnent encore entre nos deux oreilles d’adultes. Ce sont aussi les brisures de l’âme qui engendrent les traumatismes physiques mais souvent, il s’agit de l’inverse – l’environnement nous forge intérieurement. « Le réel est la séquelle de la langue. Le tout sans totalité qui échappe au tout organisé de la langue. Cette « suite » qui nous précède et nous succède « immense ». Cette immensité dont parle Pascal Quignard dans les « Petits traités » est  au fond de toutes choses le trouble d’évolution génétique, des générations qui se succèdent, l’entrelacement des langues apprises, le flou de nos origines : « l’étrange-étrangeté » de chaque être. Miroir inquiétant. Image d’une Nature car chez Pascal Quignard, comme chez tous les écrivains païens et issus de l’immanence spinoziste il y a de l’athéisme-mystique. Dieu est logé dans les regards, ces lumières reptiliennes. Voyant avec lucidité le monde, en écran panoramique. Il se trouve aussi que l’origine du monothéisme à plus de 10 000 ans. Depuis, les gens voient double : deux sexes, deux genres, deux mondes, deux croyances, deux réalités, deux enfants etc. – un monde d’avant la naissance et un monde des cieux, après…-. Pour Pascal Quignard, ce monde est notre « Dernier Royaume » ! L’économie y est – cette ultime boussole – , à présent vouée au même, celle ou celui que l’on peut « nommer ».

La « polis » est devenue un idéal, une norme (envers et contre toute littérature dite du « Mal »  – La cité platonicienne, dont nous sommes les héritiers, est encline au « Kalos kagathos » (en grec ancien : καλὸς κἀγαθός) qui signifie littéralement « beau et bon » – ceci fut créé par les Hommes qui ont inventé les Dieux.

Chris Gerbaud (Février 2019).

EN ATTENDANT DE TOMBER…

CHRIS GERBAUD

« You should be stronger than me

But instead you’re longer than frozen turkey

Why’d you always put me in control

All I need is for my man to live up to his role

You always want to talk it through, I’m okay

I always have to comfort you every day

But that’s what I need you to do, are you gay?

‘Cause I’ve forgotten all of young love’s joy

Feel like a lady, and you my lady boy »

Amy Winehouse / Salaam Remi

Paroles de Stronger Than.

« Je n’ai pas peur de paraître vulnérable » disait un jour Amy Winehouse. Les tentatives de diagnostics psychologiques au sujet de la chanteuse partent dans tous les sens. « Dite » borderline, bipolaire, atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette dit-on parfois. Amy reste… une artiste qui a su magnifier l’abyme … ! Et ce, à tel point qu’elle est devenue une « icône-sacrée » de notre temps. Kurt Cobain ou aussi Tupac Shakur, ce n’est pas leur disparition dans la fleur de l’âge qui marque le plus mais le fait qu’ils étaient sincères : ce qui est de plus en plus de l’ordre de l’impensable de nos jours. Donc, cette sincérité leur confère un caractère « sacré ».  Fatigue, vitesse, angoisse : implications !   L’art reste l’unique résistance possible, entre nos mains de sable.  Amy Winehouse l’avait parfaitement compris et, très tôt.   Trump – Bolsonaro – Salvini – un jour, Le Pen fera chanter en France ? La création artistique permet de sauver nos solitaires âmes. Là où… la politique atomise les êtres ! Même les prolétaires  –  ceux qui survivent du chômage, RSA, AAH titulaires d’une petite retraite etc.- semblent passer le temps à « travailler le vide ». La pensée « creuse » incarne purement la dimension tragique de nos vies. Même fardée de maquillage elle sait dénuder les chimères…

Le grand bal narcissique se joue sur des « groupes sociaux, virtuels » ! Facebook, Youtube, Instagram etc. Images, sans âmes…Le château où dansent les masques y raisonne pareil à un parking  souterrain.

La chose laisse coi. Penser   –  se servir d’un raisonnement scientifique, poétique, artistique rationnel  est devenu une insulte faite à l’être populiste ; nous sommes – dé-poétisé(s), car ayant perdu tout sens de la distinction, de la nuance, de la différence. L’amour a, à présent un goût de passé. Jamais, depuis le XXe siècle, nous n’avons travaillé autant –  il est question d’un « état borderline de la société ». Après tout, « la nature a horreur du vide » disait Aristote – ensuite Blaise Pascal et puis le psychanalyste Didier Anzieu nous ont montré qu’il ne fallait pas avoir peur du vide. I-e : L’histoire permet (souvent …) de combler le vide existentiel de nos vies. Au loin… – ce sont les échos des bottes synchronisées que nous entendons…

L’ère  « du vide contemporain » était déjà perceptible dans le « martyr médiatique » subi par Amy Winehouse. Par-delà son corps d’Athéna, elle connaissait la puissance des images et de son moindre signe… – nous, son timbre fort et vulnérable. Amy a chanté les « premiers souffles », ceux de la Corne Est de l’Afrique, comme une « chamane-kabbaliste ». Chez elle, il y aurait aussi son ascendance juive à interroger, dans son identification à la musique noire. Moïse était Égyptien, comme l’expliquait Freud, donc Africain, ce qu’a très bien compris le gospel : « let my people go ! »  Ce jour, artistes-penseurs, philosophes, sociologues, thérapeutes du sujet / de la société –  devons noter par le menu – avec nos plumes, les sens… ces symptômes de la Chute d’un Empire qui fut imaginé : « le lieu des droits de l’homme ». Face aux ruines, on parle de la perte de significations. L’homme reste muet devant le délabrement psychologique et social – donc poétique. J’irai « cracher mon encre blanche de vie » sur les bombes… – et « intro-mettre » les sublimes entrailles éternelles de la chanteuse de « stronger than me » : ever a lady-boy ! Mais comment savoir ce qui nous guette ?

En attendant de tomber – entre nuages… et humus… : dans le vide… ou le plein… ?

Chris Gerbaud (Mars 2019).

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« Psychose » : de Marx-Debord-Baudrillard à la connasse … !

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Le salaire est déterminé par la lutte ouverte entre capitaliste et ouvrier. Nécessité de la victoire pour le capitaliste. Le capitaliste peut vivre plus longtemps sans l’ouvrier, que l’ouvrier sans le capitaliste. Union entre capitalistes habituelle et efficace, celle entre ouvriers interdite et pleine de conséquences fâcheuses pour eux. En outre, le propriétaire foncier et le capitaliste peuvent ajouter à leurs revenus des avantages industriels ; l’ouvrier ne peut ajouter à son revenu industriel ni rente foncière, ni intérêts de capitaux. C’est pourquoi la concurrence est si grande entre les ouvriers. C’est donc pour l’ouvrier seul que la séparation du capital, de la propriété foncière et du travail est une séparation nécessaire, essentielle et nuisible. Le capital et la propriété foncière peuvent ne pas rester dans les limites de cette abstraction, mais le travail de l’ouvrier ne peut en sortir.
Karl Marx [
1], Manuscrits de 1844

Un jour qu’on léchait tranquillement les vitrines comme d’habitude rue de Passy on a croisé une bande de mecs qui ont carrément dit à voix haute devant tout le monde eh ben en voilà une belle brochette de connasses. Je suis sûre qu’ils étaient de Saint-Jean-de-Passy ou de Janson-de-Sailly ces freluquets avec leurs dégaines pourries c’est pas possible autrement. A partir de là on a décidé de se baptiser les connasses et depuis c’est devenu le nom officiel de notre bande connue et respectée dans tout le quartier de la Chaussée de la Muette jusqu’au Troca. Sonia Muller, Un amour de connasse

RESUME : Cet article met en perspective – de manière empirique et pragmatique – le lien entre  une personne impliquée corporellement dans une vie transgenre et une position de : « clinicienne-épistémologue » ; ceci dans une situation de la vie militante. Dépathologiser l’identité de genre, quelle qu’elle soit – par les arts et la politique ou les technologies nouvelles, dans un contexte contemporain, là est bien l’enjeu de cette approche. La psychanalyse, comme les arts, doit assumer le dialogue avec les « théories queers » : comment s’y engager sans verser dans des positions caricaturales ?  In-fine là où certaines cliniques diagnostiquent des situations de psychose, le sujet se retrouve toujours stigmatisé ; ne serait-ce que par le diagnostic de psychose, marque au fer rouge terminologique. Il est enfermé à tout jamais dans les affres d’une maladie, nous nous efforcerons de récuser la maladie dite « psychique ». Mais au fond, n’est-ce pas à cela peu ou prou que tient la difficulté en clinique ? N’est-ce pas dans une certaine mesure à une forme de « pensée automatique » de la part de bon nombre d’acteurs du pouvoir médical, liée au nommer, de « nosographier » l’innommable ? Le « pensée  queer » et sa sœur jumelle la psychanalyse pourrait ainsi être perçue comme des paradigmes de liberté individuelle et collective. Ce texte parut en sa version d’origine dans le magazine « l’Airétik »1, cette nouvelle version revuiste cette première écriture selon la perspective rafraichie de la connasse.

Une auto-socio-analyse : spectacle clinique ?

« Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destructions ; j’ai pris part à ces troubles » écrivait
Guy Debord, dans  
Panégyrique. La recherche identitaire reste bien souvent une « richesse-antifasciste », dans tout contexte social, à fortiori conservateur. Mais pourquoi est-il difficile de comprendre les personnes en situation dite de psychose ?

Avant toute chose, je ne suis ni médecin, ni savant en titre, ni psychanalyste en exercice, ni analysant ou patient ; position de (« ni-ni ») qui crée une distance radicale vis-à-vis des catégories cliniques : névrose, psychose et perversion. Dans cet article, je me propose, de manière exploratoire, sceptique et heuristique, de déployer le concept de psychose à l’œuvre, à travers la crise de la psychiatrisation actuelle et dans ses enjeux politiques. L’on pourrait qualifier ce texte de témoignage questionnant d’un ex-patient-sa(v-ch)ant qui écrit pour pacifier la haine qui est en lui. Atteint d’un nystagmus congénital, d’une dysphorie de genre et de troubles liés à diverses addictions, je n’en suis pas moins formé à la psychanalyse à travers différentes associations (ALI, APPS, CEWR). Par ailleurs, je suis titulaire d’un master de philosophie des sciences et de sociologie du handicap. Mon travail littéraire et militant porte depuis 2003 sur le lien maternel. Dans ce contexte, je me pose la question suivante : puis-je être tenté par la psychose ? « […] Il faut être profondément philosophe et analyste pour savoir ne pas l’être. La pensée psychanalytique [et épistémologique] n’est-elle pas toujours pour chacun à repenser ? » [2]

En clinique une question revient à chaque fois : « Est-ce que ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas ? » Mais le style de chaque individu parait échapper à tout « fonctionnement » lié au vivant. « Depuis plus de dix ans, je me travestis. Internet a changé ma vie – j’ai pu ainsi défendre publiquement mes différences. Travesti et amblyope, j’ai décidé de vouer ma vie à la recherche. Plus exactement, c’est la découverte d’une sœur de trois ans mon aînée, née d’une mère orpheline pupille de l’État qui fut traumatique et inspiratrice d’une incarnation féminine. C’est ainsi la quête du visage et du corps de la sœur qui s’est engagée2. J’avais vingt-et-un ans lors de cette découverte. Encore combien de temps peut vivre ce désir, je ne puis dire. Mais l’affirmation de mon instabilité passe aussi par une déficience visuelle : un nystagmus congénital – du fait de son mouvement oculaire – qui m’a condamné à la quête perpétuelle d’identité. Or je ne me suis jamais fait d’idées. Cet abandon, l’adoption, le handicap, les effets d’une recherche de soi en tant que sujet, ces choses n’ont jamais été simples à appréhender. J’ai été réellement atteint par un choc, d’aucuns parleraient de catastrophe ! Mais au bout de près de cinq ans de cure avec mon psychanalyste, un hasard extraordinaire m’a donné quasiment l’assurance que je pourrai échapper à mes propres déterminations, que les mœurs ordinaires portent à sceller tels des fers d’une vie de personne handicapée finie, au moins en sa dimension biologique, mon sexe. Le poids de la famille est énorme. Une mère omnipotente et longtemps invasive un père taiseux et soumis aux jougs maternels. Le roman serait long. De même, en plus de mon travestissement, je n’ai jamais pu admettre ni avouer à tous mes proches ma déficience visuelle. J’ai pu savoir intimement que j’allais pouvoir, au moins en substance, à travers le langage, m’en tirer. J’ai pu, je peux me poser si longuement encore, cette question : travesti et handicapé, est-ce trop pour un seul homme ? »3. Depuis septembre 2018, je suis un traitement hormonal, ce qui constitue pour moi une tentative de régulier, discipliner, encapsuler mon « chaos interne » (« psychotique ») dans un une armature « dite » « névrotique », pour utiliser une terminologie standard ; mais tout à fait critiquable. Catégorie à déconstruire donc, car participant d’une politique néolibérale (au sens économique), c’eest à dire réductionniste – simplificatrice. « Parce que l’individu sur le plan des marchés est devenu remplaçable (dé-subjectivé), comme un soumis, comme un maître ou une maîtresse dans les jeux sadomasochistes. Au travail, l’individu n’est plus qu’un objet d’ « effectuation » de tâches opérationnelles dénuées de contenu. Exposé à la précarité des petits travaux, l’individu se doit de se plier à la méditation, à la neutralisation et à la naturalisation de sa subjectivité ; au rôle bien joué de dominant ou de dominé. Exit toute lutte émancipatrice par la parole psychotique (de vérité), folle, hasardeuse, jazz. Il n’est plus possible de travailler si l’on n’est pas libéral. D’ailleurs, tous les contrats vont dans le sens de la précarisation ; les missions intérim, les vacations, les remplacements, les quart de temps, etc. En 2019, si vous êtes antilibéral, nous n’aurez pas de travail. C’est la raison pour laquelle les jeunes intellectuels (anthropologues, sociologues, philosophes, psychanalystes, artistes et autres) sont sommés de rester au chômage. Le monde contemporain ne veut plus d’individus qui exhortent à l’insoumission, la transgression, à la révolution de classes. Les classes sociales ont en effet été remplacées par la xénophobie, la judéophobie, l’altérophobie. Autrement dit, le libéralisme postule une horizontalité de classes qui est en fait un déni de l’altérité et donc du monde associatif, syndical, mico-politique. Il ne s’agit plus de lutter mais de payer pour travailler, s’inscrire dans la reproduction bourgeoise, s’avachir dans le règne objectivant, scientiste, évaluatif, quantitatif et surtout autoritariste de la haine des Humanités (Historiques, Poétiques et Imaginatives). L’inculture spectaculaire a gagné !4»

Le titre de l’ouvrage  La tentation psychotique, de Liliane Abensour, peut surprendre, mais il a le mérite de poser un problème : la psychose peut-elle être « tentante » ? Revenir aux troubles identificatoires de l’enfance, à la mère manquante lorsque l’on a été abandonné, au travestissement (« faux-self ») identitaire pourrait ainsi être un pari, ou au moins une résistance paradoxale, car liée au marché qui nous rend esclaves mais en même temps libératrice.

S. Freud abolit les frontières qui séparent le normal du pathologique. L. Abensour, quant à elle, installe la psychose du côté des interrogations philosophiques et artistiques – métamorphismes et parfois naufrages – qui s’imposent à tout être humain. Comment pouvons-nous nous penser en clinicien « normal » ? Comment nous penser en patient « anormal » ? Ou encore : comment le syndrome de Dr Housse peut-il s’éployer telle une nouvelle figure du « clinicien malade » ?

Ce qui hisse la « barrière » entre la personne « normale » – non-psychotique – et le psychotique, pourrait être le rapport qu’elle entretient au travail (à la vie professionnelle). En réalité, les patients psychotiques ne relèvent pas d’un état régressif, tout au contraire, « ils souffrent précisément d’une difficulté à régresser ». En effet, régresser cela suppose une sorte d’intériorité réceptrice (l’« état intérieur » de Bion) ; or celle-ci est absente dans la psychose : à sa place le sujet rencontre immédiatement le vide, l’effondrement, l’implosion (ce sont des situations où le patient dit psychotique peut casser des objets ou être violent avec autrui ou lui-même). Il peut être question d’un passage à l’acte à travers la prise de drogues, voire parfois de crises maniaques : on sait que statistiquement les prises de tabac et d’alcool sont corrélées au taux de suicide. Dès lors que nous nous sentons dans la non-considération narcissique, c’est l’effondrement, l’implosion ou la crise.

L’écriture, la forme écrite, constituerait une suppléance, un mode de survie, un travail psychique : ne pouvant se référer à la réalité des choses, les psychotiques se raccrocheraient aux mots comme première issue hors de l’informe – du trouble qui ne peut être nommé et que l’on trouve dans bien des expressions artistiques qui nous parlent du « bizarre ». L. Abensour décrit le « vivre psychotique » organisé autour d’un trouble fondamental concernant la temporalité – ce que je nomme horaires, règles de vie, devoirs à suivre au travail, etc. Par ailleurs, inconsciemment je n’ai pas de désir phallique, ou très peu, ce qui est lié à ma « bisexualité psychique » [3]. La chose est-elle un hasard… ? Pour illustrer cet article, il semble nécessaire de convoquer, en premier lieu, l’expérience clinique qui fut la mienne lorsque j’étais patient en centre médico-psychologique.

De 2009 à 2014, j’étais suivi rue d’Alésia en CMP (Centre Médico-Psychologique) pour « dysphorie de genre » (auto-diagnostiquée) [4], c’est-à-dire trouble de l’identité sexuelle. Et, à certains moments, cela me faisait du bien de voir le jeune médecin psychiatre qui me suivait. À bien des égards, j’aimais lui parler et le transfert, entre lui et moi, était positif. Lui, médecin-psychiatre « intégratif ». (La thérapie intégrative est une méthode de psychothérapie unifiante qui répond à la personne au niveau affectif, comportemental, cognitif et, physiologique et considère également la dimension spirituelle de la vie.) Le psychiatre qui me suivait était vif et calme, grand et parfois barbu, à d’autres moments entièrement rasé de la tête et du visage ; il avait une allure générale sportive. J’attendais mon tour, dans ce centre Médico-Psychologique dépendant de Sainte-Anne : blanc, neutre, aux odeurs de liquide désinfectant pour hôpitaux, dans le silence ou le délire de certains patients assis à côté de moi. Cet univers m’était, en réalité, insupportable, trop médicalisé, trop distant dans le rapport entre soignants et patients, trop séparé par l’hygiénisme d’une pensée qui se voudrait « normale ». J’entends par là que d’un côté il y a les psychiatres, psychologues, infirmiers, assistantes sociales, secrétaires médicales, c’est-à-dire des gens qui ont un emploi, une fonction, un rôle déterminé qui peut les porter tant à juger qu’à éprouver de la pitié ; et que de l’autre, il y a des patients qui attendent qu’une étiquette tenant lieu de diagnostic leur soit « collée », ou espèrent une providentielle guérison de leurs symptômes, voire, pis, attendent l’instant magique d’une belle décompensation. Toute la tristesse de l’espèce est là, résumée en psychiatrie. Soyons clairs, ce centre n’était qu’un hôpital de jour. Mais ça sentait plus que le soin : ça sentait le dédain. Tel était mon sentiment. Car pour moi le blanc de la psychiatrie française et de ses blouses est une forme de « mouroir » (dernière roue du carrosse hospitalier), en ce sens que le patient n’est pas supposé avoir un réel savoir sur sa « maladie » : il reste objet de la médecine. Telle est la bien-pensance « bio-médicale » (qui soigne par les petits bonbons magiques …) à partir de laquelle peut éclore un ressentiment – chez le patient, comme chez le thérapeute – à l’égard du fou, du marginal, de la personne en situation de handicap, de l’exclu de la société, etc. Est-ce moi qui aurais un souci avec les individus stigmatisés ? marginalisés ? individus qui pourtant sont mes pairs ? Que peut donc penser un épistémologue-esthète de la psychiatrie ? S’agit-il de savoir de quel côté de la barrière il faut se tenir ou être ? Et en termes de psychose, de quelle barrière peut-on parler ?

La marchandise, cette pathologie totémique

Dans ses Manuscrits de 1844, Marx écrit comme personne que l’argent tend à devenir un fétiche, autrement dit, non plus un moyen, mais une fin en soi. Au même titre que la société mondialisée, le corps bio-psycho-social reste esclave de lui-même, en ce sens qu’il ne désire pas devenir un « objet-ubérisé ». [5].

Le sujet aliéné, fétichisé (par la marchandise qui le porte à s’oublier dans cette « société du spectacle » dont parle Guy Debord) est un sujet mélancolique du fait de son identification à l’objet. En effet, l’on peut souligner avec Baudrillard que, dans l’univers libéral postmoderne, règne aujourd’hui une avidité pour les objets. Citons le philosophe-sociologue : « Chaque bibelot repose sur un napperon. Chaque fleur a son pot, chaque pot son cache-pot, il s’agit non seulement de posséder, mais de souligner deux fois, trois fois ce qu’on possède, c’est la hantise du pavillonnaire et du petit possédant » [6]. Ce phénomène d’engluement dans l’objet a certes produit une libéralisation, autrement dit un « plus-de-jouir » des individus, et fait sauter les carcans qu’induisaient, spécialement sous la forme des névroses (formes sociales, cuirasses tendues, rigides), les interdits sociaux – surmoïques – des temps anciens, mais en contrepartie, cette libéralisation laisse le sujet en panne de référence, sans esprit. De l’objet le sujet contemporain fait son totem.

C’est un sujet livré aux enjeux de la mélancolisation quand il est confronté au manque de langage, de symbolisation, à ceux de la manie quand il le refuse. C’est l’enjeu du travail psychique contemporain de notre société que de créer des conditions qui ne laissent pas le sujet emmêlé dans les parlottes libérales, solitairement aux prises avec l’impossible de la réalisation de la jouissance. L’effectuation du désir du sujet, en vue d’une jouissance réellement effective, peut passer par la formulation de son « odyssée intime ». Ainsi, rendre au monde son étrangeté, l’appréhender avec un regard de désir et de séduction, telle fut l’entreprise de Baudrillard. Ni morale, ni uniquement critique, une « pensée radicale » sait déconstruire la mélancolie maniaque induite par le règne de la chosification. Comment ne pouvons-nous pas avoir envie de rendre le monde séduisant par son étrangeté ?

Après Marx… et les toxines de l’objet : dépasser le « masculin »  par un «  devenir- connasse ! »  

La psychose corrélée à la « dysphorie de genre » est, pour des raisons de santé publique (hygiène), politiques (pouvoir) et morales (judéo-chrétiennes) mal diagnostiquée ou régulièrement associée à un état dit bipolaire. En clinique, la causalité scientifique ne va jamais de soi. Là est la raison pour laquelle nous parlons de psychose. L’étiologie de cette spécificité de l’esprit est parfois rapprochée d’un phénomène de dispersion des idées, de « trous » – de vides – associés aux « pleins » de la pensée qui peuvent être introjectés sous forme d’objets, les objets étant les signes d’une matérialité extérieure : ces fétiches, cette marchandise, ce spectacle, le glamour (le vernis à ongle, le « tuning ») le fake ou les artefacts en sont des totems. Cette société n’entend pas ce qu’est la « dysphorie de genre », ce qu’elle est réellement : une remise en question critique de ces noyaux psychiques que seraient le masculin et le féminin. Qu’elle y réponde par la raillerie, la moquerie, l’incompréhension, fait d’elle le paradigme d’une société malade qui n’entend rien au trouble. La personne transgenre est chosifiée. En ce sens, il y a dans notre société occidentale contemporaine une « pathologie de l’objet », i. e. une chosification perpétuelle. Guy Debord écrivait : « Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu tant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort » [7]. De la marchandise capitalistique à l’effacement de la réalité postmoderne jusqu’aux diverses expressions de la « société du spectacle », le sujet se hisse à ce seul « doudou » restant qu’est le fétiche ou l’argent (la lingerie féminine pour certains…). Or comment pouvons-nous survivre psychiquement avec un seul objet ? L’argent, dans nos sociétés, est paré de vertus « surnaturelles », il est l’objet-même. Et c’est là que Freud s’en est mêlé, car le fétiche, la marchandise, la société du spectacle, les sun-lights des médias sont finalement les paradigmes d’un « socius » pollué ; ils ne sont qu’un leurre. Le « fétichiste » contemporain, ce « héros de la bizarrerie » voit souvent dans les faits sa capacité à jouir souvent très limitée. Les ignorants (de leur propre ignorance) – fanatiques des objets – redécouvrent cette vérité d’une banalité affligeante : « l’argent ne fait pas le bonheur ». Comment pouvons-nous accepter d’être un sujet aliéné à l’objet quel que soit sa forme ? S’aimer, et retourner le stigmate de l’aliénation à l’objet sur « nous-mêmes », cela semble être l’unique solution logique ! (comme auraient d’ailleurs pensé les sociologues E. Goffman puis P. Bourdieu) [8].

La psychose non revendiquée, non assumée [9] – comme disait Jacques Lacan n’est pas fou qui veutatteint un point d’effritement, voire de décompensation, lorsqu’il n’y a plus d’acceptation de sa propre étrangeté, de sa spécificité mentale. La moindre folie est bien de l’écrire. Donc, nous nous devons d’accepter, avec joie, notre tristesse désespérée, dépecée et chaotique, et je conclurai avec cette phrase de Jean Baudrillard : « Il est difficile de remédier à notre propre tristesse parce que nous en sommes complices. Il est difficile de remédier à celle des autres parce que nous en sommes captifs » [10]. Avec ces trois figures majeures, de la clinique sociale et critique : Marx, Debord, Baudrillard nous percevons que l’aliénation toxicomane au fétiche – cette « fumée » des grands « grills de l’ordre social » – jette dans le trouble, quand elle ne tue pas… ! Mais à travers cette tristesse patente nous devons éclairer l’avenir subjectif, poursuivre l’observation incessante de la vitalité « queer » (dite : tordue) du sujet, poursuivre notre voie dans la jouissance la plus adéquate à notre histoire intime et politique.

Selon la psychanalyste Clotilde Leguil « le signifiant est ce qui nous marque, non parce qu´il nous assigne à une sexualité nécessairement hétéro-centrée, mais parce qu´il est toujours reçu de l´Autre par le sujet qui est comme une surface lisse – c’est-à-dire : l’Autre recevant parfois comme une caresse, parfois comme un coup de fouet, parfois comme un don d´amour, parfois comme une abolition même de notre être » 5. Il s’agit donc, par l’entremise de la performance du genre esthétique ou artistique d’autoriser le sujet à inventer lui-même la manière dont il sera homme ou femme à partir de la façon dont il a reçu le signifiant et les effets de ce signifiant sur son corps, vivre avec fierté sa féminité. Mais il convient aussi, à la lecture du livre « L’être et le genre »6 de Clothilde Leguil de poser la question suivante : comment dépasser les stéréotypes de genre, et comment faire en sorte qu’un homme « devenant-femme » (par une métamorphose bien plus qu’un simple « déguisement » qui est le terme utilisé par Clothilde Leguil) puisse faire œuvre à partir d’un « désir multiforme », d’un « élan-vital » de connasse ? Car un « désir multiforme » pourrait être autant un homme qui désire être femme désirant une femme, que désirant un homme. Le genre, tel qu’il est signifié à travers le corps – même métamorphosé, donc transgenre – n’indique nullement une orientation sexuelle. L’Autre pourrait être « une canaille » (cynique et hermétique à l’analyse : ne pouvant pas entrer en analyse …), au sens de Jacques Lacan. Ne pourrions-nous pas toutes et tous être ainsi : des « canailles » et/ou des « connasses » ? Pour Jacques Lacan, la canaille est clairement perverse. Or, l’on sait, en clinique, qu’un pervers ne peut adhérer au transfert d’amour avec le psychanalyste. L’Autre est toujours au-delà –  comme disait Michel Foucault : «  Je ne suis déjà plus là où vous me suivez et je vous regarde d’ailleurs »7.

Ainsi donc, nous pouvons dire que l’art, l’expression de la « conasse » relève de la transformation (transgenre) du corps et du psychisme. Transoformation qu’il s’agit cliniquement de dépatologiser (dans la mesure où le travestissement en clinique est, encore, parfois considéré comme une forme de dite psychose, à travers son intentionnalité « paraphile »). Il s’agit d’entendre le travestissement au sens où le décrit l’artiste Jérome Carrié (dans son article «  Du jeu à la norme » : l’art du travestissement ») 8, lorsqu’il fait référence à l’artiste suisse Urs Lüthi ainsi qu’à l’œuvre de l’artiste américaine Cindy Sherman. Leurs démarches s’attachent d’une part à déconstruire et dénaturaliser le genre (que les conservateurs qualifient, à leur manière archaïque, de sexe avec « déguisement »  et d’autre part, elles permettent de prendre conscience de l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux hommes et aux femmes. Comment leurs œuvres mettent-elles à jour les stéréotypes, les catégorisations et les binarismes ? En quoi ces « artistes travestis » peuvent-ils nous servir à repenser les catégories sexuées et les relations entre homme et femme ? Ainsi déconstruire le binarisme du genre à travers une éthique construite empiriquement et conceptuellement procède non seulement de « l’hapax existentiel », pour parler comme Wladimir Jankélévitch mais avant toute chose de ce que Michel Foucault a nommé « savoir-pouvoir ». 


Depuis des années des théoriciens travaillent à l’émergence d’une épistémologie queer, mais ils
 font face à des résistances d’ordre politique. Résistances fondées sur les représentations (communes) du corps d’une part, et d’autre part celles liées à la pathologie clinique comme évoqué plus haut, (résistances) opposées par les instances politiques et universitaires qui, comme l’écrit Marie-Hélène/Sam Bourcier (article « Le nouveau conflit des facultés : biopouvoir, sociologie et queersturies dans l’université néolibérale française. Par ailleurs, la néolibéralisation en cours de l’université et des savoirs ajoute des niveaux de résistance à l’introduction en France des études culturelles. « La sociologisation de l’homosexualité affecte doublement les minorités vulnérabilisées qu’elle décrit ou prétend soutenir : premièrement en invisibilisant tout ce qui n’est pas « straight » et notamment les sujets de savoir queer La critique sociale est à la fois le constat d’une physique-clinique et institutionnelle ». Retravailler les sillons d’une manière éthique en manière de diagnostic des discriminations relève d’une archéologie à mener tant sur le plan de la santé des individus que sur celui de leur expression culturelle, artistique. Guy Debord avait d’ailleurs finit par l’admettre, le spectacle – c’est-à-dire l’artifice, l’illusion, les faux-semblants liés aux clichés, aux représentations psychiques inconscientes falsifiées par l’extériorité sociale – est partout. Lutter contre la représentation comme fin ultime de nos pensées et de nos actes, telle fut la mission impossible que s’imposèrent Guy Debord et les situationnistes tel que Raoul Vaneigem, qui déclarait avec panache : « Il faut se lancer dans tout aventure intellectuelle susceptible de repassionner la vie ». Or, introjecter cette mission clinique politique et artistique relève d’une lutte radicale – toujours d’actualité – contre les représentations non queerisantes, stéréotypées, binaires que l’on peut lire dans l’expression du néolibéralisme  Or, n’est ‘il pas possible de défendre la thèse suivante : De l’art à la « folie », il n’y a qu’un pas…, mais : « la folie n’a pas d’œuvre », insistait Michel Foucault ! 9 Car, « la connasse, c’est moi »10 ; en œuvre existentielle.

Nous pourrions vivre cette chose là qu’est le « neutre », tel un rite païen glorifiant la marchandise. Ainsi, pour finir en appeler à la révolution du féminin, par la figure originale en philosophie de la « connasse » ; cette apôtre du fétiche (« grigri traditionnel », « marchandise » et / ou « objet sexuel phallique ») ! Inventer la narration, sur le mode féminin relève d’un enjeu social important. Auto-agressive, n’arrivant à vivre sa souffrance qu’à travers le masochisme, tristesse et la mélancolie-freudienne (telle qu’elle est évoquée par Judith Butler dans « Trouble dans le genre »), passivité libidinale, déficits de la volition, peur et angoisse de mal faire se traduisant par des comportements sexuels stéréotypés. Cette « connasse » ne pourrait-elle pas être une Sylvia Bataille ne rencontrant pas Jacques Lacan ? D’un point de vue clinique, elle fait figure « d’héroïne de la mélancolie ». « Le sujet ne peut vraiment centrer son désir qu’en s’opposant à ce que nous appelons une virilité absolue. » Jacques Lacan 11 – or, cette virilité absolue, dès la naissance du petit garçon est présente dans tous les signifiants de la société. Ce qui est nommé  « sissy » est justement une déconstruction radicale, subversive i. e qui » sub-vertit » donc, fait émerger ce qui est caché dessous … par la monstration courageuse de « l’ultra-féminité » transgressant donc l’ordre phallique du « nom du père » d’une masculinité socialement construite et portant souvent aux toxines, voire aux drogues dures. Cette parfaite icone contemporaine pourrait en un sens relever du discours capitaliste mais en même temps, il s’agit d’y percevoir un détournement de la virilité par une forme de « fétichisme », (aussi viril que de hauts tallons de soirée, élément qualifié à tort de : « paraphilie »12 autant de stigmates, d’injures cliniques … encore trop souvent rencontrées !) autrement plus trouble, obscur, labile et « mythologisant » du capitalisme. Le désir semble donc toujours se récupérer par une certaine acceptation d’une part de dite « féminité », qui responsabilise sa névrose (avoir à répondre de ce que l’on fait), son rapport enthousiaste aux objets, à cet égard, plus émancipatrice !

Chris Gerbaud (Depuis ce-mois-de mai 2019 Sara Aviva) 

L’AUTEURE : NÉ.e LE 5 JUIN 1979 À MONTAUBAN. ABANDONNÉ.E ADOPTÉ.E À SIX MOIS. HANDICAPÉ.E VISUEL.LE. ENFANCE CALME. ADOLESCENCE TRÉS MÉLANCOLIQUE. PREMIERS ÉCRITS À 18 ANS. A 21 ANS APPREND QU’IL/ ELLE A UNE SŒUR ET L’EXISTENCE DE SA MÈRE BIOLOGIQUE. COMMENCE À SE TRAVESTIR. RECHERCHES DE FAMILLE BIOLOGIQUE ENTAMÉES S’AVÉRANT VAINES. ETUDES D’HISTOIRE DE L’ART (DEUG), DE PHILOSOPHIE (MASTER 2).A L’ÂGE DE 32 ANS PASSE UN SECOND MASTER (SOCIOLOGIE) TOUT EN ENSEIGNANT LA PHILOSOPHIE ET LA SANTÉ PUBLIQUE DANS DIVERSES INSTITUTIONS ET EN ÉTUDIANT DANS PLUSIEURS ASSOCIATIONS (PARIS VII, ALI APPS, ANALYSE REICHIENNE) LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE. APRÈS AVOIR ÉTÉ CLINICIE.N.E STAGIAIRE PENDANT UN AN. A PRÉS DE 40 ANS, L’ÉCRITURE CONTINUE. DEPUIS 2017, REÇOIT EN CABINET DANS LE 15ÈME ARRONDISSEMENT DE PARIS, DANS LE CADRE DE SÉANCES DE PSYCHOTHÉRAPIE. TRANSITION VIA HORMONOTHÉRAPIE DÉBUTÉE EN SEPTEMBRE 2018, LE CHANGEMENT D’IDENTITÉ JURIDIQUE ET DE GENRE EST EN COURS. 

Note.s :

[1] Marx est dit le « premier clinicien du transfert social » par le Dr Hervé Hubert.

[2] Voir [en ligne] http://www.spp.asso.fr/wp/?publicat… : l’article de Anne Ber-Schiavetta à propos du livre de Liliane Abensour : La tentation psychotique, Paris, PUF, 2008, Coll. « Petite bibliothèque de psychanalyse ».

[3] Le terme de bisexualité psychique, bien qu’appartenant à de nombreux mythes, a surtout été développé par Sigmund Freud. Si, dans un premier temps, Freud s’appuie sur une conception biologique, il s’oriente par la suite sur le principe « d’identification », comme le souligne le psychanalyste Didier Anzieu : « la bisexualité résulte d’identifications à la fois masculines et féminines, c’est-à-dire d’un processus purement psychique : là résidera l’explication proprement psychanalytique »… On pourra se reporter à l’article « La bisexualité psychique sur le divan », Signes & sens [en ligne] (http://www.signesetsens.com). Notons que dans le cadre d’études de genre, cette forme de sexualité propre à l’être humain est à strictement parler construction sociale. En ce sens, si je suis tenté (admettons) à 80% par le fait d’être pénétré par un homme et à 20 % par le fait de pénétrer une femme, cette bisexualité relève d’un parcours individuel bien plus social et psychique que biologique. Il est psycho-socialement construit.

[4] L’auto-diagnostic : une forme de stigmatisation de soi. Elle est imaginée de façon à faciliter l’étiquetage pour des individus qui croient de façon illusoire – parfois à travers le DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) – que la psychiatrie est ou serait ? une science exacte, et ce, nonobstant le caractère ontologiquement non catégorisable de tout être humain. S’auto-diagnostiquer permet de la sorte de jeter un trouble dans les croyances psychiatriques. Cette pratique renvoie à la phrase de Salvador Dali : « La seule chose que je sais, c’est que je ne suis pas fou ». Cette phrase avait pour principe de désarmer – par l’utilisation de la bien nommée paranoïa critique – l’interlocuteur qui sait parfaitement qu’un fou désire toujours une chose (de manière obsessionnelle) : ne pas être fou.

[5] J’entends par objet-ubérisé un sujet (sic) contraint à l’automatisation des tâches (comme peut en parler le philosophe Bernard Stiegler) ; et effectivement le sujet aliéné à son travail agit en opérant telle ou telle tâche qui le fait devenir objet. En ce sens, l’objet-ubérisé est en perte de savoir propre à sa profession – il est prolétarisé dit Stiegler, et plus encore, dé-subjectivé au sens où l’espace psychique qui pourrait être consacré à son histoire intime ou à la socio-histoire de son monde est entièrement réduit, voire annihilé.

[6] Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972, Coll. « Essais » (n° 168), p. 268.

[7Ibidem.

[8] Faire d’une insulte un trait d’identité, peut constituer une démarche de prise de pouvoir sur sa propre vie. En effet, faire de sa vie une œuvre d’art, à partir d’une situation psychotique donnée relève de l’autorisation. Michel Foucault disait que la folie n’a pas d’œuvre, or selon Colette Soler Jacques Lacan était psychotique…

[9] À titre d’exemple, on peut évoquer l’association Mad Pride créée en 2014 qui s’inscrit dans un mouvement de lutte contre toute forme de discrimination sociale des personnes en difficultés psychiques ou addictives (https://lamadpride.fr/presentation/).

[10] Jean Baudrillard, Cool Memories – 1980-1985, Paris, Éditions Galilée, 1987, p. 288.

12 Jacques Lacan, Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 403.

3 Leguil C., “Trans-genre au XXIe siècle, “Une demande de marque signifiante ou un refus d´être marqué?” Colloque de l´Université Populaire Jacques Lacan, “Le désir et la loi”.

4 Leguil C., L’être et le genre. Homme/Femme après Lacan, Paris, Puf, 2015.

5 Citation de Michel Foucault « Le Courage de la vérité » (ultime cours : 1984).

6 Du jeu à la norme : l’art du travestissement Jérôme Carrié Dans Empan 2007/1 (n° 65), pages 13 à 17.A consulter sur le site : https://www.cairn.info/revue-empan-2007-1-page-13.htm

Titres indicatifs (consultables en ligne) sur la question : « Genre, féminisme et psychanalyse » :


Eribon, Didier. Échapper à la psychanalyse. Paris : Léo Scheer, 2005, 102 p.

Roudinesco, Elisabeth. & Pommier, François (2002). Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle. Cliniques Méditerranéennes, 65, p. 7-34. En ligne

Stoller, Robert. Sex and Gender, The development of Masculinity and Feminity. London: Karnac Books, 1968, 383 p.

Ong-Van-Cung, K.S. Le sujet a-t-il un genre ?. Recherches en psychanalyse, 2010/2, 10. [en ligne], URL : http://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2010-2-page-

Laufer, L.aurie. (2010). Avant-propos. Champ Psy, Ce que le genre fait à la psychanalyse, 58. Paris : L’esprit du Temps, 2010 ; p. 7-8.

Laplanche, Jean. Problématiques, Tome 2 : Castration Symbolisations (1980). Paris : PUF, 1998, p. 33.

Freud, S. De la sexualité féminine. Œuvres Complètes, XIX. Paris : PUF, 1931, p. 9

Freud, S. La féminité. Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse. Œuvres Complètes, XIX. Paris : PUF, 1933 ; p. 195-219.

Deutsch, Héléne. La psychologie des femmes. Paris : PUF, 1945, 327 p.

Deutsch, Héléne L’influence du monde environnant. La psychologie des femmes, Paris : PUF, 1945, p. 301-327.

Foucault, Michel. Le vrai sexe. Arcadie. Novembre 1980, 323, p. 617-625.

Freud, S. L’inversion. Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard. 1905.

1http://www.lairetiq.fr/Psychose-clinique-et-politiqueavec-Marx . Ce présent article est une réécriture de la première édition numérique ici citée, en collaboration avec Claude Derhan (Africaniste et linguiste) que je remercie vivement pour ses conseils d’écriture et ses corrections.

2« Cohabiter avec la perte … ».Vivre, cohabiter, avec un état de sidération ; qu’est-ce à dire ? Fuir l’angoisse d’abandon, à travers une focalisation, un ancrage neurologique (engramme revenant de manière récurrente) par exemple sur la bretelle de soutien-gorge féminin. J’émets une hypothèse probable : il s’agirait de la peur d’être abandonné de nouveau, phobie face à la perte du lien, du vide cutané (peau non affectée), recherche de l’attachement « antipsychotique » et étayant. En somme la bretelle de soutien-gorge peut être vécue comme le paradigme d’une perte. Attachement manquant. I-e : Discrimination vécue et symbolique, dés la naissance par le bébé, à partir de l’absence et la perte du regard ainsi que du toucher maternel (cet objet perdu…) Dans l’enseignement de Jacques Lacan, l’objet a (lisez objet petit a) désigne l’objet correspondant au désir, ne pouvant être désigné par aucun objet réel. Or, dans le cas « fétichiste » de l’attachement à la bretelle, cet objet reste toujours fantasmatique mais réel, sur tout corps de femme. Il revoie à l’enserrement. Symbolisation d’un manque toujours présent : celui du désir fasciné pour la maman. Jacques Lacan (d’une manière métaphysique et idéaliste ; qui n’est pas la perspective matérialiste que je défends) reprend de Platon l’idée d’un Agalma, objet représentant l’idée du Bien, et en tire l’expression d’« objet a ». Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la conscience, son objet étant un manque à être : il y a là radicalisation de la théorie freudienne selon laquelle la libido se prête peu à la satisfaction. La bretelle qui revêt un caractère sidérant, car revoyant à une perte d’objet réel, matériel – possiblement le corps maternel est comme un barrage autistique qui éloigne du flux de la réalité. Ainsi, le substitut de corps féminin obsède. En l’occurrence la pratique du travestissement vient palier, colmater et régénérer le corps de manière libidinale. Désirante. En l’occurrence, là où la psychanalyse ; ancrée sur la théorie du manque insuffle un vent de sublimation, les études de genre ouvrent – par ailleurs – la voie à la recréation du corps psychique et biologique. Ainsi, le passage à l’acte chez une personne devant cohabiter avec le manque du « sein maternel » peut être nécessaire. Il pourrait s’agir d’une pensée délirante, lorsque l’on parle de discrimination mais aussi et surtout d’une prise en considération de l’abandon initial qui consiste de fait en une discrimination. Discrimination d’un être face à l’autre, discrimination entre la peau (celle de la mère) et le développement à–venir du nourrisson. De la sorte, se dé -sidérer pourrait être, d’une certaine manière : accepter le manque en introjectant soi même le corps maternel. Vivre, tout en acceptant une forme de « performance du genre ». Cela, tout en évitant la menace du débordement, du volcanisme lié à la dispersion de la pensée, dés le départ : rendue « tordue » par le manque originel.

3Christophe Gerbaud Extrait du texte collectif : « Les lucioles » : La métamorphose -Un livre au bénéfice de l’association Le Refuge – 40 écrivain Es contre les LGBTphobies Broché – 12 juin 2014

4 Article initialement paru sur le site de réflexions libertaires Grand Angle  notamment animé par Philippe Corcuff – http://www.grand-angle-libertaire.net/sadomasochisme-et-lutte-des-classes-quelles-convergences-quelles-divergences/

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10Comme Gustave Faubert, évoquant Emma Bovary – il s’agit de vivre son désir. « Paris est un paysage de savane. Ses mouvements d’éveils restent ancestraux, pareille à une Babylone retrouvée. J’y cours, telle une laie ou une « gazelle hip-hop » aux perceptions alertes ; ayant parcouru le Désert. Ce sport est pratiqué presque tous les matins : entre Montparnasse, la Maison de la Radio, le Champ de Mars et Châtillon. Mozart m’accompagne – c’est un Égyptien aux voiles et violons dansants qui me fait penser à un animateur linguistique rencontré à Londres, avant les années 2000, durant l’été 1998. Cet homme portait le nom de Mokhtar Fézazi. Élégance Lacoste hors-norme, cheveux frisés au carré, parapluie britannique, tout de bleue vêtu, barbe parfaitement rasée ; sans le savoir cet homme appelait en moi un fond « imaginal », comme une anamnèse à laquelle on se raccroche désespérément. Alors CPE (conseiller principal d’éducation) dans un lycée à Besançon, historien du Royaume Uni et né d’un père Écossais et d’une mère Égyptienne, ce Mothtar me fascinait totalement par son extrême courtoisie ; mais en secret. Il avait trente deux ans, marié à une docteure en arts plastiques, enseignante dans le Doubs. Avec la culture familiale qui fut la mienne, j’étais à cette époque, perdu.e, désœuvré.e. Quoi que nous fassions le passé immémorial nous revient toujours à la figure. Pourquoi étais-je autant sidéré.e ? Mes cheveux longs à dix- neuf ans restaient un prétexte à ma vie punk-rock, adolescente. Je désirais, alors, juste conserver une amitié. Mais dés lors, les rubans, falbalas ou l’orientalisme intérieur (…) cette fantasmatique rustine post-coloniale m’habitaient. D’ailleurs, je l’avais appelé chez lui (son répondeur bilingue franco-britannique m’avait vraiment plu) et lui avait écrit une lettre amicale. Depuis 1989, je fais preuve d’un désir de fer et de feu. Déjà avoir résisté à l’absence de mère pendant mes six premiers mois fut la preuve d’une force extraordinaire ! Trente ans plus tard, je fais absolument mon nécessaire pour être accepté.e (inclus.e au-delà des peurs et des résistances psychologiques de tout un chaqun.e) : régime, sport, hygiène de vie faite rituels (médiation, détentes physiques, ablutions …) et, de ci-delà quelques bricolages imaginaires. J’ai tué le mort en moi. Maintenant, je suis vivant.e. Au bout de prés de quatre mois de traitement hormonal ; enfin je me sens mieux. La chose aurait pu être inattendue. PHC, le psychanalyste avec qui j’ai fait cinq ans d’analyse disait : « Après transition, vous êtes forcée d’être heureuse sinon, c’est le suicide ou on vous ramasse à la petite cuillère… ». Nous sommes fragiles … ! En quête de deux choses : l’amour (Amour « Éros », amour « Philia », et amour « Agapé ») et l’argent sommé d’une reconnaissance humaine. Nos existences sont sans nouvelles. Joyeusement dansantes, solitaires et embaumées de tristesses.
L’action est une méthode de survie. 
La vie est très simple ». Chris Gerbaud « Journal extime 2019 » – inédit.

 

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13 A propos des « paraphilies » la psychanalyste Sarah Chiche définit la chose comme suit : « On ne naît pas pervers. On le devient. Et on le devient pour se défendre d’une chose effroyable qui trouve souvent ses racines dans l’enfance. Il ne s’agit pas là d’excuser tous les comportements déviants, ni de les légitimer, mais de les remettre en perspective et de refuser cette pathologisation excessive de tout ce qui témoigne d’un écart à la norme. Aujourd’hui, on parle beaucoup de « paraphilie », davantage que de perversion. Or, ce mot désigne aussi bien les pratiques sexuelles qualifiées autrefois de perverses que les fantasmes pervers. En d’autres termes, on colle la même étiquette aux personnes à qui il est arrivé de fantasmer une relation sexuelle avec des enfants, qu’à celles qui regardent des vidéos d’actes sexuels avec des enfants mais ne passeront jamais à l’acte (et ils sont nombreux!)  ou à celles qui les violent. Je prends ici à dessein un exemple extrême. Mais ceci vaut aussi pour d’autres types de comportements, comme le fétichisme, par exemple : or, fantasmer de se faire humilier par une femme portant, par exemple, une combinaison en latex,  et ne jamais passer à l’acte, ça n’est évidemment pas la même chose que se faire humilier, une fois dans sa vie, par une femme portant une combinaison en latex. Ce qui n’est, également, pas la même chose, que de ne pouvoir jouir qu’en étant humilié par une femme portant une combinaison en latex. Avoir des fantasmes pervers, c’est, au risque de faire bondir les esprits chagrins, très banal. Ce qui caractérise en revanche la perversion, c’est la fixité et l’immuabilité du scénario pervers.Autre point : ces temps-ci, on a un peu tendance à voir des « pervers narcissiques » partout. Une expression utilisée pour parler aussi bien des violeurs d’enfants, des hommes politiques aux mœurs légères, des artistes dont les œuvres sont jugées non conformes aux valeurs cardinales de l’époque, que des supérieurs hiérarchiques manipulateurs ou des petits amis cruels (l’incontournable : « je suis tombée sur un pervers narcissique »). En réalité, la vraie perversion est une structure psychopathologique bien particulière. Un pervers n’est pas celui qui veut faire du mal à l’autre mais celui qui cherche à l’angoisser. Par exemple, la jouissance du criminel pervers advient quand il voit dans les yeux de sa proie qu’elle défaille d’angoisse et de terreur.  De même, un pervers masochiste n’est pas celui qui veut souffrir, mais celui qui cherche à souffrir à un point tel que cela finisse par éprouver l’autre dans ses capacités à pouvoir se maîtriser – c’est-à-dire non seulement à le tester dans ses capacités à dominer l’autre mais surtout à se dominer lui-même. » Cette approche des « perversions » est plus largement développée sur le site : https://christophegerbaud.com/2017/12/22/entretien-avec-sarah-chiche-sur-litterature-et-pratique-clinique/

Du délire identificatoire : De Marine le Pen au Djihadisme


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Le retour des frontières : la fin de la mondialisation ? Crédits : CactuSoup – Getty

« Le moi est une idée fictive » David Hume

La tradition de pensée en France est cartésienne, ce qui veut dire que l’on doit ressembler à sa nourrice et à son roi. Comme dit Claude Derhan : « La seule permanence c’est que tout n’est que changement.s», cela se joue autant sur le plan biologique que psychologique ou politique. Croire en une identité fixe – qu’elle soit catholique de droite ou musulmane agissant par l’intimidation politique – revient à se scléroser le cerveau. Car croire est une autre manière de souscrire à la peur, à l’angoisse du doute. Même si chez René Descartes (dans « les méditations métaphysiques ») le doute est premier et fondateur, par la suite  il s’agit de bâtir la certitude du « cogito ». Or, nos identités sont multiples, nous ne vivons pas une vie mais dix en même temps. Enfin, ceci est possible dés lors que nous avons le courage de faire face à la vérité, à notre noyau de folie interne, imaginatif et en accord entre le réel du dehors et notre subjectivité. Toute religion qu’elle soit chrétienne, musulmane ou juive orthodoxe procède de la certitude accordée en un Maître, une Nation, un Dieu. Donc, au fil de l’histoire de l’Humanité, l’identité est mouvante à tous points de vue. Et il n’existe en ce sens pas de Jeanne D’Arc – telle qu’elle a pu être accaparée …- ni de Héros Djihadiste qui puisse tenir lieu d’Idole. On a les totems que l’on mérite. Ce qui revient à dire que spirituellement ou politiquement, on peut parfois se détacher des fantasmes sexuels de la petite enfance pour généraliser une implication plus large, sans pour autant s’en tenir à des figures paternelles ou maternelles, à bien des égards parfaitement rétrogrades. En somme, et il est bien de terminer ainsi, ce qui constitue un délire dans le fait de fantasmer une identité est la non conscience de notre présence sur Terre, en tant qu’êtres carnés, simples, humbles comme de modestes imprimeurs d’Histoires, sur dix milliards de neurones.

 

Nb : Ce qui constitue un délire, dans l’identification face à l’Autre est le fait de désirer le rattacher à des frontières figées, immuables. Ces frontières sont fictives, en non accord avec les faits réels extérieurs (biologiques, psychologiques, politiques) et, encore moins avec l’irréductibilité ontologique de chaque être humain. Il ne s’agit nullement de nier la différence entre chaque individus mais de bien voir que ce sont souvent nos barrières (résistances psychiques et culturelles) qui président à une ségrégation ; au-delà des différences naturelles.

 

Pour voyager, voici un peu de musique :